Over-drive

In Décibels
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« Je t’appelle en pleine nuit, pour te dire comment je vais »

Ryan Gosling, scorpion dans le dos, main gauche gantée sur le volant, attendant ses clients en double file. Moteur ronronnant, main droite sur le levier de vitesse, regard braqué sur le chronomètre qui lui indique le tempo du casse. Ataraxie totale, complète désynchronisation du son et de l’image, entre la tension de la situation et le calme plat qui anime ce chauffeur. Tout devrait le pousser à l’excès; de violence, de vitesse, de bruit, de dérapages, de mort au tournant, de tombeaux ouverts, et tout pourtant est sous contrôle, verrouillage centralisé des émotions enclenché, première engagée; alors que les sirènes de police hululent en mode sourdine, à mi distance, presque loin, pas tout à fait proches, la situation est suffisamment en mains pour pouvoir se permettre de faire le point, de se dire à soi-même que, cette nuit encore, ça va. « I’m giving you a nightcall to tell you how I feel ». J’ai toujours un peu pensé que l’être artificiel qui dit se le dit à lui-même. Cette créature synthétique s’appelle elle-même, en PVC sans doute, pour faire le point, et constater que tout va bien, on va juste faire une virée pour dévaler la colline, en mode Bullitt

Kavinsky a fait beaucoup, sans le savoir pour la force contenue de Drive. Nicolas Winding Refn est toujours pointu sur les mises en musique de ses films, mais là, il y a une telle fusion entre le son et l’image, alors même que, justement, Drive est construit tout en désunion, en désynchronisation de ce qu’on voit et de ce qu’on entend, qu’on pourrait presque croire avoir déjà vu, et entendu, Sonny Crockett errer en nocturama dans Miami au son de ce Nightcall, alors qu’évidemment il n’en est rien. C’est juste la puissance des classiques, on a l’impression de ne pas tout à fait les découvrir, c’est plutôt qu’on les retrouve, à moins que ce soit l’inverse. Comme si dès les premières notes, à la première écoute, Nightcall nous disait « Ah te voila ! Ca fait un moment que je te cherche… ». 

Depuis, tout le monde se fait sa petite compilation « Drive », à se passer pour rouler de nuit, à la lueur des diodes du tableau de bord. On y croise le In the air Tonight de Phil Collins, à écouter en réplique de Ferrari Daytona cabriolet, on y entend aussi Kavinsky, forcément, incontournable désormais. Et puis on y ajoute un titre de Christophe. D’abord parce qu’il est un des plus grands automobilistes que cette terre ait portés. Ce genre d’automobiliste qui aime tellement les très belles automobiles qui a cessé de les conduire. On l’imagine plutôt se laissant conduire par un autre que lui, qui aurait encore le permis, assis peinard sur la banquette arrière, regardant les lumières de la ville défiler par la vitre latérale, dissimulé par la custode. Son Voix sans issue est une sorte de prototype de Nightcall, un appel longue distance depuis le téléphone embarqué d’une berline coupleuse des années 80, une croisière sur le fleuve Bitume, coulée au rythme lent du martèlement des cylindres, à peine une petite poussée de temps en temps pour franchir les carrefours en souplesse, au couple. La voix de Christophe a toujours été comme une brusque montée en régime, venant caresser le rupteur. Ici, elle ne se dément pas, et comme ancêtre de Kavinsky, le beau bizarre est à lui-même son propre vocoder. 

Regard dans le rétroviseur, coup d’oeil sur l’angle mort, déboîtement, sortie de l’emplacement. Il est temps de prendre la route : 

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