Jonathan Livingston

In 300 SL Gullwing, João Elias, Littérature, Mercedes, Movies, Richard Bach
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Avouez,

Vous aussi, depuis que vous êtes gamin, vous vous demandez comment naissent les Mercedes 300 SL dites Gullwing ?

Leur mère pond-elle un œuf qu’elle couve amoureusement pendant que le père, lui, survole les chalutiers pour y repérer les bons morceaux tout juste pêchés, encore frétillants dans le filet, planant à bonne altitude au-dessus du rafiot et pliant soudain ses ailes à géométrie variable contre son corps fuselé pour fondre sur la pièce qu’il vise, celle-ci, et pas une autre, parce qu’il sait qu’elle donnera à celle qui veille sur sa future progéniture l’énergie dont elle a besoin pour maintenir, en l’œuf, la température parfaite permettant de mettre au monde un petit être porteur du signe génétique qu’arbore chaque membre de cette grande famille : l’étoile à trois branches qui en est l’emblème, faisant de chaque nouveau né un être sans pareil ?

A moins qu’en fait, les Gullwing soient créées par les dieux eux-mêmes, qui ont voulu que leur créature se distingue immédiatement de la masse, qu’elle marque par son attitude et sa physionomie sa singularité, son appartenance particulière, sa place supérieure dans l’ordre des êtres qui pourraient être considérés comme ses semblables. Elle seule peut étendre ses ailes, et faire mine de voler.

Ou bien, peut-être sont-elles les fruits des amours interdites d’un requin et d’un albatros, parents dont elle conserverait la double et contradictoire hérédité.

Serait-ce, comme pour nous autres humains, une cigogne qui apporterait le nouveau né au sommet de la cheminée la plus haute de la maison ?

En fait, rien de tout ça. Depuis deux mois, on sait comment naissent les 300 SL Gullwing : en fait, elles ont toujours été là, mais tels des particules qui attendaient là depuis des millénaires, dispersés dans la nature, les éléments qui les constituent sont soudain unis à distance par une force impérieuse qui les met en mouvement les uns vers les autres, jusqu’à ce qu’ils s’assemblent et forment ensemble ce à quoi ils étaient destinés. Ainsi, ces incroyables coupés s’autogénéreraient mécaniquement, comme les châteaux du générique de Game of Thrones, par pure nécessité.

C’est João Elias, réalisateur pour le studio portugais Briktop, qui a capté ces images rares, et les partage pour que le plus grand nombre puisse assister à ce phénomène dont ne sait plus trop s’il relève de la zoologie, ou de la mythologie.

Sa Gullwing fait penser à Jonathan Livingston, le goéland de Richard Bach, lui aussi unique en son genre, faisant du vol un absolu, une pratique qu’on développe pour elle-même, pas pour la mettre au service d’un autre objectif, une fin en soi.

Le vol comme la route sont en grande partie une question d’horizon. Objectif hors d’atteinte, point de fuite s’évanouissant au fur et à mesure qu’on chemine vers lui, l’horizon est par définition une utopie, un non-lieu, un au-delà. Certaines voitures sont faites pour ce genre de destination et les coupé et cabriolets Mercedes sont de cette catégorie. Le fameux 300 SL Gullwing est quand même très proche de la définition kantienne d’une œuvre d’art dans sa façon de laisser de côté toute considération d’usage, de mépriser ouvertement l’usage qu’on pourrait en faire. A strictement parler, il ne sert à rien. Il est juste ce que devient une voiture quand on ne cherche pas à la rendre plus utilisable, ni plus pratique, ou utile, ou même utilisable. Il est ce que devient la bagnole quand on ne lui donne pas comme objectif d’être satisfaisante, ou de répondre favorablement à une quelconque attente. Ce qu’est un objet quand il développe à la perfection son essence. Et l’essence d’une bagnole, c’est l’art du mouvement. Rien d’autre.

De même que Socrate, la veille de sa mort, demande à apprendre la flûte, ou la lyre selon les témoignages, et répond à ses disciples qui s’étonnent et lui demandent pourquoi apprendre la musique alors que demain… qu’on n’apprend la musique que pour apprendre la musique, et rien d’autre, Jonathan Livingston le Goéland vole pour voler, ne poursuivant pas d’autre but que perfectionner son art du vol.

Dans le livre de Robert Bach, on trouve cet échange entre Jonathan et un ancien goéland, Chiang, qu’il ose à peine approcher, tant il est intimidé devant sa parfaite maîtrise :

– Chiang, n’est-il pas vrai que ce monde ci n’a rien à voir avec le paradis ?

La lune éclaira le sourire de l’Ancien.

– Ah ! Tu as découvert cela tout seul, Jonathan le Goéland ?

– Je le crois, mais alors quoi ? Où allons-nous ? Existe-t-il, ce lieu qu’on nomme le paradis ?

– Non, Jon, il n’existe rien de tel. Le paradis n’est pas un espace et ce n’est pas non plus une durée dans le temps. Le paradis, c’est simplement d’être soi-même parfait.

Il demeura un moment silencieux et ajouta :

– Tu es, n’est-il pas vrai, un oiseau très rapide ?

– J’…aime la vitesse, balbutia Jonathan, interloqué mais fier de ce que l’Ancien l’eût remarqué.

– Sois persuadé, Jonathan, que tu commenceras à toucher au paradis à l’instant même où tu accéderas à la vitesse absolue. Et cela ne veut pas dire au moment où tu voleras à quinze cents kilomètres à l’heure, ou à quinze cent mille kilomètres à l’heure, ou même à la vitesse de la lumière. Car tout nombre nous limite et la perfection n’a pas de bornes. La vitesse absolue, mon enfant, c’est l’omniprésence. « 

Assez étonnamment, quand on regarde de nouveau le micro-film de João Elias, on réalise que c’est exactement ainsi qu’il représente la 300 SL Gullwing : omniprésente, dispersée dans l’univers physique, diluée dans la matière, là sans être là, telles des divinités épicuriennes, matérielles, atomiques, discrètement présentes dans le cosmos, indifférentes aux mouvements du monde, la tête ailleurs. Et c’est ainsi que naissent les mythes automobiles : en ne cherchant, absolument, plus rien.

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2 Comments

    • En effet ! Je trouve aussi le travail de Fabian Oefner époustouflant. C’est d’une précision et d’une méticulosité absolues, et néanmoins le résultat final est esthétiquement très dynamique. C’est en même temps une saisie de l’instant, et une projection de cet instant dans l’espace. Un peu comme les très bonnes scènes des XMen focalisées sur l’action de Quicksilver, se calant sur sa vitesse à lui pour exposer le détail de son action, invisible à l’oeil nu. En fait, j’aime tellement ce que fait Fabian Oefner que je n’ai pas encore pu faire un article à son sujet : ses compositions parlent d’elles-mêmes et je ne trouve pas grand chose à y ajouter. Déjà que j’ai un peu difficulté éthique à diffuser des travaux photographiques via ma page quand je les commente, autant dire que le fait de les intégrer sans rien en dire paraîtrait un peu inélégant ! Bref, j’attends le moment propice, où j’aurai des mots à peu près justes à mettre sur son travail 😀

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