La Nuit au musée

In Advertising, Art, Porsche, Taycan
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On se relâche un moment ? Pour une fois, le décalage horaire nous est favorable, et bien que le Super Bowl n’ait lieu, pour nous, que lundi à la toute première heure, et dimanche en heure locale, la publicité spécialement concoctée pour l’occasion par Porsche est déjà dévoilée. Et c’est assez curieux, en regardant un film qui est tout à fait contemporain et qui, au sein de sa propre époque, est rudement réussi, d’avoir à ce point l’impression de voir quelque chose qui tombe à toute vitesse dans le passé, comme si le présent sombrait déjà dans la mémoire lointaine, dans les abysses de ce dont on ne sait plus trop si ça relève de l’histoire révolue, ou du mythe. Bon ben, du coup, on ne se relâche pas tant que ça. Désolé, je suis comme ça 24h/24.

De plus en plus, sur ce genre de court métrage, celui qui est au coeur du résultat, qui définit l’univers visuel, c’est le directeur de la photographie. S’il y a un nom à chercher dans le générique, de plus en plus c’est lui. Ici, Ottar Gudnason est tout sauf un inconnu. Vous avez forcément en tête la splendide mise en scène au galop de la Toyota Corolla, réalisée par Mark Jenkinson ? Derrière la photographie, c’était Gudnason. Même duo derrière le spot Mercedes durant lequel Lewis Hamilton regarde sa F1 comme on regarde une antiquité, pour révéler l’AMG Project One. Et des comme ça, il y en a plein, plein, plein d’autres, que je ne vais pas tous vous citer, parce que ce serait comme si vous laissait aller dans le fond de commerce, dans la mesure où je pourrais bien écrire un article sur chacun des spots dont Ottar Gudnason a été aux commandes de la photographie. Et on est d’autant plus frappé par son boulot que le rendu visuel est très souvent spécifique à chacune de ses œuvres, et c’est là tout le talent de ces artisans de l’ombre, qui parce qu’ils travaillent dans un domaine qui est considéré comme artistiquement pauvre, n’ont pas la reconnaissance reçue par leurs collègues travaillant pour le 7ème art, alors qu’ils font exactement le même boulot.

Cette fois ci, c’est avec Wayne McClammy qu’il collabore. Et on se dit, rien qu’en voyant ces deux noms associés, qu’on va forcément passer un bon moment, car Wayne McClammy avait déjà bien bien ambiancé le précédent Super Bowl avec cette publicité absolutly fabulous pour Walmart, qui mettait en scène tout ce que la culture pop connait de bagnoles toutes plus cool les unes que les autres. Leur enfant a été révélé il y a quelques jours, et il s’appelle The Heist.

Nous voici dont embarqués pour un trip façon Nuit au musée dans une course poursuite entre tous les modèles Porsche qu’on a envie de voir jouer ensemble, la nuit, en ville puis sur les routes environnantes. La réalisation, très maîtrisée dans les plans, le rythme du montage, permet de se tenir pile poil en équilibre entre le réalisme et un esprit presque cartoon, avec des textures frisant parfois l’impression qu’on peut avoir devant les jeux vidéo. A vrai dire, on sent que chez Porsche, on a jeté un coup d’oeil à la série M-Town, qui a le talent de se situer dans un univers résolument imaginaire, et qu’on s’est dit qu’il y avait là une piste à suivre, un circuit sur lequel on pourrait encore un peu défouler les mécaniques des modèles mythiques de la marque. On ne se prend pas au sérieux, on s’amuse avec des jouets de grands. En vedette, évidemment, celle dont on tremble un peu de la voir reprendre le flambeau de la marque, elle qui n’a ni trappe à essence, ni réservoir, ni flat quoi que ce soit, elle qu’on branche un peu bêtement sur une prise de courant pour la recharger la nuit, comme un appareil ménager, un congélo, ou une plaque à induction. La publicité joue sur le registre du passage de relais : face à tout ce que l’histoire de la marque a de plus attirant (et on remonte jusqu’au tracteur, point commun entre Porsche et Lamborghini), les protagonistes piaffent tous d’impatience pour être au volant de la Taycan.

Ainsi va le désir, qui passe d’une énergie à une autre au moment où l’automobile, sous toutes ses formes, arrête de boire du pétrole à la goulotte, s’inscrit à un programme de sevrage et choisit de se tourner vers les énergies douces, et dans une certaine mesure renouvelables. Quand de toute façon on n’a plus le choix, on n’a plus qu’à faire contre mauvaise fortune bon coeur. Et mine de rien, si la Taycan est celle qui remporte tous les suffrages dans ce spot, ce n’est néanmoins pas celle qui l’emporte sur la route. Ici aussi, il y a un changement d’époque.

Derrière le bon moment, il y a aussi un constat, peut-être plus sombre. Cette virée nocturne au musée donne l’impression que la marque, y compris dans son présent, appartient déjà à quelque chose du passé qu’il faudrait conserver pour ne pas l’oublier, comme si tout ça n’avait pas d’avenir. Il doit y avoir, forcément, une forme de désillusion chez les ingénieurs qui auront déployé des trésors de subtilités mécaniques pour optimiser la force mécanique qu’on pouvait tirer de chaque goutte de sans plomb 98. Et quelles que soient les réserves qu’on puisse avoir sur une économie planétaire dans laquelle le pétrole tient une telle place, on sait bien qu’avec l’électricité, ce qui va disparaître, ce sont des odeurs chaudes d’huile, de carburant, de graisses brûlées, mais aussi des sons, si spécifiques à chaque marque qu’ils participaient, pleinement, à leur identité. Et mieux vaut évacuer d’emblée l’idée de reproduire le son d’un moteur dans les hauts-parleurs du système audio. Le son d’une mécanique n’a de sens que s’il est la restitution sonore exacte de l’effort qu’elle produit pour propulser la bête et ses passagers. Une simulation artificielle serait pire encore que le silence. Une part de l’histoire de l’automobile va retourner vers le passé et, curieusement, ceux qui se convertissent à l’électricité vont vivre un temps ce qu’auront connu les pionniers de la voiture : les trajets qu’il faut préparer à l’avance, le repérage des points de ravitaillement, l’attente au relais pendant que la voiture charge, l’inquiétude de voir la jauge baisser alors que les bornes sont si rares, l’incertitude quant à l’heure d’arriver ou, pire, quant au fait même qu’on puisse arriver.

Certaines expériences du passé vont ressortir des musées pour devenir, de nouveau, le quotidien des automobilistes, et ce qui constitue encore le monde automobile actuel est voué à entrer au musée. Il est possible que, peu à peu, l’idée même de proposer un film mettant en scène une course poursuite entre modèles faits pour ce genre de jeu semble tout à fait incongru, ou incompréhensible. A moins qu’il ne reste, finalement, plus que les films et les jeux pour vivre encore un peu ce plaisir d’un autre temps.

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