Nightmares in the sandbox

In AMI Buggy, Design, Lukas Wenzhöfer, Rocks E-XTREME, Rocks-e
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Plutôt Dolce Vita, ou plutôt Mad Max ?

Alors qu’elle se découvrait un frère jumeau, l’AMI de Citroën semblait s’être sentie un peu obligée de se faire remarquer, en montrant qui c’était, l’ainée. Sortie de l’enfance, elle pouvait adopter des petites mauvaises manières d’ado, jouer les effrontées et les filles un peu gonflées, s’habiller un peu léger pour aller baguenauder dans les pâturages, petit panier en osier à la main, dans lequel se trouvait, bien calés sous un linge en vichy jaune et noir, une belle galette ; et un pot de beurre. Au cas où elle ferait des rencontres dans la forêt, façon Dernier Tango à Paris.

Il faut bien qu’à un moment les larves se déploient, que les bourgeons éclosent, que les chenilles se changent en papillons, que les citrouilles deviennent carrosses. Et c’est ainsi que l’AMI se fit Buggy. Des portières en moins, des couleurs en plus. Pas mal de vert et de noir mat, des détails jaunes, des grilles de protection sur les optiques, pour protéger de Dieu sait quoi, des équipements là davantage pour montrer qu’ils sont là que pour servir à grand chose, comme une roue de secours sur le toit, c’est à dire pile-poil au-dessus du vitrage panoramique, histoire de pouvoir la contempler d’en dessous.

Comment ne pas en tomber immédiatement amoureux ? Les incohérences ont leur charme. Et même la rampe d’éclairage sur le toit, qui doit obliger à choisir – l’allumer, ou plutôt garder de la batterie pour pouvoir rouler ? – fait son job et assure l’ambiance. En fait, on se dit que dans l’histoire de l’automobile, il y a une règle qui ne se dément jamais : collez des roues un poil trop grosses sous n’importe quelle caisse, et vous lui donnez immédiatement de l’allure. Ici, la recette fonctionne à merveille : soudain, l’AMI a un petit air frondeur qui la rend moins fluette, moins fragile d’aspect. A la regarder comme ça, on pourrait l’imaginer plus puissante. Ce qu’elle n’est évidemment pas. Avec sa mine de voiturette de golf dévergondée, on l’imagine tout à fait semant la pagaille aux abords du bar de la plage, toutes portes retirées, enceinte connectée beuglant C’est l’Amour à la plage sous le soleil, exactement.

Chez Citroën, on devait être assez content de son coup.

Mais voila, le buggy est un artisanat. Et il est difficile pour un grand constructeur, de se faire aussi petit qu’un atelier quasi clandestin, bricolant dans son coin des modèles en mode mécano, détournant les pièces mécaniques du droit chemin pour produire des engins irrespectueux des normes, des codes, et des convenances. Il y a même quelque chose d’un peu ridicule à voir une fille de bonne famille jouer les rebelles d’opérette, alors que les darons veillent au grain en arrière. Et l’AMI Buggy fait un peu penser à ces ado friquées qui croient être des rebelles parce qu’elles ont acheté, avec leur mère et quatre fois son prix, une simili veste militaire dans une friperie. Elles ont beau chausser des pataugas, on ne croit pas un mot de leur accoutrement. On les voit se tenir bien droites dans leur paraboots, mais comme on dit chez Nirvana, elles sentent un tout petit peu trop le parfum pour jeunes filles.

Pendant ce temps là, le petit frère Rocks-e, se faisait des potes dans la cour de l’école maternelle. Du genre mal élevés, roublards, pas vraiment respectueux des usages. Des sales gosses en somme, ayant payé en douce les nounous pour qu’elles remplissent leurs biberons de boissons énergisantes, puis de smartdrinks qui font regarder la Pat-Patrouille comme si, soudain, c’étaient les secouristes de Baywatch qui en jouaient les rôles principaux.

Pendant que sa frangine faisait tout comme il faut, le Rock-e préparait une métamorphose digne de la transformation des Pokémons en leur forme évoluée. Soudain, le petit cube sent monter l’envie de se la jouer nettement moins modeste, d’avoir de la gueule, et de l’ouvrir. Il a l’ambition de se la ramener, et salement. Ca tombe bien, dans la cour de récré, il croise la trajectoire de Lukas Wenzhöfer, un designer encore au stade artisanal, parfaitement habitué à délurer les engins qui étaient jusque là demeurés trop sages. Le genre de gars qui nourrit les Mogwais après minuit, et les colle sous la douche dans la foulée. Pour voir.

