Bending Time

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Heureusement pour eux, les modèles sportifs sont destinés à un public qui s’y connaît un peu en bagnole car les constructeurs font de moins en moins de frais pour communiquer à leur sujet, flairant un air du temps pas vraiment favorable aux notions de vitesse, de conduite sportive, de pied droit un peu lourd, de virages négociés en appui franc sur les roues extérieures, bref, tout ce qui pourrait consommer plus d’énergie que nécessaire pour se rendre d’un point A à un point B. Et même si dernièrement Peugeot, dans une démarche très « 20e siècle », faisait la promotion de sa 508 PSE, la marque le faisait comme si elle marchait sur des œufs, filmant sa voiture dans un ralenti extrême pour gommer tout effet de promotion d’une conduite un peu vive. Mais voila, n’est pas Nolan qui veut, et le résultat, parce qu’il gère mal la notion de temps (dont Peugeot affirme pourtant être le nouveau maître), est visuellement maîtrisé, mais la scène ne provoque aucun effet esthétique particulier.

Il ne faudrait pas croire qu’on prenne, partout dans le monde, autant de précautions. L’Afrique du sud est, par exemple, un territoire où on aborde la question de la vitesse avec un peu moins de pincettes. Et du coup, on y tourne des publicités pour des modèles qui, chez nous, sont quasiment vendus sous le manteau. Ainsi, la Golf 8 existe bien en une déclinaison GTI animée par un 2.0 litres de 245 chevaux, et on se dit que ça doit permettre de se faire, un peu, plaisir. Mais chez nous, on ne voit aucune publicité nous inciter à acheter ce modèle, ou à adopter un style de conduite qui irait bien avec cette Golf en survêtement du dimanche. En Afrique du sud, Volkswagen vient de déployer une campagne publicitaire qui réussit à résoudre l’équation devant laquelle Peugeot a échoué, en comprenant un truc simple, connu depuis Einstein : la vitesse, c’est surtout une question de référentiel. Un objet ne se déplace pas vite dans l’absolu. C’est quand on compare son déplacement par rapport à d’autres corps qu’on peut commencer à parler de vitesse. Il n’y a donc de vitesse que relativement à une autre vitesse : si un corps se déplaçait, seul, dans le vide, à vitesse constante, pour lui comme pour un observateur extérieur, se déplaçant à la même vitesse parallèlement à lui, qu’il aille à la vitesse du son ou qu’il soit à l’arrêt, ce serait la même chose. Je laisse de côté le cas particulier de l’objet qui irait au-delà de la vitesse de la lumière, puisqu’alors il irait plus vite que sa propre image, ce qui empêcherait un tout petit peu de l’observer, puisque finalement, on n’observe jamais vraiment les choses, mais l’image des choses. Mais bref. Comme Elon Musk ne nous a pas encore annoncé la sortie d’un modèle se déplaçant au-delà de la vitesse de la lumière, on peut négliger cette possibilité.

Et à vrai dire, malgré ses 245 chevaux, la Golf GTI 8 demeure visible, quelle que soit la vitesse à laquelle on la conduit. Et c’est presque dommage, parce que son physique n’est décidément pas facile, y compris dans cette déclinaison peu démonstrative, qui n’est reconnaissable qu’à des détails de bouclier avant dont on n’est même pas sûr que ça arrange vraiment son faciès ingrat. Mais bon ! Elle va vite, et Volkswagen s’est dit que le mieux, c’était de le montrer sans pour autant passer pour une marque de sauvages. La résolution de l’équation est simple : si on ne veut pas montrer la voiture roulant vite, mais qu’on veut suggérer la vitesse quand même, il suffit de montrer que tout le reste va sacrément lentement.

Sam Coleman

A vrai dire, même si Sam Coleman, le talentueux réalisateur de ce spot initulé The Power of vrrr pha ! (mystères insondables des onomatopées en langues étrangères…), réussit là un micro-film totalement abouti et efficace, il n’a en fait rien inventé. Quelque chose nous dit qu’il a regardé quelques uns des épisodes des X-Men, et qu’il a bien bien flashé sur ces deux fameuses scènes qui, de façon particulièrement habile, saisissaient le mouvement de Quicksilver, ce mutant présentant cette caractéristique visuellement passionnante : il se déplace tellement vite que l’œil humain ne peut plus le discerner. Et évidemment, pour un réalisateur de cinéma, il y a là un enjeu esthétique palpitant, qui rejoint le défi que se donne l’art en général : comment représenter ce qui ne se voit pas ? Une question à laquelle le Nu descendant un escalier de Duchamp, L’Homme en mouvement de Boccioni tentent de répondre, comme l’ont fait, en particulier, toutes les œuvres créées par le mouvement futuriste. Bryan Singer, dans X-Men, Days of future past, et dans X-Men Apocalypse, s’est lancé à son tour dans ce défi, propulsant l’œil du spectateur à la vitesse de déplacement de Quicksilver, répondant à la question qu’Einstein se posait enfant :  » Comment verrais-je le monde si je me déplaçais à la vitesse de la lumière ? » Réponse : dans un ralenti tellement extrême qu’il confinerait à l’absence totale de mouvement.

