Chaos corral

In Jeep, Jeep
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Depuis ce continent tellement vieux maintenant que le monde entier le regarde comme le font ces fratries au sein desquelles on se demande quoi faire de ses anciens – les prendre chez soi ? Leur envoyer une armée d’assistants de vie ? Les faires piquer ? – nous regardons cette production hollywoodienne qu’est la prestation de serment d’allégeance.

Autant dire que, vu le périmètre de sécurité grand comme un département français, c’est pas là qu’on va pouvoir observer le paysage automobile ricain.

Mais c’est l’occasion de revenir sur une scène qu’on a pu voir, il y a quelques semaines, alors que Joe Biden et Kamala Harris célébraient en duettistes leur victoire. Et ils ont bien fait de s’en charger eux-mêmes, parce que ce n’est pas le camp adverse, se transformant peu à peu en une armée ennemie un peu flippante, qui aurait salué leur élection. Depuis Wilmington, Delaware, un homme qui avait la gueule d’un brave gars, ou qui jouait rudement bien le rôle, se tenait prudemment sur scène, derrière ce genre de vitre pare-balles qui constitueront, pour le restant de ses jours, la fenêtre qui le séparera du monde, et il réussissait le double exploit d’accéder à la plus haute fonction qu’on puisse ambitionner sur Terre, et de célébrer cette victoire en famille. Car le moins qu’on puisse dire, c’est que cet homme là aura, sans renoncement, passé sa vie à construire sa vie sur les ruines de sa propre vie. Mais après tout, quiconque a visité les USA avec, pour guides, Kubrick et Hendrix savent ceci : cette nation aussi a pour fondations d’immenses cimetières.

Et ne rêvons pas. C’est Joe Biden. C’est la politique telle qu’on la critique. Mais bon, c’est tout de même de la politique qui accepte d’être critiquée. Et c’est déjà ça.

Swing low, sweat chariot

Le 7 novembre 2020, alors que la nuit s’était installée sur ce petit Etat triangulaire situé à mi-chemin de Washington et de New-York, un dernier meeting de campagne en forme de drive-in braquait les longues portées de dizaines de 4×4 vers une scène sur laquelle se déroulait un spectacle qui avait tout d’un mal nécessaire. Ce n’était pas vraiment le grand soir, mais au moins, ce n’était pas la honte finale. En bas de la scène, des pickups comme ce continent finalement pas si carrossable que ça sait en faire, parce qu’il doit en faire. Des Jeeps aux couleurs vives, que les soutiens twittos de Trump accusèrent aussitôt d’avoir été construites en Chine, offraient leur benne, leur toit et leur capot pour que les supporters puissent applaudir ce moment d’histoire ; elles offraient aussi leur carrosserie, en rempart contre ces éventuels acharnés, qui n’attaquèrent pas ce soir là, attendant que leur vengeance refroidisse un peu pour la déguster, des semaines plus tard, dans les murs du Capitole transformé, pour une journée, en décor d’un énième épisode d’American Nightmare.

Joe Biden est le prototype de ces gars qu’on ne trouve guère qu’aux USA, capable entre deux phrases de décocher ce genre de sourire en coin qui se dessinent sur les visages dans les westerns les plus archétypiques. S’il était républicain, il écouterait de la country, il porterait un Stetson, il attellerait ses chevaux à son Conestoga, qu’il lancerait d’un habile coup de fouet vers l’Ouest. Deux doigts lancés vers le bord du chapeau, et en route ! In the open air.

Il n’est pas cowboy, mais ce soir là à Wilmington, c’est une scène classique des westerns qui s’est jouée devant les caméras. Comme si le drive-in se retournait comme un chaussette, et que la salle devenait la scène elle-même. La nuit tombée, les chariots se mettent en cercle autour du feu central, formant ainsi une enceinte protégeant les familles des dangers extérieurs, un corral où les chevaux pourront se reposer en sécurité. Château fort de fortune, le wagon fort est la figure protectrice des pionniers lancés sur un territoire incertain, potentiellement hostile. Le truck est la forme contemporaine la plus proche du chariot originel. La benne à tout faire est en même temps surface de charge, abri pour le bivouac, chenil, plateforme, barricade. On peut y charger des sacs de couchage, une glacière pleine de bières, un american staff, des potes, un fusil mitrailleur. Le pickup est l’héritier du chariot de Charles Ingalls, cet outil à tout faire conçu et construit pour les grands espaces qu’on traverse en pionnier. Le jour où on ira sur Mars, on y embarquera des Jeep Gladiator.

Dans la nuit, autour du cercle de Jeep rodaient des dangers furtifs, tapis dans l’ombre. Si le virus est un prédateur d’un nouveau genre contre lequel, comme jadis, des charlatans vantent un remède miracle qu’ils gardent au chaud dans leur blouse blanche, les autres prédateurs sont de vieilles connaissances, même si on les oublie souvent : sur les terres Etatsuniennes plane depuis toujours un esprit tellement jaloux de sa propre domination qu’il en devient paranoïaque, un Jack Torrance en puissance, un tireur isolé mandaté par Dieu sait qui, un Joker imprévisible, capable de profiter du moindre instant d’inattention, un type suprêmement prêt à dresser des croix dans le paysage, et à y foutre le feu pour bien édifier les sous-hommes alentours. Ironie du sort : ce sont ces mêmes êtres supérieurs qui ont éliminé les peuples contre lesquels on dressait jadis ces cercles de chariots, qui aujourd’hui constituent la menace rodant autour du camp démocrate.

Subconsciemment, les équipe communicantes de Biden rejouaient ce soir là, sur toutes les télés du monde, cette bonne vieille scène de veillée autour du feu de camp, projetant les ombres portées des pionniers sur les calandres à sept fentes. On repérait naturellement les héros regroupés dans la nuit, et on identifiait sans les voir les bêtes sauvages rôdant autour de cette pointe avancée de la civilisation. Ces mêmes bêtes sauvages dont on déclare aujourd’hui qu’on leur tend la main et qu’on ne désire qu’une chose : reconstruire avec eux l’unité perdue.

Ainsi, au mur extérieur qui ceinture les Etats du Sud pour protéger le territoire contre les flux de migrants venus du Mexique, Biden répond par un mur intérieur, une palissade de Jeep qui protège les bons, contre les méchants. La voiture aujourd’hui encore joue le rôle de forteresse. Elle est ce qui joint, et ce qui sépare. Le mouvement, et le maintien des positions.

You’re simply the Beast

Aujourd’hui, jour d’investiture, Joe Biden a déconstruit ses fortifications de Jeep. Ce sont des avenues barricadées qui s’ouvrent devant sa limousine. Jamais un président américain n’aura été, à ce point, isolé du peuple, comme si celui-ci devenait, aux yeux du pouvoir, de plus en plus théorique, hypothétique. Une escadrille de Cadillac blindées traverse le Arlington Memorial Bridge. Leur poids conjugué fait craindre qu’à leur passage, l’édifice s’effondre, noyant illico nouveau roi et anciens empereurs dans les eaux sombres du Potomac ; et avec eux, ce nouveau rêve américain tout neuf.

Au-delà des barrières hautes comme des murs d’enceinte, tenues à l’écart des convois officiels, les bêtes sauvages. Et au milieu du corridor, véhiculant le Président, un char d’assaut aux fausses allures de Cadillac, nommé the Beast.

Il n’y a pas deux Amériques. Il n’y a qu’un peuple, qui ne reconnaît pas même sa propre image dans le miroir.

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