L’huile, la rouille, la vie

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La dernière fois que j’ai eu l’occasion d’amener des élèves visiter la cinémathèque, plusieurs d’entre eux, spontanément, se sont dit que ce qu’avait fait Henri Langlois mériterait d’être reproduit pour tout ce qu’ils voient sur le net, dont ils se disent que ça mériterait d’être enregistré, au cas où les auteurs disparaîtraient, les comptes étaient fermés, les sources perdues. Vidéos auto-produites diffusées sur Youtube, photos publiées sur Instagram, statuts inspirés partagés sur tous les réseaux sociaux, ils se disaient que des personnes devraient se consacrer à temps plein  à cette mission de sauvegarde, afin de garder une trace des expériences esthétiques de leur temps.

Dès qu’on s’intéresse à un domaine, on voit tout le temps des choses dont on se dit qu’elles mériteraient d’être protégées de la disparition et de l’oubli. Et la voiture ne fait pas exception à la règle bien sûr, comme tout un tas d’autres objets, mais sans doute davantage encore que la plupart, en raison de  sa taille et de sa valeur sans doute, mais aussi parce qu’en sa compagnie s’écrivent des récits communs, des aventures dont on garde la mémoire, que se nouent entre l’automobiliste et sa monture des liens qu’on peut trouver, de l’extérieur, ridicules, qui sont pourtant une barrière symbolique mais efficiente contre l’oubli, c’est à dire contre le décret d’obsolescence, contre la destruction prématurée, contre l’incessant remplacement par du plus neuf, du plus récent, du plus « au goût du jour », c’est à dire du davantage « au dégoût du jour d’après ». 

Des musées, des collections sont déjà consacrés à l’automobile, dans son ensemble ou de façon plus spécialisée. Certaines marques sont, aussi, leurs propres conservatoires, afin de préserver, écrire, protéger et faire connaître leur propre histoire, envisagée évidemment sous les lumières les plus valorisantes. Ces lieux institutionnels bénéficient d’un soin, d’un luxe de moyens qui permettent de présenter des véhicules comme s’ils étaient neufs. Ainsi, on peut découvrir une Bugatti Atlantic ou un Renault 8 dans l’état où chacune est sortie, l’une d’un atelier, l’autre de la chaîne de montage. Comme neuves. Mais ce qui manque alors, c’est l’usage de l’automobile, qui n’apparaît pas encore sur un modèle neuf. L’usage, la conduite, on ne les trouve guère qu’à deux ou trois sources : la photographie amateur, d’autant plus intéressante qu’elle n’a pas été mise en scène, qu’elle a juste saisi la vie telle qu’elle se déroule en compagnie, parfois, de la machine automobile; le cinéma, qui ne cesse d’utiliser la voiture, pour la mettre à l’écran ou pour s’en servir de chariot de travelling ; et la plus intense des sources, la plus directe : l’observation de ces modèles dans leur milieu naturel, sur la route. Rien de tel que de deviner au loin, au sommet d’une côte droit devant, la silhouette d’un vieux Defender reprenant son souffle et se lançant dans la descente, emporté par son propre poids, que de découvrir, soudain derrière soi, les quatre phares un peu enfoncés dans leur calandre, d’un coupé Série 6 première génération, sur la file de gauche de l’autoroute, presque plaquée au pare-chocs, demeurant à distance prudente et respectueuse comme sil elle voulait rester bien cadrée dans le rectangle du rétroviseur, pas agressive mais présente quand même, là, bien en vue alors que quelques secondes auparavant elle n’y était pas, rapide donc, et devant trouver  le temps un peu long se dit-on, alors on s’empresse de se rabattre afin de la laisser filer; rien de tel que d’être doublé par une Chiron qui roule au pas, aux alentours de 150km/h, dans une sérénite imperturbable, tous appendices aérodynamiques rétractés, ne laissant sur son passage qu’une trainée rouge aussi longue que large, que de trembler de peur pour ces voitures cathédrales qui empilent sur leur toit galeries, meubles, matelas, électro-ménager pour rejoindre, à travers France, puis Pyrénées, puis Espagne, des terres plus au sud où tous ces objets sont attendus avec impatience. 

