Black Widow, Hyper-Héroïne

In Design, Matthias Hossann, Peugeot, Peugeot 9X8
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On conçoit souvent la Renaissance comme une période un peu mièvre durant laquelle on écoutait du Vivaldi en grignotant des Figolu trempés dans un thé au lait dégusté dans de la porcelaine précieuse. Pourtant, si on voulait vraiment saisir ce qu’est la Renaissance, on pourrait s’appuyer sur les sensations que provoque, immédiatement, l’apparition sur nos écrans de la nouvelle œuvre d’art de Peugeot, dont le titre est 9×8.

Parce que c’est ça la Renaissance : la réactivation de formes qu’on croyait appartenir au passé, le maintien à une époque qui n’est pas la sienne d’une représentation du monde qu’on pensait révolue, has-been, dépassée. La Renaissance, c’est la résurrection de la chair, Lazare sortant de sa chambre mortuaire, c’est la nuit des Morts vivants, la reprise de My Way par les Sex Pistols, l’exécution de l’hymne américain par Jimi Hendrix, la redécouverte par deux femmes connectées par des liens secrets des Quatre Saisons de Vivaldi dans une salle de concert. La Renaissance, c’est quand ce à quoi on avait oublié qu’on était attaché est soudain réveillé du sommeil éternel par un électrochoc géant. Vous aviez en tête le Rondo Veneziano ? Pensez plutôt à Shakespeare, aux monologues cintrés prononcés un crâne à la main. Des Quatre Saisons, ne conservez que le tonnerre de l’orage qui monte. Bref, la Renaissance, c’est la main sur la mollette de la bonbonne de NOS, c’est la narine au-dessus du flacon de Poppers, les neurotransmetteurs qui se réveillent, les sens qui fonctionnent à nouveau, c’est le déconfinement après des mois d’attente à piaffer dans les starting-blocks. La Renaissance, c’est la 9X8.

Face aux bagnoles qu’on ne conduira jamais, mieux vaut se fier à la première impression. Et dès qu’on la découvre, la 9X8 donne cette impression étrange d’être regardé par elle plus qu’on ne la regarde, soi. Et le sentiment est d’autant plus intimidant qu’on dirait bien que ce visage qui nous regarde est celui d’un être passé depuis longtemps dans les territoires d’outre-tombe, comme une réminiscence du passé, une identité génétique profondément enfouie, qui se rappelle soudain à notre bon souvenir. Dans les deux fois trois griffes qui veillent à l’avant se devine l’antique regard de la 505, dernier modèle de la marque à présenter une face avant simplement intimidante, pas agressive mais présente, affirmée et volontaire. La 505 ne frimait pas. Elle ne faisait pas dans l’ostentatoire. Elle allait à l’essentiel, et ça se sentait immédiatement. Avec ses proportions justes, ses masses visuellement bien réparties, elle avait ce don inné qu’ont certains êtres simples pour intimer un respect évident, immédiat, impérieux, sans avoir besoin d’en faire des tonnes.

Quelle était la probabilité pour qu’une hypercar ambitionnant de jouer les premiers rôles dans les courses d’endurance arbore un regard qui fasse penser à la 505 ? Aucune. Et c’est précisément ça qu’on appelle l’inespéré, et c’est ce que, parfois, Peugeot sait faire : ne pas simplement satisfaire une attente, ou en donner pour son argent, mais aller au-delà de la satisfaction, prendre le spectateur par la main pour l’embarquer là où il ne pensait même pas aller, et lui faire vivre ce dont il savait pas lui-même qu’il en rêvait. Parfois, quelqu’un d’autre que soi peut savoir mieux que soi ce qu’on veut vraiment. Et cette forme de volonté dont on n’a même pas idée, on peut appeler ça le désir.

Et c’est précisément ce que provoque la 5X8 : un profond désir. Ca pourrait paraître ridicule, dans la mesure où cette voiture est purement virtuelle, qu’on ne montera évidemment pas à son bord, qu’on ne la verra sans doute jamais courir, parce qu’on n’est pas trop dans les tribunes des circuits mais aussi parce qu’elle ne sera jamais sur la piste sous l’allure qu’on lui voit ici : cette voiture est un concept avant tout. A quoi bon désirer l’impossible alors ? Parce que, précisément, il n’y a que l’impossible qui puisse être objet de désir. Le possible, c’est l’objet du besoin, de l’envie à la rigueur. Le désir vise autre chose, qui se trouve au-delà de quoi que ce soit qui puisse être acquis. C’est l’inaccessible étoile de Brel, les frontières de l’infini et au-delà de Kirk et Buzz. La 5X8 demeurera désirable parce que rien de réel ne viendra entamer son aura. Et pourtant, à la voir ainsi en photo et rendus 3D, on a l’espoir de la voir un jour en vrai dans un salon, pour peu qu’il y ait encore un jour un salon de l’auto quelque part.