D’où ces deux scènes, mythiques :

Avouons notre préférence pour la première, d’abord parce que c’est la première, ensuite parce qu’elle est plus sobre, plus condensée, plus concentrée dans son unité de lieu, d’action et (forcément) de temps, enfin parce qu’elle fait ce choix absolument génial de placer l’action (car c’est une scène d’action, malgré sa très grande tranquilité) sous une musique dont on ne sait si elle est extra ou intradiégétique (Quicksilver écoute-t-il vraiment Time in a bottle de Jim Croce dans son walkman ? Et si c’est le cas, comment se fait-il qu’on l’entende à la bonne vitesse ? A t-il bricolé son lecteur K7 pour qu’il passe la musique selon son référentiel temporel à lui ?). Cette chanson, qui est à la musique folk ce que Le Lac de Lamartine est à la poésie, est l’exact choix qui s’imposait, et auquel l’écrasante majeure partie de l’humanité n’aurait pourtant pas pensé. Bref, chef-d’œuvre de gestion du temps, séquence cinématographique qui se suffit à elle-même, qu’on peut regarder en boucle sans jamais se lasser.

Sam Coleman reproduit l’exploit dans ce spot, avec un remarquable brio visuel. Peu importe finalement qu’il mette ses pas dans ceux de Bryan Singer, on est quasiment dans la sphère de l’hommage, tant les effets esthétiques sont semblables. La reprise d’Edith Piaf, la mise en pause du monde autour de la Golf en déplacement, les micro-détails, partout dans le décor, qui apportent un puissant effet de vie dans un paysage pourtant quasiment statique. L’effet produit est en même temps marrant et captivant, parce que tout indique la façon dont le monde, dans son déroulement temporel normal, est saisi par la vitesse de la Golf, et ce sans produire aucun effet d’agression visuelle puisque, finalement, le conducteur de cette GTI va très tranquillement au boulot, sans aucune démonstration de force mécanique. Chose rare dans le monde de la publicité, on peut fouiller ce spot à l’infini, regarder la même scène saisie par le réalisateur sous des angles divers : tout concorde, tout s’enchaine sans heurts, ce qui rend le film particulièrement fluide et profond : l’œil trouve, partout dans l’image, une confirmation de la « vie » qui anime cet univers, y compris quand on doit le mettre quasiment à l’arrêt pour montrer le passage de cette Golf GTI.

Faisons plaisir aux lecteurs soucieux d’environnement, qui pourraient me laisser des commentaires un peu injurieux (qu’ils se rassurent, je me les écris mentalement moi-même dans de doux moments de schizophrénie) : si on psychanalyse un peu violemment ce spot, on se rend compte que, finalement, sous son côté très tranquille, l’effet produit par le passage de la Golf est une aimable destruction du monde. Crochets du droit pris en pleine face, barbecue transformé en incendie, chute de colis sur les voies de circulation, ascenseurs loupés, attaché-case voltigeant, envoyant promener tout son contenu sur la chaussée. On déplore aussi plusieurs doses de ridicule parmi les figurants, dont on se demande si, à ce niveau, il ne commence pas à tuer pour de bon. Et une apocalypse au ralenti demeure, qu’on le veuille ou non, une apocalypse. La nôtre, nous la vivons depuis que nous sommes passés en phase industrielle, et que nous produisons de la destruction en chaîne. On s’y est fait, tout simplement.

Vous l’avez vu, le petit clin d’œil à Bryan Singer, à la fin, quand ce n’est plus la Golf qui tord le temps, et que le conducteur, devenu piéton, continue sur sa lancée à vivre dans sa propre dimension temporelle, attrapant au vol le stylo d’un passant pour le glisser, plus vite que son ombre, dans la poche de sa veste ?

L’épilogue est parfait. Loin de l’ambiance qu’on développerait chez BMW, où tout est fait pour surligner l’absolu singularité du conducteur, son isolement total au sommet de la hiérarchie humaine, le conducteur de la Golf sait, lui, que la marque de sa voiture est censée être populaire, dès lors il est en quête de semblable. Good news : le récit va offrir au héros de ce spot une alter-égo qui pourra partager avec lui la l’extrême lenteur de leur ascenseur.

Et si on était Peugeot, on jetterait un coup d’oeil à l’annonce discrète que glisse Volkswagen, comme un slogan posé sur une affichette accrochée à un poteau dans la rue : « NEW GTI BENDING TIME ». Ici, maîtriser le temps n’est pas une simple prétention :

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