Toi Toit, mon toit

In 850, Art, Clips, Felix Brady, Volvo
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Les breaks Volvo sont sans doute les modèles qu’on aura le plus évoqués dans la longue autoroute déserte qu’est ce blog. Ces briques dédiées au chargement de tout ce qu’on peut imaginer fourrer à l’arrière d’une bagnole sont des machines à récit, parce que leur caisse rectangulaire embarque dans son coffre tout un passé qu’il n’est même pas nécessaire de raconter pour qu’il existe dans la tête du spectateur. Celui-ci connaît ces modèles, leur cinégénie, la culture qui y est attachée, le positionnement social étrange qui est le leur, modèle bourgeois vendu aux antiquaires de tout l’hémisphère Nord, devenu tente de survie pour bon nombre de sans-abris , un peu partout sur le globe terrestre.

S’ils figurent si souvent dans les films, les clips, parfois les publicités réalisées pour d’autres produits, c’est aussi parce qu’ils offrent un espace intérieur généreux sans être démesuré, permettant des plans larges dans un volume contenu, le regard passant au travers des ouvertures ménagées dans les appuie-têtes pour mieux viser le paysage derrière les vastes surfaces vitrées ceinturant ces breaks conçus comme des intérieurs nordiques : simples, rationnels, durables, offerts à la lumière rare du soleil, protecteurs, simples et soignés à la fois.

Mais si on a souvent contemplé des humains de tous genres voyager à bord de 240 ou 960, on n’avait encore jamais vu le toit d’un 850 utilisé comme une vaste planche de surf glissant à la surface des avenues, traversant une ville saisie selon des focales d’un genre jusque-là inconnues. Il aura fallu attendre ce clip, réalisé par Felix Brady, toile de fond visuelle tissée pour que vienne s’y allonger de toute sa langueur assez délicieusement moite, le Look to him de GreenTea Peng, pour qu’une Volvo soit filmée comme un tapis volant urbain, mais aussi une scène, offerte à la chorégraphie d’un homme, puis deux, exploitant cette surface en translation pour évoluer, métamorphes, anamorphes devant, mais aussi dessous, dessus et débordés sur les côtés par une caméra translatant elle-même sur l’ensemble des axes que le monde en trois dimensions lui offre, libre, fluide, spatialement volubile.

Deux corps, l’un extrait des tréfonds de l’habitacle, l’autre sorti de nulle part et incapable de se faire à sa propre disparition, s’affrontent, s’unissent, collaborent et luttent sur un vecteur de force suédois, quelque part entre un mur d’immeubles et un rivage sans fin, tandis qu’une déesse de la fertilité, quelque part dans cette Cité située dans une sorte d’Antiquité future, nappe l’espace urbain de sa voix douée, simultanément, pour la mélodie et pour le rythme, pour la mélopée et pour le phrasé; ce genre d’être suffisamment sacré pour que sa lascivité invite davantage à garder ses distances, qu’à l’approcher de trop près.

On avait déjà vu, trois ans plus tôt, la caméra de Félix Brady prendre pour objet l’automobile. Baltimore, de Kobo, était pour lui l’occasion de filmer la ville depuis l’habitacle grand ouvert d’un cabriolet Saab. Croisement d’un travelling sans fin oscillant entre le jour, la nuit, et de rotations panoramiques scrutant le paysage selon les quatre points cardinaux, il développait déjà son vocabulaire visuel fait de ce genre de trucs qu’on pourrait imaginer chez Gondry, de paysages périurbains à cheval entre le diurne et le noctambulisme, d’angles souvent un peu fous, de trajectoires déphasées. Les sneakers-addicts avaient déjà pu profiter de la vue, rare, d’un pied entrant dans une Adidas observé depuis l’intérieur de la chaussure, angle tellement fantasmé qu’il en devenait, en pleine publicité mainstream, un plan gentiment pornographique.

Mais on n’avait jamais pu observer ce réalisateur développer son propos dans un tel travelling, scindant une ville entière de part en part à l’aide d’une caméra scalpel, pour mieux disséquer ses flux intimes, ses pulsations secrètes, ses mouvement intérieurs et son âme, au bord de la mise au monde.

Avec le temps, Félix Brady semble être devenu le metteur en images attitré de Greentea Peng. On pourra s’amuser, de Mr Sun (Miss da Sun) à Hu Man, à discerner les motifs qu’il déploie pour de bon dans Look to him. Comme un plan qui se déroule, comme une cartographie qui se déploie tranquillement, comme un style qui se construit, film après film. Le break 850, lui, poursuit son bonhomme de chemin. Il est l’une de ces très rares bagnoles qui, avec le temps, auront réussi à passer de l’autre côté de l’écran : il est un élément paysage tout autant qu’il le traverse. Dédié à les transporter, il fait aujourd’hui partie des meubles.

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