La Mariée de l’An 2.0

In Art, James F Coton, Macan, Movies, Porsche
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Que les innombrables constructeurs chinois révèlent chaque semaine une bonne dizaine de nouveaux modèles électriques, on ne s’en étonne même plus. Ils sont un peu comme ces élèves qui, jusque là nuls en français et en maths, deviennent subitement premiers de la classe à la faveur d’un changement radical dans les coefficients. Nuls en thermique, ils font aujourd’hui les malins, comme des nouveaux riches tout contents d’exhiber aux anciens nantis leur réussite flambant neuve. Par contre, voir les champions dans les matières principales abandonner celles-ci au profit des nouvelles spécialités, c’est quelque chose qu’on a un peu de mal à digérer. Devant ce phénomène, on est un peu comme ces passagers d’un grand huit qui passent tout leur tour de manège les pieds écrasant une pédale de freins imaginaire dans l’espoir vain de ralentir la course jusqu’à mettre la chenille en pause au beau milieu d’une descente à la quasi verticale. Le problème, avec les chutes libres, c’est qu’elles obéissent quand même aux lois de la physique.

Le marché automobile aussi a ses lois, et il faut bien reconnaître que tout de passe comme si les règles du jeu avaient changé en cours de partie, et que soudain, en pleine finale, les footballeurs n’avaient plus le droit de frapper le ballon au pied, se faisant étendre par la première équipe de handball venue, sourire narquois aux lèvres, bras de la victoire déjà levé avant même que le match soit achevé. C’est aussi ça l’art industriel : savoir saisir l’instant propice pile poil au moment où il passe, ne pas se laisser surprendre, avoir en tête que les conditions du succès actuel, quand bien même elles n’ont pas bougé pendant plus d’un demi-siècle, peuvent être remises en questions en quelques années à peine, que les cartes peuvent être brassées et servir aux joueurs des forces redistribuées, à l’envers même de l’ordre auquel on s’était d’autant plus accoutumé qu’il nous donnait le beau rôle.

Dans les yeux de sa mère

Et c’est ainsi que, tel un Mbappé se mettant au water polo, Porsche sort sa nouvelle génération de Macan en faisant l’impasse sur ce que la marque sait faire : les moteurs. La marque se trouve-t-elle pour autant en terre inconnue ? Pas tout à fait. La preuve ? Il suffit de regarder la bonne bouille du nouveau né pour se rendre compte qu’on sait de qui il tient : à la différence de son ainé, qui avait les yeux de sa lointaine grand-mère la 911, lui tient son regard de son parent plus direct, le Taycan, sans en reprendre les dessous, puisque c’est une toute nouvelle plateforme qui est exploitée ici, dénommée PPE et destinée à servir de soubassement technique à une très grande variété de modèles ; c’est la raison pour laquelle elle a été créée avec comme maître mot la polyvalence. Surtout, elle pousse les choses plus loin que ce qu’on avait jusque-là mis en oeuvre à Zuffenhausen. Architecture 800v, scission de la batterie en deux modules de 400v pour optimiser la charge dans les stations non optimisées, système de refroidissement des batteries repensé, double port de charge, un dans chaque aile arrière. Vous vous demandez comme moi si, du coup, on peut squatter deux bornes de recharges simultanément ? Bonne question, dont je n’ai pas encore trouvé la réponse. Ce n’est pas l’idée de départ de la philosophie split-pack, mais on ne peut pas s’empêcher d’y penser, aussi peu sociable soit une telle attitude sur une station de charge.

Virtuelosité

En fait, si Porsche ne peut pas manifester sa maestria mécanique sur un tel modèle, la marque peut néanmoins mettre en avant son sens de l’ingénierie. Le client qui a envie de s’y intéresser saura qu’il pose son postérieur dans un environnement pensé dans les moindres détails, techniquement cohérent. Certes, il n’y a plus de boite de vitesse à deux rapports comme le propose la Taycan. Pour autant, la transmission n’est pas simpliste, constituée d’une sorte de boite à une seule vitesse, dotée de roues à engrenages de petit diamètre destinée à envoyer la puissance à travers un dispositif plus compact. Sur un engin de cette taille et de ce poids, on peut se dire que c’est un raffinement un peu vain, mais peut-être la performance est-elle là, aussi, dans une espèce de méticulosité et de virtuosité qui ne vise pas tant l’efficacité stricte qu’une certaine beauté du geste, à la façon dont une montre peut, pour se contenter d’afficher l’heure, faire preuve d’une ingéniosité de très haut vol, juste pour manifester le génie de ceux qui l’ont conçue, un peu gratuitement. L’électrification enlève aux bagnoles une bonne part de leur complexité mécanique. En réalité, la partie électrique est complexe aussi, mais ça se voit peu, ça se conçoit plutôt. Il n’est pas étonnant que Porsche mette dès lors l’accent sur tout le reste : la direction, le soin mis dans le système de freinage, les roues arrière directrices, les suspensions actives, les différentiels, la répartition de la traction privilégiant le train arrière, autant de subtilités dont on sait qu’elles sont là, tapies dans la définition technique de cet engin, ; on les a en tête et on peut les imaginer à l’oeuvre dans chacun des mouvements de l’engin.

David Douillet

Certes, ce n’est pas une gazelle, et à aucun moment d’ailleurs son physique n’essaie de nous le faire croire. Notons tout de même que le Macan thermique n’est pas non plus un modèle de légèreté. On aura l’occasion de voir les deux générations se côtoyer car l’ancien ne disparaît pas du catalogue, le client ayant dès lors le choix entre l’expérience relativement plus rugueuse du moteur à explosion et la fluidité de la propulsion électrique. L’ancien semble plus haut sur roues et moins épais. C’est en grande partie dû au pack de batteries placé dans le soubassement, mais aussi à un design plus rondouillard et plus lisse qui laisse finalement peu de place à une expressivité sportive. En fait, en le regardant, on a l’impression de voir un athlète à la retraite. Un peu comme si on prenait aujourd’hui un portrait de David Douillet en survet’ blanc. Notre mémoire nous rappelle son passé de champion, mais on perçoit aussi, nettement, qu’il est passé à autre chose. Stylistiquement, on est même un peu surpris par la volonté de gommer toutes les potentielles lignes de tension, de lisser les volumes, de ne s’autoriser aucune aspérité. Au point qu’à l’avant la façon dont les phares dissimulés dans la partie inférieure de la face avant, supplantés visuellement par la signature lumineuse qui imite un peu le regard batracien du Taycan, puissent rappeler une fois allumés le regard du Citroën Cactus quand lui-même ouvre les yeux. A vrai dire, on ne déteste pas le rendu, particulièrement sur la version Turbo, mais il faut admettre qu’on déjà a vu des réminiscences plus dynamiques.

Ce qu’il fait à l’intérieur, ne se voit pas à l’extérieur

Paradoxalement, c’est à l’intérieur qu’on a par endroits l’impression qu’on a voulu alléger le trait. Dans la façon dont la console centrale s’étire en lignes plutôt qu’en volumes entre les sièges avant, dessinant une arche évidée qui semble témoigner d’une volonté de ne pas faire « massif ». Etonnamment aussi, alors que la planche de bord est littéralement bardée d’écrans, on n’a pas l’impression que ceux-ci ont envahi l’espace contrairement à ce qu’on peut ressentir dans une Mercedes. Sans doute le fait qu’ils soient enchâssés entre les parties supérieure et inférieure du mobilier leur permet-il de demeurer au second plan de la mise en scène, quand bien même ils sont surlignés par une bande led qui assure le rôle d’ambianceuse, mais aussi d’information, en situation d’urgence par exemple, ou pour accompagner les changements de mode de conduite. Le combiné, en face du conducteur, est lui-même un écran incurvé dont le dessin est plutôt bien trouvé, sa forme dessinant une sorte d’amorce de casquette ne jouant pourtant plus son rôle de pare-soleil. Si on regarde dans la foulée le tableau de bord du Macan thermique, on est frappé par sa lourdeur, au point qu’il semble relever d’un temps révolu. De toute évidence, l’intérieur du Macan veut tisser des liens avec la 911. Cette volonté se lit aussi dans le discours marketing, qui insiste sur l’idée que les courbes du toit s’inspireraient elles aussi de la façon dont le pavillon du coupé archétypique de la marque s’étire le long de sa lunette arrière. Le marketing reste ce qu’il est : un discours plaçant des mots là où les choses sont insuffisantes. Généralement en publicité, si quelque chose a besoin d’être dit, c’est que c »est un peu faux.

Keep your Quintessence

Cette ambivalence, on la retrouve dans le spot cinématographique réalisé par James F. Coton pour accompagner par le mouvement des images la révélation de ce modèle à l’allure particulièrement statique. On a déjà évoqué ce réalisateur à plusieurs reprises, tout simplement parce que le cinétisme de ses plans et de son montage sait comment jouer avec les formes et la culture automobile, injectant dans nos neurones via les nerfs optique et auditif des images, des impressions physiques, des mouvements qui parlent mieux qu’un discours de ce que peut être l’expérience automobile quand elle dépasse la simple nécessité de se déplacer d’un point à un autre. Ici, il ne s’agit pas de mettre en valeur un quelconque usage, mais de montrer une espèce de puissance virtuelle telle qu’elle peut se déployer, y compris si, en réalité, elle ne le fait jamais.

Arrêtons-nous un instant là-dessus, ça nous permettra peut-être de comprendre d’où vient le succès des SUV : le propre de la puissance est d’être une réserve de force, un potentiel. Celui-ci est en réalité d’autant plus grand qu’il ne se dépense pas. Peu importe dès lors qu’il n’y ait aucun passage à l’acte. Ce qui compte, c’est que celui-ci soit possible. Une fois passée l’époque des voitures sportives, et une fois qu’on a fait un peu le tour de ce qu’on peut en faire sur la route, une fois aussi qu’un retour à la raison a produit quelques interdits plutôt bienvenus, il n’y avait plus grand sens à persister dans une conduite qui n’avait aucune raison d’être au milieu de le circulation commune. Alors, plutôt que le sport en acte, se sont développés des engins qui témoignent d’une force qu’il leur suffit d’incarner au repos, sans avoir jamais besoin d’en faire la démonstration concrète. Le SUV est le client parfait pour afficher de tels signes extérieurs de force tranquille. Ce Macan, c’est un peu un David Banner dont les coutures de la veste commencent juste à s’étirer un peu sous la poussée des forces incandescentes emmagasinées dans ce corps qui peine à les contenir. Mais c’est aussi un Hulk qui ne parvient jamais à exploser pour de bon, assagi par son propre poids, discipliné par l’embourgeoisement, calmé par les convenances.

Perdre l’essence

Finalement, le seul espace dans lequel ces engins peuvent se laisser aller, c’est l’univers cinématographique dans lequel on les montre. Ensuite, leur conducteur pourra monter un col pépère en s’autorisant juste une petite poussée sur un bout de ligne droite histoire de s’offrir un shot de sensations supposément fortes. Peu importe, il aura les images du film en tête.

Ce micro-métrage est intitulé Keep your essence. Il semble taillé et nommé pour la France. Le seul mot qu’on y prononce est d’ailleurs « Maman ! ». La référence à l’essence fonctionne mieux en français car il s’agit ici de mixer l’injonction « Garde la, ton essence » avec ce conseil de développement personnel : « conserve ton essence », c’est à dire « sois attentif à l’être que tu es, demeure conforme à ta propre définition, veille à rester fidèle à toi-même, fais tout pour ne pas te trahir ». Comme la publicité fonctionne toujours sous le régime de l’assimilation des objets à des existants (ce qu’à travers nous ils sont en fait un peu), il s’agit d’un principe de vie censé être celui que s’applique à lui-même le Macan. On a donc un discours radicalement antinomique qui dit en gros « Non merci, j’ai arrêté l’essence. Néanmoins, tout en rompant totalement avec mon ancien carburant, je reste moi-même ». Evidemment, on peut se demander ce qu’il reste du Macan une fois qu’il a passé ses pistons par pertes et profits. La réponse est apportée par les images de James F. Coton. Elles réclament cependant quelques éclaircissements.

White Wedding

Hey little sister, what have you done?
Hey little sister, who’s the only one?
Hey little sister, who’s your Superman?
Hey little sister, who’s the one you want?
Hey little sister, shotgun

It’s a nice day to start again
It’s a nice day for a white wedding
It’s a nice day to start again

Billy Idol, White Wedding

Tout d’abord, le mariage. Ou la célébration des noces entre Porsche et l’électricité sur le terrain commercialement crucial des SUV. Jusque là, le Taycan était une sorte de marge dans la production de la marque. Le coupé quatre portes et ses dérivés breakisants jouaient le rôle des fiançailles de Porsche avec la fée électricité. Voici venu le temps des noces, c’est à dire la constitution du patrimoine. Le Macan Turbo, tout de blanc vêtu, symbolise ces épousailles, soldant par la même occasion ce nom de jeune fille qui n’a désormais plus aucun sens : « Turbo », comme on garde encore pour une génération le deuxième patronyme avant de s’en séparer pour de bon, quand il n’a plus aucune raison d’être et qu’il ne signifie plus rien pour personne. Le truc fou dans ce spot, c’est de parvenir à exprimer la confusion des sentiments que provoque cette union. Comme s’il y avait dans ce banquet quelque chose d’étouffant, auquel il faudrait échapper.

Dévergondage

Tout le spot qui suit est un exercice d’ensauvagement de ce qui, en fait, est tout à fait policé. Mais à aucun moment on n’évoque une conduite sauvage du Macan. Le propos est radicalement différent de la Nuit au musée mise en scène par Mark Jenkinson pour la naissance du Taycan, qui donnait à voir une vraie course poursuite urbaine entre le nouveau venu et ses ancêtres mécaniques, auxquelles il s’agissait de le mesurer. Ici, la folie injectée par James F. Coton est purement conceptuelle, elle est générée moins par l’engin lui-même que par l’univers visuel dans lequel le film l’injecte. Il ne s’agit plus dès lors de chercher une logique narrative ou une quelconque linéarité dans le fil des événements. Tout s’agence plutôt comme dans un rêve vécu sous l’emprise de substances poussant les potentiomètres du psychisme dans le rouge. On plonge les mariés évadés de leur propre noce dans un univers fait de flashes visuels qui sont comme autant de fragments d’une image kaléidoscopique que le cerveau tente vainement de reconstituer.

Un défilé de trop haute couture, dont on ne sait si les créations doivent susciter le sourire poli ou l’extase, associant matières synthétiques et fleurs fraichement coupées façon Midsommar ; un salon de coiffure cultivant une ambiance quasi clandestine dans une hypothétique période de prohibition anti-coupetiffs à laquelle une jeunesse rebelle répondrait en se faisant mettre la boule à z 1 ; une série d’expériences chorégraphiques menées autour de centres d’attraction divers, tantôt un duo entre une danseuse et un bras robotisé, tantôt une danse rituelle focalisée sur une 911 Targa placée dans une espèce de lieu de culte bétonné, souterrain ; une virée outdoor entre potes, bizarrement organisée en milieu urbain, dans une rue étroite, pliants et projecteur vidéo sortis du coffre pour se regarder sur un mur d’immeuble transformé en grand écran Second Chorus de Henry C. Potter (1940), mettant en scène Fred Astaire et Paulette Goddard. La danse, encore, les duos contrastés, l’ancien temps et la modernité, la tradition et l’innovation, et dans le film projeté le noir de la robe, le blanc de la chemise, l’homme, la femme ; la danse est aussi un mariage qui ne se solde jamais par une unification absolue, il demeure une distance, un espace qui ne peut pas être réduit à néant, comme si les êtres différents étaient voués à ne jamais pouvoir être soudés ensemble. Pourtant, peu à peu, les espaces et les êtres se mêlent ; celui qui s’était fait raser le crâne dans le salon de coiffure se retrouve sur un parking avec son club de golf, les lieux semblent fusionner aussi dans une sorte d’espace commun, souterrains similaires, tunnels semblant appartenir à un seul et même réseau, espaces urbains plongés dans une même nuit. Si tout se joint ainsi, peut-être le Macan pourra-t-il se joindre à la 911 Targa ?

L’association paraît a priori curieuse, d’autant plus que le marketing Porsche associe le Macan à la ligne de toit de la 911… qu’on ne retrouve justement pas sur la version Targa. Mais sur le fond, le lien est peut-être sensé, malgré les apparences. Après tout, cette 911 est elle aussi un modèle dont l’existence était due à l’adaptation aux normes du marché américain que visait Porsche dans les années 60. Il fallait un cabriolet, mais si on décapitait une 911 on obtenait un engin qui ne correspondait absolument pas aux normes sécuritaires locales. On créa donc un concept qui se tenait à mi-chemin entre deux mondes. Un peu coupé, un peu découvrable, avec ce fameux arceau qui distinguait au premier coup d’œil cette déclinaison de ses sœurs fermées.

On-Target

La Targa était, aussi, une déclinaison un peu bourgeoise de la 911. Davantage orientée loisirs, lifestyle, moins fondamentalement focalisée sur la mécanique ; elle regardait déjà ailleurs, se focalisant moins sur les performances que sur la mise en scène un peu spectaculaire du lien complexe que ce modèle tissait entre l’intérieur et l’extérieur, l’habitacle et le paysage, ouvrant l’un sur l’autre, et réciproquement. Partie supérieure du toit retirée et vitre ouverte, on se trouvait simultanément dans la voiture, et à l’extérieur. Dans l’habitacle, mieux que l’air conditionné : l’air libre. Mais ce faisant, la Targa invitait à de nouvelles qualités d’expérience : le pilote devenait conducteur, le passager profitait pleinement de la voiture et de l’ouverture qu’elle procurait sur le monde. Ce n’était plus seulement une voiture de sport, c’était une voiture de sport tout en étant autre chose qu’une voiture de sport. C’était deux fauteuils pour se faire un col des Alpes sans le filtre du toit, deux fauteuils avec vue imprenable sur la vallée du Rhin, un salon donnant en première ligne sur la Baie des Anges. Bref, une petite voiture de Grand Tourisme. Un crossover avant l’heure. Un crossovheure.

Le Macan est à son tour une chose et autre chose que cette chose. A peine s’était-on habitué à l’idée que Porsche construise et vende comme des petits pains des SUV, à peine s’était-on consolé à l’idée que, mine de rien, en V6, c’était quand-même un engin mécanique pas banal, qu’on voit nos repères tout frais s’effondrer. Chez Porsche, on ne peut pas ne pas être conscient de la déception ressentie chez les fans. Il y a dans la révélation de ces modèles électriques un air de fête triste, une ambiance de défaite. Le mieux, c’est peut-être finalement de l’assumer; d’admettre que, oui, ok, ça ne sera plus tout à fait comme avant mais que, pour autant, on n’a pas tout perdu dans la translation : ce que propose la marque désormais, c’est autre chose. Mais après tout, s’il y a bien quelque chose que Porsche a toujours fait, c’est précisément proposer autre chose que ce qu’on en attendait. La 914 avec son moteur, certes, à l’arrière, mais une définition et une forme générales plutôt déconcertantes ? Inattendue. La 928 avec son moteur à l’avant et son habitacle rejeté avec la boîte de vitesse sur le train arrière ? Inespérée. La 959, carrément indescriptible ? Absolument hors des normes. Porsche, c’est un peu l’histoire d’une marque utilisant la 911 comme basse constante afin de tisser des variations autour de cette note fondamentale. Il n’est pas anodin dès lors de voir la 911 siéger comme une déesse dans son temple de béton. Telle un xénomorphe originel elle est la mère de toutes les formes sous lesquelles on connaît cette marque, depuis ses débuts.

Je suis ta mère

Ce motif de la mère, il est évidemment présent dans le film de James F. Coton. Sous la forme d’une 911 mais aussi sous une incarnation tout à fait humaine : dans un plan tout particulièrement onirique, alors que la mariée s’installe sur le siège passager du Macan, elle découvre sur la banquette arrière sa mère en train de rouler une gigantesquissime pelle à un homme dont la décence nous impose de penser qu’il s’agit du père de la mariée. Lancée en plein drift sur le circuit de la bienséance, la daronne ne calcule même pas sa fille quand bien même celle-ci semble s’inquiéter de la situation, et s’en indigner un peu quand même. La Targa est au Macan ce que cette mère est à sa fille : le rappel que la transgression des normes et des genres, dans la famille, c’est une tradition qui ne date pas d’hier, une façon de dire aux invités, c’est à dire aux clients potentiels, qu’on n’est pas là pour satisfaire leurs attentes, mais pour en susciter de nouvelles, auxquelles il va falloir se faire.

Il faut un certain talent pour admettre qu’on dévoile au public un objet qui ne correspond pas tout à fait à ses attentes. Il n’est pas facile pour les marques qui vendent du rêve, de dire à leur clientèle qu’il faut, aussi et avant tout, se plier au principe de réalité. Les marques prestigieuses ont ceci de particulier qu’elles peuvent se permettre de s’affirmer autoritairement devant leur propre clientèle, à l’image de ce grand couturier qui prend le public simulanément de haut, et à rebrousse-poil. Avoir de l’autorité, c’est avant tout être repéré par son milieu comme l’auteur de ce qu’on fait. Ici, il s’agit de rappeler que dans les années 60 Porsche manifestait déjà cette auteurité avec sa Targa, et la promotion du Macan tente d’intégrer celui-ci à cette dynamique. Mais ce qui nous plait dans ce spot, finalement, c’est d’y voir une autre forme d’autorité : celle du réalisateur qui propose là un véritable film, avec un univers, une dynamique, un style général qui parle autant de lui que de l’objet dont il s’agit de faire la promotion. Un film comme un rêve, dans lequel les images se télescopent, se répondent les unes les autres, un récit non linéaire dans lequel on entre et on sort par des tunnels et des ascenseurs, un univers clos et ouvert à la fois, qui donne de la substance à une automobile qui ne pourrait malheureusement pas carburer avec ce qui lui reste d’essence, et qui a besoin d’un film pour lui insuffler l’énergie qui, quelle que soit la taille de ses batteries, semble lui manquer un peu.

  1. On a déjà évoqué cette constante qu’est le « salon de coiffure » dans l’univers des publicités automobiles, en particulier chez BMW : https://www.conduite-interieure.fr/2020/06/19/only-drivers-left-alive/
    ↩︎

5 Comments

  1. Posté ici, ça ne voulait pas sur l’autre sujet Macan imitation of life (ouf ai réussi à sauvegarder sinon je réécrivais pas, tu parles d’une perte lol!):

    Peut être aussi un peu parce qu’il est présenté en blanc, et avec ses protections noires latérales, mais surtout par sa présence moderne, assez monolithique et musculeuse à la fois, ce Macan me fait penser au Jaguar I.Pace. Celui qui n’a pas marché va s’effacer devant un concurrent qui va tout déchirer! A quoi ça tient, mystère….Peut être un peu trop en avance ce I.Pace…Ceci dit je trouve le nouveau Macan très réussi, les photos ne lui rendent pas justice, car il est certainement moins épais en vrai , très épaulé et aux courbes subtiles. Une belle évolution du Macan actuel, beau, attirant, mais désormais très, trop classique.

    Pour le film, assez sympa, je l’ai regardé 4 fois, avec chaque fois la même impression que la première, assez forte pour que ça m’ait étonné, et assez éloignée de ton point de vue: l’impression d’être dans un rêve. Tous les éléments précis, visuels, sonores, les mouvements qui tendent à donner la sensation de (reconstituer) la vie me font l’effet non pas inverse mais autre, comme des fragments qui s’enchaînent dans les rêves donnent une sensation de continuité crédible, chateau de sable qui s’écroule au réveil quand on s’en souvient. Ca vient peut être des flous et fondus enchainés très rapides du petit film, de la fin interrompue au moment où le réveil sonne!

    Par hasard au même moment ce matin, la vidéo étrange sur le nouveau Master, soit dit en passer beau comme un camion et qui mériterait une analyse peut être, tellement de mon point de vue il est spectaculairement réussi et donne envie instantanément d’être artisan conquérant! Et cette vidéo, derrière le jeu de mots, est un peu inquiétante, comme une sorte de proximité de fin du monde, de déchainement possible et bientôt irrépressible des éléments naturels , dans lequel le Master serait un rempart bien fragile…
    https://youtu.be/JEy33pM9Ybw

    • Je vois assez bien ce que tu veux dire par les éléments de rêve qui font un tout, tout en étant disjoints. Ca me fait penser à la chanson de Jean Bart qui répète en boucle « La vie est faite de morceaux, qui ne se joignent pas ».

      Je ne connaissais pas le spot consacré au Master, il est très réussi, et on a envie qu’il dure plus longtemps, que la maison soit construite entièrement ! Pourtant, je n’aime pas trop le style de ce fourgon. C’est vraiment une question de goût : je vois le joli travail qui a été effectué dessus, mais ça n’arrive pas à me convaincre. Peut-être entre autres parce que la plateforme reste la même, et que je lui trouve un empattement trop long par rapport à l’emprise du véhicule au sol, et que ses proportions en vue latérale donnent l’impression de roues bien trop petites. Je sens que je vais revenir sur ce spot ! Merci 🙂

  2. On aimerait bien mais justement les éléments qui se déchaînent l’en empêchent, ainsi que les semis de l’agricultrice sont peut être disséminés, envolés. On dirait que tout ça est une métaphore des temps qui viennent, qu’il ne soit bientôt plus possible ni de « vivre » ni de « manger », ce vent comme une sorte de préfiguration de la colère divine face à une humanité qui souhaite vivre comme avant…Bon j’ai ma vision parano de ce spot, avec l’idée sous jacente que beaucoup de communications commerciales vont sans le savoir/vouloir, dire des choses sur l’avenir proche, les créatifs comme les artistes ayant leurs antennes branchées sur les idées forces qui émanent du monde…
    Maintenant, que vient faire ce Master dans tout ça? Réparer les choses ou sorte de dinosaure voué à déménager les gens vers des zones moins inhospitalières?!
    Mais je trouve que sa face est la plus belle réussite de tous les utilitaires depuis ….toujours! (pourtant le Transit Custom actuel et futur est sympa aussi, ainsi que le Jumpy pour sa jolie présence) Mais aussi la plus belle intégration des lumières en C de toutes les Renault. J’adore absolument, j’en suis même dingue depuis le premier regard, voudrais avoir 35 ans, artisan clim et pompes à chaleur, devoir changer mon vieux fourgon et être le premier à avoir celui là ! Moi qui ai toujours le break Megane de cette génération, et n’ai jamais eu de SUV donc de véhicule haut pourquoi pas rêver un peu! Je serais le roi des routes de l’Hérault !

    • Il faut vraiment que je prenne le temps de me pencher sur ce gros bébé. Mais il faut que je l’étudie de plus près, en regardant un peu si la plateforme est nouvelle, quel est son empattement, ce genre de choses. C’est marrant, je ne suis pas très fan de ses formes, a priori. Mais peut-être suis-je un peu trop attaché au Ducato. Ce qui me séduit plus j’ai l’impression, dans ce Master, c’est l’intérieur, qui me semble faire un bond en avant, dans l’univers des utilitaires.

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