Carry on

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Pour peu qu’on s’intéresse un peu aux bagnoles, certaines images issues du cinéma restent irrémédiablement ancrées dans la mémoire. Ainsi, la Lotus Esprit Turbo dans laquelle James Bond arrive à la station de ski de Cortina, dans Rien que pour vos yeux, est une référence définitive, une des quelques images de perfection automobile. 

Pourtant, c’est sans doute la seule fois qu’il nous aura été donné de voir passer une Lotus Esprit Turbo affublée de skis fixés sur la lunette arrière. A priori, tout équipement de ce genre sur une voiture de sport est hors de propos. Et pourtant, cette Lotus est simplement parfaite, dans ses couleurs rouge et jaune, avec ses skis en sac-à-dos. 

Rares, en fait, sont les bagnoles qui pourraient supporter un tel traitement, et on est un peu surpris que la Lotus se prête à cet exercice. On sent, intuitivement, que sur une Ferrari, une Lamborghini ou une Rolls-Royce, un tel équipement serait comme une verrue défigurant ces objets qui, parce que parfait, ne peuvent supporter ni retrait, ni ajout . La raison tient peut-être à ce que, finalement, ces marques produisent des voitures fantastiquement bien dessinées, visuellement incroyables, mécaniquement stupéfiantes, mais voila : elles ne sont pas faites pour être utilisées. Leurs caractéristiques technique et leur design les rendent, quasi volontairement, mal pratiques, précieuses, si ce n’est fragiles, empruntées, et finalement mal-pratiques. Ce sont des divas qui ne supporteraient pas qu’on les détourne de l’usage pour lequel elles ont été créées, ce qui est paradoxal, dans la mesure où, en fait, on ne sait pas très bien quel est cet usage. 

A l’opposé de ces top model, il y a une catégorie intermédiaire de voitures de sport, qui se reconnaissent à leur aptitude à être, aussi, de bonnes vieilles partenaires de vie, des compagnes pour tous les jours, capables tout aussi bien d’amener leur propriétaire chaque jour au boulot qu’abattre le kilomètre départ arrêté en explosant les temps atteints par la voiture du commun des mortels. Dans cette catégorie, on trouve des berlines sur-motorisées, des breaks qui cachent souvent bien leur jeu, et de plus en plus, des SUV. Mais il y a une branche de cette catégorie qui est composée d’authentiques voitures de sport, qui sont à l’automobile ce que le survêtement est au vêtement, avant tout conçues pour la performance et les sensations qui vont avec, mais avec cette bonne éducation qui les rend aptes à assurer, aussi, les missions quotidiennes consistant à se déplacer d’un point A à un point B. Mieux que ça, on peut aussi envisager de les embarquer avec soi en vacances, dans des environnements pour lesquels elles n’ont pas été, à l’origine conçues. Bord de mer, stations de ski, autant d’écosystèmes dans lesquels la voiture de sport n’a pas, a priori, sa place. Ce n’est pas qu’on ne sache pas goudronner un parking de plage ou les routes de montagne. Non, le problème, c’est la place. Les sports de glisse, que ce soit sur la neige ou sur les vagues, réclament des équipement encombrants, qui ne trouvent nulle part leur place dans une deux-places, au mieux une 2+2, dans laquelle tout à été sacrifié à la légèreté et à l’équilibre des masses. Alors, si on veut emmener ses skis ou son surf dans son roadster, il n’y a pas le choix: c’est la galerie sur le toit, ou la remorque à l’arrière. C’est tellement inconcevable qu’à strictement parler, aucun équipement n’est conçu pour cet usage. 