C’est finalement sans doute là où il n’y a ni musées ni collections officielles que se trouve encore l’occasion de croiser des modèles conservés « en l’état », c’est à dire tels qu’ils sont quand on ne les a pas artificiellement sacralisés, rendus intouchables, sur un podium, derrière un cordon de sécurité. La planète compte encore quelques lieux dans lesquels d’anciennes gloires du goudron roulent encore tant bien que mal, aux mains et sous les fesses de propriétaires heureux de pouvoir non seulement les regarder, mais aussi tourner la clé de contact, lancer le démarreur et insister jusqu’à ce que les huit cylindres gros comme des gamelles de restauration collective sortent de leur lourd sommeil. Entretenues avec les moyens du bord, soignées par le rebouteux local, reconstruites à partir d’un patchwork de pièces prélevées sur leurs soeurs, parfois leurs cousines, passées de route à ferraillerie, elles tremblent un peu sur leurs suspensions, louvoient franchement autour de l’axe du volant, elles sont comme un animal de compagnie fidèle, un peu au bout du rouleau, qui jette un coup d’oeil à son maître, se dit que celui-ci n’est pas encore prêt pour la séparation, sert les dents et va chercher encore une fois la balle au fond du jardin. Ça coince un peu au changement de rapport, ça sème de l’huile derrière soi, ça fume bleu au moindre coup d’accélérateur, ça toussote, ça couine, mais ça accueille toujours le conducteur au volant, ça ouvre volontiers sa porte aux potes pour une virée, ça offre toujours sa banquette arrière pour un moment de réconfort, ça cligne encore de l’oeil pour faire du charme sur la photo. Le choix des modèles est fondé sur le critère exact qui s’impose : une pure et simple subjectivité. Aucune époque n’est privilégiée a priori, aucun genre et aucune méthode de conservation. L’initiative étant privée, les résultats développent tous leur étrangeté légitime. Mais à chaque rencontre, se mélangent la définition originelle de la voiture et ce que le temps, le passage de main en main, les mésaventures et les réparations ont ajouté, ou retiré à l’objet tout frais sorti de la chaîne de montage. 

Quatre exemples dans ce qui suit. Quatre vénérables aventurières venues vivre une énième vie sur un continent où elles ne sont pas nées, mais où elles ont manifestement trouvé leurs marques, et de fidèles admirateurs : Une Porsche 911 dont le flat 6 doit sans doute mieux respirer, lui qui est refroidi par air, maintenant qu’elle a été amputée de son capot moteur, Une Dodge Charger tellement mate qu’elle semble avoir été sablée et laissée telle quelle, montée sur des jantes d’un diamètre que la production officielle n’a jamais osé, Une Mercedes SL tellement dévorée par la rouille et dépourvue de tout accastillage qu’on ne sait plus si elle vient à l’instant d’être extraite des fonds marins où elles pourrissait consciencieusement depuis un demi-siècle, ou si elle est l’oeuvre d’un fan du look rat-rod qu’on réserve généralement plutôt à des Cox ou quelques hotrods américains, enfin une autre Mercedes, plus récente et plus respectueuse de la bonne tenue bourgeoise, une bonne vieille W123 manifestement tombée entres les mains soigneuses d’un propriétaire qui est aux petits soins pour sa protégée. 

Mélanges des genres pour un même amour de l’automobile, sous toutes ses formes, de la méticulosité du collectionneur classique à l’exubérance et au sens du show de celui qui a compris que l’irrespect pouvait être, parfois, une autre forme, plus profonde et plus honnête, car ne pouvant pas être soupçonnée de faux-semblants, du respect. 

Tayo Aina vit à Lagos, c’est un amoureux de son pays, le Nigéria, de ses habitants, des ouvriers, des artisans. Il est aussi amateur et auteur de belles images, de lents mouvements rasant le sol des côtes nigérianes avant de survoler ces immenses paysages en de vastes et majestueux travellings aériens. Régulièrement, il va à la rencontre des amateurs de belles bagnoles qui maintiennent roulant le patrimoine automobile local, pour fixer sur capteur et mémoire numériques ces engins en mouvement. Ça n’a souvent pas grand chose à voir avec la conservation classique des automobiles telle qu’on peut la concevoir en Europe, mais ça capte dans le métal, le cuir et le carburant ce que ces bagnoles du siècle précédent peuvent avoir d’actuel, ce qu’elles ont encore à nous raconter, les aventures auxquelles elles peuvent toujours inviter. Là où leurs consœurs sont méticuleusement entretenues en état d’origine en Europe, préservées de toute utilisation, de tout contact physique avec qui que ce soit, uniquement offertes au regard, ces voitures customisées parlent, elles, à tous les sens. On peut s’y vautrer, poser le coude à la portière, se cramponner à la gouttière, faire le plein, prendre la route, et filer vers l’horizon en faisant comme si  elles étaient increvables. 

Increvables, elles le sont d’une certaine manière. Leur seule limite, c’est finalement la volonté de les réparer envers et contre tout, et de prendre leur volant quel que soit leur état. Cette volonté, c’est celle qui nous manque, et qui a pour résultat qu’on ne conserve qu’un exemplaire de chacune d’entre elles, en état tellement parfait que personne ne saura plus ce que c’est que prendre la route à leur volant. C’est la volonté qui nous fait tellement défaut qu’on écrit des lois pour l’interdire. C’est cette volonté qui anime ces bagnolards d’autres latitudes, et qui permettra, le temps que nos législations les atteignent, à ces carrosseries et à ces moteurs d’évoluer encore un peu en milieu naturel, loin des succursales aseptisées.  

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