Parce que son regard sombre et intimidant ne suffit pas à la résumer, aussi intense soit-il. Elle a un corps aussi, et pas n’importe quel corps. Ici aussi, on touche à l’inespéré car, pour le moment, le physique des voitures engagées en Endurance ne brille pas par son élégance. Entièrement fondée sur l’efficacité et l’interprétation du règlement, ces machines ne s’encombrent pas de critères de séduction, d’où ces faces avant massives, aux formes parfois contre-intuitives. Et sans le dire, tout en étant un peu excité par le retour de Peugeot dans cette discipline, on craignait un peu, visuellement, le résultat : comment le design, typique, de la marque, allait-il survivre à la moulinette des contraintes règlementaires ?

Et là, miracle. Parce que la 9X8 a ceci de tout particulièrement paradoxal que, tout en étant tout à fait hors de toute réalité commune, elle ressemble complètement à une vraie voiture. Bien sûr, on ne l’imagine pas vraiment sur la route mais, après tout, il y a pas mal de bagnoles en vente libre qui ne sont pas non plus prévues pour la vraie vie. Mais Kevin Magnussen ne s’y trompe pas, quand il découvre la ligne de sa prochaine monture : on imagine tout à fait Batman à son volant et pourtant, elle n’a pas le côté « voiture de dessin animé » des premières Batmobiles, et elle ne ressemble pas non plus à un tank monté sur suspensions souples. Mais elle a le côté excessif des voitures superlatives, qui ne partagent en fait avec le commun des automobiles que le fait d’être en contact avec le sol grâce à quatre roues, et d’être mue par quelque chose qui, en elle, génère du mouvement. Un habitable ? Elle l’a. Un volant ? Elle l’a. Un siège pour poser ses fesses ? Elle l’a. Elle a tout compris. Mais rien de tout ça ne ressemble à ce que c’est sur toute autre voiture.

Parce que même si la conception d’ensemble respecte les standards de design de ces engins de compétition, la singularité esthétique et technique de la 9X8 saute immédiatement aux yeux : elle est dépourvue de tout aileron arrière, ce qui met en évidence la pureté de ses formes tout en offrant une vue spectaculaire sur sa nuque descendant d’une traite jusqu’à sa chute de rein, effilant son arrière train en mode « long tai ». La disparition de cet élément typé « racing » fait entrer la 9X8 dans une sphère à part, qui n’est plus tout à fait celle des voitures dédiées à la seule compétition, qui n’est pas non plus celle des voitures de séries puisqu’elle n’a pas vocation à être produite et vendue. Cette spécificité crée une dissonance cognitive dont le cerveau cherche spontanément la solution : elle devrait avoir un aileron, mais elle n’en a pas, donc quelque chose remplace l’aileron, donc ils ont trouvé un truc chez Peugeot pour se passer de cet appendice, donc, ils sont très forts. Parfois, le summum de la sophistication technique se trouve précisément dans l’absence apparente de dispositif technique. Evidemment, tout ça ne fera son plein effet que si la voiture est devant, que si elle gagne mais bon, si Peugeot revient, on devine que ce n’est pas; comme on dit, pour trier les lentilles et que l’idée n’est pas de faire les malins sur la ligne de départ et de se vautrer à l’extérieur du premier virage en hurlant « Oooon aaaaa paaaaaas d’aiiiiiileroooooooooon ! ». A priori tout ça n’a qu’un but : que tout le monde se dise « Ok les gars, on sait pas comment vous faîtes, mais vous êtes forts ».

Et puis, tout bêtement, c’est beau.