Il y a pourtant des exceptions. Il y en a peu, mais il y en a. Ainsi, depuis que Porsche conçoit et industrialise ce genre de petit bolide qui nous mettent en joie rien qu’à les regarder passer, rien qu’on les écouter, rien qu’à les contempler même quand ils ne roulent pas et que leur moteur insensément placé en porte-à-faux arrière ne vrombit pas, depuis que Porsche existe en somme, on trouve tout naturel de voir, parfois, ces pistardes nées s’aventurer à d’autres usages : allers-retours quotidiens au boulot, ce qui constitue, pour une mécanique de pointe, un exploit bien plus épatant encore que l’aptitude à abattre le kilomètre départ arrêté en un temps record (et, une fois l’exploit accompli, à couler une bielle sur le chemin du retour), mais aussi départs en vacances, ou virée à la plage, avec tout l’équipement qui va avec, paires de ski bien rangées sur le roof-rack, planche de surf vintage posée sur la galerie, prête pour donner au conducteur et à son passager une double dose de plaisir, sur la route d’abord, et dans les éléments naturels ensuite. On peut chercher sur les moteurs de recherche, une Porsche n’est jamais ridicule quand on lui demande de se plier à l’usage le plus courant qu’on peut faire d’une automobile : déplacer des personnes et des objets. On peut lui coller une galerie sur le toit, y plier en douze une paire de gamins sur les ersatz de sièges qu’on a coincés entre le moteur tout là-bas, looooiiiiin à l’arrière et les baquets des parents, elle n’a ps l’air ridicule ou déplacé. Parce qu’en fait, elle est faite, aussi, pour ça. Une Porsche n’est pas une Ferrari. Quand celle-ci peut parfaitement se contenter d’être, s’arrangeant même de n’être parfois tout simplement pas utilisable, parce qu’inquiétante du point de vue de la fiabilité, pointue, extrême, les routes adaptées à sa conception relevant de l’utopie, une Porsche est entièrement tournée vers l’usage qu’on peut en faire. C’est avant tout une automobile, qui a aussi les caractéristiques d’une voiture de course. A part Porsche, il n’y a guère que les producteurs de roadsters anglais qui auront su, aussi, fixer une porte-bagage minimaliste à l’arrière, sur lequel on puisse ficeler un sac de voyage ou une valisette apte à résister aux éléments, à l’intérieur desquels on aura jeté, avant de partir de Paris, de quoi se changer à l’arrivée, histoire de ne pas passer le week-end entier à Deauville dans l’odeur des sueurs-froides qu’on se sera faites au volant, sur le trajet aller. Il y a une équipe de designers qui avait parfaitement saisi cette idée et ces références, c’est Peugeot : quand il dessinèrent la 206 cc, ils prirent soin de donner à la malle arrière l’aspect d’une surface sur laquelle on puisse stocker le nécessaire de voyage pour partir en virée sur un week-end. Ce faisant, la marque inscrivait ce modèle sympathique dans cette lignée des Triumph, des MG, des AC Cobra, et posait visuellement le concept auquel elle correspondait : un plaisir qui n’empêcherait pas, aussi, un usage quotidien pratique, des caractéristiques qui sont très exactement les gènes de tout coupé/cabriolet proposant un toit « en dur ».

Mais de toutes, ce sont les Porsche qui assurent le plus quand on les regarde se plier à un usage automobile autre que le sport. Il n’y a rien de plus charmant qu’une 911 an équipée pour affronter le départ en vacances aux sports d’hiver, et les photographies des modèles américains vintage, souvent des modèles Targa, planche de surf sur le toit, son émouvantes parce qu’elles témoignent d’un style de vie qu’on partagerait volontiers, bon vivant sans être méprisant, mais aussi parce qu’elles documentent l’usage qui est fait de ces bagnoles, accomplissant pleinement leur essence, parce que les objets ne sont pleinement eux-mêmes que lorsqu’on ne les idolâtre pas, et qu’ils sont entièrement investis dans l’usage pratique qu’on peut faire d’eux, dans ce qu’ils permettent de faire, dans la vie qu’ils rendent possible. Il y a derrière chacune de ces photos une histoire que le design à couper le souffle d’une Lamborghini ne peut pas atteindre, parce que la beauté d’une 911 ne réside pas seulement dans son coup de crayon génial, elle réside dans tout ce qui ne se voit que dans les traces des kilomètres parcourus à son volant, au patinage du cuir des strapontins arrière, qui racontent les entassements de passagers dans cet espace qui ne leur est pas tout à fait destiné, à l’usure des pneus, à la peinture poussiéreuse, aux traces de doigts moites sur le volant, aux rétroviseurs dont le réglage est rendu un peu lâche par les multiples manipulations et par le vent, aux traces de clé de contact sur la commande des feux, à gauche du volant. Une Porsche n’est pleinement ce qu’elle est que quand elle est traitée pour ce qu’elle est, un objet fabuleux qui est moins un rêve, qu’une réalité. Méprisant les automobiles idéalistes telles qu’on sait les concevoir en Italie, elle aborde le monde en matérialiste, son concept tenant tout entier dans ce qu’elles propose de vivre, rompue à son propre usage, dédiée à la route. Plus que des voitures à vivre; des voitures à vie.

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