Et là, l’AMI dans sa déclinaison Buggy trouve enfin à qui parler. Parce que le Rocks E-XTREME ne fait pas dans la dentelle. Là où l’AMI a dans le rétroviseur son ancêtre, la 2CV elle aussi déguisée en baroudeuse d’opérette avec son kit Aventure, le Rocks E-XTREME se voit davantage comme le croisement entre un kart et un quad. Bref, un Sprint car, monté haut sur ses suspensions souples, train arrière repoussé au-delà de la caisse comme s’il était monté sur le bras oscillant d’une motocross.

Comme le Rocks-e est d’origine doté d’un châssis cage sous sa carrosserie légère, le Rocks E-XTREME redouble celui-ci d’une structure qui forme un second arceau extérieur, comme un exo-squelette parant aux éventuels retournements. Et, tout au bout de cet échafaudage, un aileron XXL, du genre qui pourrait plaquer la suspension souple en position basse à haute vitesse… si l’engin était capable d’atteindre une vitesse un tant soit peu élevée1.

Peu importe les limitations de vitesse, moins dues ici au code de la route qu’à la puissance très relative du propulseur électrique. On flirte ici avec l’imaginaire. Pourtant, Lukas Wenzhöfer peaufine son engin, pour le mettre en mouvement.

Et là, dès les premières irrégularités du terrain parcourues, le miracle opère : monté sur ses suspensions souples à grand débattement, le petit Opel se cabre dès qu’on sollicite la moindre pédale, il se tasse sur son train propulseur dès qu’il s’élance, écrase son museau près du sol, cul tendu vers le ciel sitôt qu’on le freine ; au moindre virage il tangue, oscille, louvoie sur ses pneus sculptés. Bondissant, rebondissant, sautillant avec agilité de bosse en bosse, soignant ses appuis, délestant son poids sur trois, puis deux de ses roues, il semble perdre le contact avec le sol, glisser gentiment puis se ressaisir, se raidissant dans sa prise d’appel pour mieux repartir, train arrière de nouveau écrasé par le transfert de masses.

Et vous savez quoi ? Ce qu’on voit ressurgir fugitivement, c’est un peu la façon dont la 2cv trépignait aussi sur ses roues, dodelinant de la carrosserie sur ses trains roulant littéralement rivés au sol, comme si l’engin était capable, pour des raisons inexpliquées, de contredire à lui tout seul les lois de l’univers. Indifférente aux irrégularités du terrain, capable selon la légende de traverser un champ labouré avec un panier d’œufs sur la banquette arrière, elle manifestait cette souplesse dont l’AMI est tout à fait incapable : on voit bien que ses débattements sont limités, et que l’engin est tout simplement hyper raide, ce qui lui retire, visuellement, toute forme de dynamisme.

Lukas Wenzhöfer, mine de rien, et tout en ayant l’air de s’amuser, trace une piste qui n’est pas si inintéressante, car elle pourrait être un créneau du marché, un jour : si les quadricycle tels que l’AMI ne sont pas un feu de paille, s’il y a bien là une forme de pertinence, alors ce secteur marginal donnera lui aussi lieu à des fantasmes déraisonnables qui feront de ces engins des objets de désir, et pas seulement quelque chose à quoi on se résout parce qu’il faut bien être raisonnable. L’AMI avait déjà le talent, malgré sa conception fondée sur une très grande économie de moyens, de ne pas la jouer profil bas, et de revendiquer assez fièrement ce qu’elle est. Le Rocks-e suivait cette voie en affichant une présentation assez fraiche, presque pimpante, propre à séduire une population jeune, après qu’elle se soit laissé convaincre par les parents que ces engins sont plus cools qu’un scooter. Le Buggy montre la dose de délire qu’un constructeur peut se permettre autour d’une telle proposition déjà marginale. Le Rocks E-XTREME montre ce qu’un artisan peut imaginer à partir d’une telle base. Après tout, en d’autres temps, les interventions d’Abarth sur la Fiat 500 auraient pu sembler, aussi, tout à fait farfelues. L’électrification permettra des interventions du même genre, de la part de bricoleurs, sur des engins pas chers vendus au plus grand nombre. Pour les faire sortir du lot, les rendre pop, et injecter du plaisir dans un choix qui, au départ, était celui de la raison.


1 – A vrai dire, capable, il l’est en théorie : Valéo a présenté une version de l’AMI qui peut pousser sa vitesse de pointe à 80 km/h. Ca exigerait sans doute le permis de conduire, ça coûterait plus cher, et ça ne cadrerait sans doute pas avec le concept global de l’AMI. Mais je demeure persuadé que chez Stellantis on regarde ce qui se passe avec attention, et on se demande si le client n’aurait pas les moyens de mettre un peu plus d’argent dans quelque chose d’un peu plus puissant, et cher. Et chez Peugeot en particulier, on doit forcément se dire que le concept BB1 n’était pas si éloigné que ça d’une AMI, minimalisme en moins.

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