Drones et Flammes

In Art, Camaro, Chevrolet, Clips, Spencer Ford
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C’est dimanche, on desserre la cravate, on décale d’un cran la ceinture. Faisons relâche trois minutes. La tête vide, les yeux pleins, sans aucune arrière pensée, pour la simple gratuité du mouvement, se laisser porter par le flottement fluide d’un aéronef circulant, habile, souple et nerveux, dans les rues d’un typical suburb, en gravitation autour d’une Camaro peinturlurée comme un enfant grimé pour le carnaval : du rouge, des flammes, des bandes blanches ; féroce comme savent l’être les gosses quand ils jouent à faire les grands.

Travées anonymes, artères sans vie transpercées par les trajectoires croisées de la Chevrolet et d’un drone dessinant entrelacs et arabesques du ras du bitume à la cime des toits, croisant les fils électriques au sommet de leurs poteaux avant de plonger de nouveau vers l’asphalte trempé. Au volant, Sammy Maloof, lancé dans une street race solitaire, exactement le genre d’exercice pour lequel ces muscle-cars furent créées à la fin des années 60. Au remote control, Jay Christensen, œuvrant pour JayByrd Films, virevoltant à distance via son casque VR, évitant passants et obstacles, synchronisant ses trajectoires en trois dimensions avec les glissades de la bagnole au sol, furetant autour d’elle comme un moustique cherchant à asticoter un taureau lâché librement dans les rues, demeurant cependant pile poil à la distance nécessaire pour ne pas se prendre un coup qui lui serait, les lois de la physique étant ce qu’elles sont, fatal.

Au chant, Jawny. Une sorte de Julien Doré élevé à la puissance américaine, plaquant une musique assez conventionnelle, plaisamment estivale, très proprement exécutée, sur une exubérance visuelle dont on cerne mal le sens, sans doute parce qu’il n’y en a pas, et les limites. Le personnage fantasque passe le clip entier à lip-synchroniser les paroles de son titre sur la bande-son, comme si les mouvements de la Camaro dans laquelle il est assis étaient les plus naturels du monde. Et à vrai dire, oui, dans ce faubourg, au beau milieu de cet univers urbain comme on n’en trouve pas vraiment chez nous, les burnouts et les donuts de cette carrosserie grossièrement flammée sont, totalement, couleur locale.

Hey, tu viens jouer aux grosses voitures ? Augmentées à leur taille adulte, les Majorettes customisées à la gouache et au marqueur indélébile Onyx roulent désormais sur le goudron de véritables villes, comme si des mains géantes les déplaçaient, lançant les carrosseries dans des glissades sans fin, passant et repassant le même carrefour sans se lasser, parce qu’il ne s’agit plus d’aller nulle part mais de jouir du plaisir profond de sentir entre ses doigts le métal translater dans des courbes témoignant de l’union des forces de propulsion, et de l’énergie cinétique qui enverrait volontiers tout ce bordel dans le mur. Mais la main tient ferme l’engin, le plaque au sol et le lance déjà vers l’horizon fermé d’un nouveau boulevard. Un enfant regarde son terrain de jeu automobile à hauteur de drone, surplombant le toit de ses jouets pour les observer tel qu’aucun conducteur ne verra jamais sa bagnole : en plongée, à la troisième personne.

C’est cette magie, cette gratuité du jeu d’enfant que le dispositif de Spencer Ford réussit à reconstituer : une cour de récré à échelle adulte. Saisie dans l’effet tilt-shift, la Camaro n’a plus d’échelle repérable. Elle oscille entre virtualité et réalité, inversant le régimes des images auxquelles nous sommes accoutumés : d’habitude, on nous fait prendre pour « vraies » des images entièrement générées par des programmes informatiques. Ici, Spencer Ford transforme en pure imagination ce qui, tout d’abord, a bel et bien existé devant l’objectif de la caméra. Il y a là une démarche nettement plus amusante, plus virtuose, tout simplement plus épatante.

C’est dimanche. Les rues sont vides comme si le weekend immeubles et maisons aspiraient les habitants au sein des foyers, refusant tout net de les relâcher avant la reprise du boulot : Ok, lundi, on libèrera les otages, à l’heure de l’embauche. Emprisonnés dans l’apathie automnale, on s’ennuie ferme. Il n’y a pas meilleur moment pour nous mettre tous devant l’écran à défaut de nous pousser vers la fenêtre.

Là, dans la rue, quelque chose se joue : il y a de l’animation :


Spencer Ford manipule souvent deux motifs qui nous amènerons forcément à reparler de lui un jour ou l’autre : il construit des dispositifs qui ont pour but de produire des images en mouvement, et il met régulièrement en scène des bagnoles. On garde donc son nom au chaud dans nos cerveaux, et on lui met un rond de serviette dans le tiroir. C’est le genre d’invité dont on va régulièrement voir pointer le nez sur cette tablée.

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