L’après-midi d’un fauve

In Elias Ressegatti, Jaguar, Movies, XJS
Scroll this

On a déjà abordé ici le travail au long cours mené par Elias Ressegatti, réalisateur de films le plus souvent publicitaires qui, à ses heures perdues, qui ne sont pas perdues pour tout le monde, fabrique de petits films avec son complice, Daryl Hefti, et alimente une série intitulée Future classics qui fait le portrait, sans ordre particulier, de duos constitués d’une voiture et de son, ou sa, propriétaire.

L’ensemble ne respecte que quelques règles : la liberté, tant dans le choix des duos que dans le rythme de réalisation des nouveaux épisodes, la simplicité, et aussi la beauté, qui est la valeur constante de ce projet. Ici, l’amour des voitures n’est pas un moyen mis au service d’autre chose que le seul plaisir de voir des êtres humains tisser, sur le long terme, un rapport poétique avec la plus belle conquête mécanique de l’homme. Il ne s’agit pas d’un concours de connaisseurs, il n’y a pas d’étalage de compétences techniques ou d’érudition automobile, pas plus qu’il n’y a de mise en scène spectaculaire ou de tentation de virtuosité démonstrative dans les prises de vue ou le montage. Même les lieux de tournage sont, simplement, l’environnement naturel de ceux qui se prêtent à cette expérience, et acceptent qu’on brosse ainsi leur portrait en compagnie de leur partenaire mécanique.

La proposition semble modeste, mais tout est magique : la lumière irradie, les extérieurs sont splendides et les plans et cadrages sont magnifiquement justes, précis, suffisants. Tout est exactement à sa place.

La voiture cette fois ci est un vénérable cabriolet Jaguar XJS, et sa propriétaire roule en sa compagnie depuis 20 ans. C’est la relation la plus longue qu’elle ait connue dans sa vie. C’est un modèle sorti après le rachat de Jaguar par Ford, avec un arrière un peu moins singulier, mais elle ne perd rien en élancement, avec son capot impressionnant, son pare-brise aux proportions idéalement disproportionnées, son habitacle qui semble se situer à des kilomètres du train avant, plus loin encore de la calandre, sans pour autant asseoir le conducteur et son passager sur les roues arrière. Tout dans cette voiture semble taillé pour les grands espaces, tant la XJS occupe la route. Pour le dire autrement, elle en impose. Mais dans ce paysage aride, en suivant les courbes d’un canyon, le Jaguar semble trouver un territoire à sa mesure, et on la sent prendre plaisir à s’y faufiler.

April, à son volant, ressemble à une dompteuse qui aurait ce fauve en mains depuis assez longtemps pour ne plus le surveiller que du coin de l’oeil, et du bout des doigts. La caméra capte l’atmosphère sèche, le terrain assoiffé, la végétation prête à s’embraser, le soleil qui tisse avec l’air ambiant des filets qui viennent s’emmêler dans les cheveux, les éblouissements et les petits refuges d’ombre projetée par les collines, le serpentin de la route et la longue silhouette sombre qui s’y glisse, imposante et furtive à la fois. Pas besoin d’en faire trop quand on dispose de tels éléments. Le rétroviseur, transformé en split-screen pour superposer dans le plan le visage d’April et la route qu’elle et son félin dévorent, suffit pour produire une image dont on sait, quand elle frappe la rétine, qu’on la conservera en mémoire un bon moment.

Le film d’Elias Ressegatti dure à peine trois minutes, mais il est, comme certains vins longs en bouche : il diffuse ses bonnes ondes au-delà de son apparition à l’écran. On se doute bien qu’il faudra patienter un moment avant de voir apparaître les images d’une nouvelle rencontrer dans cette série de Future classics. Peu importe finalement, car on sait que cette Jaguar, comme tous les modèles qui l’ont précédée dans cette série, nous restera longtemps en tête. L’attente ne sera donc pas vide.

Submit a comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *