S’y retrouver

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Le road-movie à la française est moins une question de bagnole qu’une affaire de route. Parce qu’on y roule en américaine, comme dans Le plein de super, de Cavalier (1976), où on traverse la France dans une Chevrolet Caprice Estate ; parce qu’on y choisit sans grande imagination LE modèle de bagnole que tout le monde choisirait pour représenter le concept de « tailler la route », comme dans Papa, de Maurice Barthelemy (2004), dans lequel Alain Chabat renoue les fils de la paternité dans son break Volvo 240 ; parce que, dans Mammuth (2010) de Gustave Kervern et Benoît Delépine par exemple, on y roule à moto (la fameuse Munch Mammut sur laquelle Depardieu part à la recherche de ses anciens employeurs) ; parfois, le héros n’a pas de bagnole, et c’est ce qui oblige Félix à recourir à l’auto-stop pour traverser la France dans Drôle de Félix, d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau (2000). Dans le cinéma français, quand il s’agit de bagnoles, finalement, on ne va pas bien loin. C’est par exemple le sort réservé à ce rare film qui, en France, s’intéresse au phénomène du tuning, à travers une Honda Civic customisée par son jeune propriétaire, par ailleurs, aussi, père de famille, dans Voie rapide, de Christophe Sahr (2011). 

Jours de France (2017), de Jérôme Reybaud confirme la spécificité du road-movie à la française, qui ne coïncide pas avec ce qu’on fait aux Etats-Unis en la matière. Ce n’est pas qu’on y réfléchisse plus, c’est plutôt qu’on y règle différemment la focale, et c’est sans doute avant tout dû au fait que les paysages n’y sont pas les mêmes. Du tout. 

Jours de France est une double traversée de la France. Une première fois parce qu’un homme quitte celui qu’il aime, et part faire la route « pour la route », sans objectif précis si ce n’est s’éloigner, prendre du recul dans une province qui, n’étant plus Paris, semble former un immense arrière pays. Une seconde fois quand son compagnon part à sa recherche, utilisant l’application Grindr pour le géolocaliser, traquant depuis un supposé « centre de la France » les déplacements de son profil, triangulant ses positions par l’intermédiaire de ses contacts dans l’espoir de l’attraper au vol, entre la chambre d’un amant et un lieu de drague. 

 Deux hommes qui taillent la route, et donc, deux bagnoles. Et Jours de France, malgré son aspect très théorique, est non seulement un film qui choisit et montre ses voitures avec soin, mais aussi un film où on parle bagnoles. On la choisit auprès du loueur, pour refuser de rouler en monospace, préférant adopter une Volvo V60. Le personnage principal, lui, quitte le domicile commun au petit matin dans son Alfa Giulietta, intérieur cuir, 170 cv, boite séquentielle. On sent le soin pris à caractériser chacun des membre du couple par un véhicule qui les distingue, qui les sépare dès lors, alors qu’il leur sert tout de même à cheminer l’un vers l’autre. On sent que ce soin qu’on pris à les distinguer en bagnoles, on a pris soin de ne le prendre pour leur donner un prénom : Pierre pour celui qui part en Alfa, Pierre Thomas précisément, Paul pour celui qui s’aperçoit en se réveillant qu’il n’y a plus qu’une seule brosse à dents dans la salle de bains. 

Tout est en mouvement, et pourtant rien ne bouge, il s’agit en fait de circuler à travers ce qui peut s’appeler dignement, le pays. Tel qu’il est habité, tel qu’il se tient réellement, tel quel, réel. Le montage multiplie les plans de déplacement en voiture, depuis la banquette arrière, depuis l’avant à la place du mort, regardant le paysage défiler en travelling, de jour, de nuit, dans la nature ou presque, et dans les petites villes anonymes, toutes semblables, avec leur rue principale, leur rond point comme point de repère, leur bar hôtel restaurant bureau de tabac, sa chambre avec vue sur le rond-point. Il n’y a dans Jours de France aucune recherche du pittoresque, parce que tout est d’autant plus réel que tout est pourtant déréalisé. Il y a du Guiraudie dans le regard de Jérôme Reybaud, dans son attention pour les vieux homosexuels qui en ont pas mal vu mais n’ont pas baissé le drapeau de l’exigence, dans cette façon de transformer le réel en légende, le smartphone et Grindr jouant ici le rôle qu’une potion magique tiendrait chez Guiraudie. Le même sens du dialogue trop écrit pour être vrai, mais suffisamment soigné pour être juste. Le même souci des lieux, surtout, un plutôt des non-lieux, car de route en route, et ce dès le premier rendez-vous, on se perd sur un territoire où il n’est plus nécessaire d’aller ici ou là, puisque finalement, ce dont il s’agit, c’est de l’indéfectibilité du pays. Quitter Paris et ses mouvements, ses incertitudes, c’est retrouver ce qui, de France, ne change pas, demeure identique à soi-même, le réel, indifférent aux circonstances. Et c’est cela, Jours de France : Un homme fait défection, il part à la recherche de quelque chose de lui qui s’est perdu, et c’est là où les choses sont, très exactement, ce qu’elles sont, qu’il va le trouver.

Alors dans Jours de France, on croise les français. Et on commence par celui dont l’itinéraire pour le rejoindre est si alambiqué qu’on ne le trouvera jamais, le GPS de l’Alfa y perdant lui-même ses repères, échouant hors zone cartographiée. Peu importe, c’est un jeune gay, tout mignon, qui accueillera Pierre pour une nuit, comme s’il avait toujours été là pour lui, comme s’il pouvait être toujours là, immuable. C’est aussi la libraire qui voudrait tant offrir un livre, qui oublie qui elle est, parle à la place des livres et prononce une vérité trop crue, trop directe, trop vraie et dès lors pas assez juste. Ce sont les tenanciers de bars, c’est la serveuse de la Pâte à Bonheur, qui arrondit les fins de mois en taillant des pipes aux clients sur le parking, c’est la tante qui ne donne pas de conseil mais qui pige tout, tout de suite, parce qu’elle est déjà passée par là, c’est l’enfant du boucher qui regarde, mutique, dans la boutique de son père, cet extra-terrestre en pull orange venu acheter du boudin, comme une étoile filante passant dans un ciel, venue tracer une ligne en bas de l’horizon, vers laquelle il serait possible, un jour, peut-être, de se diriger, faire à son tour la route pour la route. 

Et c’est le VRP, avec sa Mégane.

Mais ce réel est à distance. Et la bagnole, dans les road-movies, est le vecteur qui, comme le cinéma, permet de franchir cette distance. Elle est aussi ce qui permet aux êtres de se joindre. Quand Pierre entre sur le parking de l’hôtel lambda dans lequel il va passer la nuit, il passe devant un gars qui sort son sac de voyage du coffre de sa Mégane Estate. Et on discerne immédiatement le mouvement de ce type qui regarde passer cette Alfa Roméo, avec désir évidemment, suffisamment pour qu’il ose demander, alors que ce n’est pas dans les usages, à en prendre le volant, parce qu’il en rêve depuis toujours. Désir révélé, désir de partage du désir, de franchir la frontière d’un interdit. Désir en somme. On comprend alors pourquoi une Alfa plutôt qu’une autre voiture. Et Pierre lui-même va le comprendre, dans ce virage particulièrement aimé par ce VRP qui tient en main sa bagnole, parce qu’il va lui expliquer la nature profonde de ce qu’il peut vivre avec elle. Un peu comme dans un plan à trois, c’est l’invité qui peut apprendre aux membres du couple la nature véritable de leur désir, parce qu’il est là sans être là, il n’est que de passage et peut saisir au vol ce qui, au quotidien se tient là sans être vu. C’est sur un belvédère surplombant une vaste zone commerciale qui constitue sont territoire de chasse que ce VRP va connaître son propre virage, quand Pierre lui dire tout simplement qu’il désire, profondément, l’embrasser. Ca n’ira pas plus loin, du moins pas sur son territoire. Chacun rentrera dans sa propre chambre, et le mur mitoyen sera ce qui, simultanément, mettra à distance et permettra de projeter leur désir commun. A ce moment précis, Jérôme Reybaud s’impose comme cinématographe : il sait qu’au cinéma l’écran fait écran tout en permettant de voir. Il est surface de projection des images et obstacle à l’accès aux choses elles-mêmes. Ici, le mur mitoyen sépare et unit, il permet d’imaginer sans montrer, il donne à voir et empêche de regarder, et ainsi, Jours de France coupe court à toute complaisance, et gagne en mise en scène ce qu’il perd en réalisme. Et c’est tant mieux. 

Il n’y a pas de road-movie sans musique. Mais Jérôme Reybaud a ce talent de nous laisser souvent seul à seul avec les bruits naturels du véhicule en mouvement. Le son du moteur tel qu’on l’entend, étouffé, de l’intérieur, le vrombissement plus rauque de la mécanique entendue depuis l’arrière de l’Alfa, devant ses échappements, tous les bruits de manipulation liés à la conduite, les commodos, les clignotants, le bruit que fait le volant, tout participe à l’intimité vécue avec les fils conducteurs, Pierre, et Paul, chacun dans sa capsule. Mais la musique est aussi, dans ce film, un accompagnement précieux. D’abord parce que Pierre en écoute beaucoup en voiture. Il a des CD dans la boite à gants, il demande aux passagers d’en saisir un au hasard. La musique intradiégétique aide à saisir qui il est. Mais il y a, aussi, un travail de mise en sons de l’image qui passe par la musique extradiégétique, quand celle-ci est mise au service de moments méditatifs. Tout particulièrement, Spark, de Léonard Lasry, sur les épaules solides duquel repose une bonne partie de la bande originale de Jours de France, qui est à l’arrivée de Pierre dans la zone d’activité, de nuit, ce que Phil Collins a pu être aux errances de Crockett et Tubbs dans Miami by night. Entre déambulations contemplatives au beau milieu du paysage, chant choral, musique classique et variété, il règne, musicalement, dans cette quête hexagonale, une ambiance un peu camp, qui ne néglige ni l’intimité, ni une certaine grandiloquence qui colle bien à la théâtralité du film. 

La chanson qui accompagne le générique de fin, réunissant tout le casting sur le titre Vroum-vroum, qu’on doit aussi à Léonard Lasry, est un joli rendez-vous. C’est bien dans une dimension qui se situe au-dessus des circonstances dans lesquelles les uns et les autres vivent qu’ont lieu les rencontres. 

Il en faut des kilomètres pour atteindre, enfin, une aire de repos.

En extraits : la bande annonce du film, puis Spark, de Léonard Lasry, que j’ai intégré à ma playlist « Drive », et qui fait furieusement penser à Jay-Jay Johanson période Antenna, et ce n’est pas tout à fait un hasard puisque Johanson a remixé Le seul invité, tiré du dernier album de Lasry; la musique est un lieu de rencontre, on le disait. Et puis Vroum-Vroum, qui réunit tout ce petit monde autour de quelques gestes, de quelques non-lieux insignifiants et essentiels.

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