Profitons bien de l’intérieur, qu’on ne devrait jamais voir ni sur piste, ni in real life. Il est sympa comme ça, avec son aspect brutaliste, hyper graphique, ses formes cubiques surlignées au marqueur fluo, ses contrastes violents, son volant qui fait vraiment tout, tellement tout à vrai dire qu’il prend carrément toute la place disponible. On le devine pas hyper pratique à tenir, pas super confortable, mais on le désire quand même juste pour le style, pour les boutons partout, pour l’écran intégré, pour ses formes recherchées et élémentaires à la fois. En revanche, on sent la volonté de conserver, sur le modèle de course, quelque chose qui puisse faire penser à l’i-cockpit qui est aujourd’hui ce qui distingue l’agencement intérieur des Peugeot de toute la production automobile concurrente, comme jadis le tableau de bord cintré autour du conducteur des BMW était à lui seul une signature intérieure unique qu’on reconnaissait au premier coup d’œil. Mais, même si Linda Jackson tient le discours marketing qui s’impose, et intègre la 9X8 à la gamme vendue en concession, ici s’arrêtera la comparaison entre le concept et ce qui sort des usines. La 9X8 évoque les modèles dans lesquels vous et mois roulons, mais elle vit sa vie dans un univers parallèle, qu’on peut regarder de loin, sans jamais pouvoir s’y installer. Mais peu importe finalement : tout est tellement éloigné de ce qu’on appelle conventionnellement « réalité » que tout devient absolument désirable. On ne veut jamais autant quelque chose que lorsqu’il est établi dès le départ qu’on ne l’aura jamais, ni de près, ni de loin.

Dans l’excellent film mis en ligne pour dévoiler cette 9X8, réalisé par Antoine Elizabé dont on note le nom dans un coin du cerveau pour l’intégrer à la liste de ceux dont on va surveiller un peu le travail, on est frappé par l’habitude qu’a prise Peugeot de vivre une double vie. D’un côté, une gamme de voitures qui sont parfois animées, parfois même un peu sportives, mais qui n’ont jamais eu l’ambition de constituer le summum de la performance, ou de sortir du cadre de ce que propose classiquement un constructeur généraliste. Et de l’autre, une succession de bêtes de courses montrant ce dont Peugeot est capable certes, mais en dehors de la route. Cette double identité se poursuit aujourd’hui : commercialement, la marque joue le jeu du downsizing, proposant au maximum quatre cylindres en les accompagnant éventuellement avec une dose d’hybridation, rien qui permette en fait de se considérer comme un pilote de course, la 508 PSE devant être considérée comme une exception ponctuelle (on reste un peu sur la réponse alambiquée de Linda Jackson, quand Bruce Jouanny lui demande si la 508 est la première d’une gamme entière chez Peugeot, et qu’elle botte en touche en répondant que la 9X8 est le nouveau modèle PSE, disons ça autrement, il n’y aura ni 208, ni 308 PSE). Dans le même temps, Peugeot conçoit un V6 2,6l de 680 chevaux, ce genre de moteur même dont beaucoup rêvent que la marque en sorte un qui ne serait, à la rigueur, que moitié aussi puissant. Mine de rien, V6 hybride c’est la définition technique d’une Ferrari GTB 296, ou d’une McLaren Artura, mais voila, chez Peugeot, ce genre de moteur demeure intouchable, c’est une vitrine qui expose un produit qui ne se trouvera jamais en rayon. Le film est une petite provocation pour tous ceux qui aimeraient que Peugeot sorte dans les concessions et sur la route des modèles superlatifs. Heureusement, la marque a l’air d’être consciente que ceux-là même qui trouvent à ce point scandaleux que la marque demeure aussi modeste dans sa gamme, sont aussi ceux qui n’achèteraient pas un modèle Peugeot exceptionnel, précisément parce que ce ne serait qu’une Peugeot.

Au milieu des 205 T16, des 905 et 908, au milieu aussi des modèles plus anciens encore, qui furent les premiers jalons de cette aventure, la 9X8 fait sans ambiguïté partie de la famille. Elle y est belle, elle y a sa place. Reste un détail. Trois fois rien. Maintenant, il faut que cette beauté soit aussi celle de la victoire. Et ça, même si elle manifestement taillée pour ça, ça n’est jamais gagné d’avance.

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2 Comments

  1. Elle a un petit air de concept Vision Gran Turismo, mais on risque de la voir rouler dans la réalité celle-là !

    • C’est vrai qu’elle a un petit côté irréel qui a pour effet qu’on la verrait plutôt dans un film, ou dans un jeu. Pourtant, il semble qu’elle soit destinée à rouler pour de bon. Après, en course, il est probable qu’elle abordera une allure un peu plus « brut de décoffrage ». Cependant, on aimerait bien la voir de nouveau rouler, et plutôt à pleine vitesse, dans sa définition actuelle.

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