Under the skin

In 504, 505, Concepts, Constructeurs, Peugeot, Peugeot E-Legend
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Juste une image. 

Peut-être la photographie que je préfère, du concept Exalt, présenté en 2014. Et c’est évidemment paradoxal, puisque c’est une photographie qui le montre en atelier, au beau milieu de sa construction, ses créateurs s’affairant autour de lui pour lui donner, élément après élément, sa forme définitive. 

Or, précisément, ce que j’aime particulièrement dans cette photographie, c’est qu’on devine dans les entrailles de l’Exalt le visage des Peugeot auxquelles elle succède. Comme si les concepteurs avaient sculpté sa structure interne selon les traits caractéristiques de la face avant des 504, 304 et 505, pour les citer dans leur ordre d’arrivée sur le marché. 

Le regard froncé sans être colérique, l’allure volontaire sans être agressive, une simplicité complexe, car elle ne tombe pourtant pas dans la banalité, préférant s’afficher, tout de suite, comme une évidence, comme tous les chefs-d’oeuvre, on reconnaît dans l’architecture intérieure de l’Exalt l’apparence extérieure des Peugeot classiques.

Evidemment, il ne s’agit pas de supposer que les designers ont caché une 504 sous la peau splendide de l’Exalt. Ca n’aurait pas de sens. En revanche, il ne semble pas aberrant de dire que, finalement, les Peugeot les plus classiques avaient adopté le visage le plus élémentaire que puisse afficher une voiture qui aurait les qualités essentielles d’une automobile venue de Sochaux : une présence rassurante sans être patibulaire, une élégance qui ne laisse cependant place à aucune fragilité, l’expression d’une certaine puissance, qui ne tombe cependant pas dans la démesure, quelque chose qui serait amené à rester dans le temps, à ne pas disparaître de sitôt. Du classicisme en somme, au meilleur sens du terme. 

Depuis la 505, on voit bien que Peugeot tourne autour de son histoire, affirme beaucoup de choses sur le dessin de ses modèles, qui est effectivement très pensé, très travaillé, prenant soin de ne pas reproduire les traits de sa période classique, tout en essayant de cultiver ce patrimoine. Mais, parce que les formes qu’avaient dessinées Gerard Welter étaient tout simplement belles, tellement belles qu’elles étaient une évidence, à chaque fois que Peugeot essayait de ne pas les reproduire à l’identique, c’était une forme de renoncement. Et le public le plus attaché à la marque le ressentait, aussi, un peu comme ça. Quand bien même la 405 était réussie, elle rompait avec ce qui avait constitué un motif de séduction majeur entre le lion et ses clients. Mais les formes évidentes ne sont pas uniquement des formes jolies. Ce sont des formes qui s’imposent. Et dans le cas du design industriel, ce sont des formes qui sont imposées par la fonction. Et c’est ça, la face avant d’une 504, ou d’une 505 : à strictement parler, c’est une absence de face avant. Disons cela autrement : c’est un espace qui se situe entre les deux ailes avant. Mais ce n’est pas vraiment un espace carrossé. C’est plutôt un vide dans lequel on va intégrer les éléments constitutifs de l’avant de la voiture. Les phares, les entrées d’air, et c’est tout. D’où l’absence chez Peugeot de calandre spécifique, comme on en connaît chez Mercedes ou BMW. En fait, le prototype de cette simplicité se trouve dans un modèle antérieur, auquel on rend trop peu hommage, la 204. Plus encore que sur les modèles suivants, l’avant de la voiture est, simplement, un espace encadré par le capot et les ailes. Et c’est tout. On y loge les phares, et tout le reste, c’est du vide habillé par une grille. La 504 ajoutera à ce principe un dessin moins rond, plus affirmé, gagnant en respectabilité ce qu’il perd en jovialité, comme il convient pour un modèle plus statutaire. La 505 devra composer son visage en s’adaptant à la présence d’un bouclier, mais au-dessus de celui-ci, la règle est respectée : deux phares, et c’est tout. 

On lit, dans la structure interne de l’Exalt vue de face une réminiscence de cette simplicité. Et on comprend alors que, finalement, Peugeot avait depuis lors passé son histoire à recouvrir l’évidence de diverses peaux, qui avaient pour but d’apporter de la nouveauté au dessin, parce qu’il le fallait bien, parce qu’on devait profiler davantage les carrosseries pour atteindre un Cx garantissant de faibles consommations, et qu’on ne savait pas le faire avec des phares et une calandre inclinés dans le mauvais sens. Mais cette évidence était là quand même, dans les mémoires, et sous la peau. 

Du coup, on devine un peu mieux ce que c’est qu’une forme parfaite : c’est un l’espace dessiné par ce qui lui sert de limite. Et on devine pourquoi, dès lors, le dessin d’une voiture se concentre, beaucoup, sur sa face avant : c’est certes parce que c’est ce derrière quoi tout le reste de la voiture court, puisque c’est un objet un déplacement, et qu’il a dès lors un ‘sens’. Mais c’est aussi parce que c’est finalement, comme sa face arrière, une zone dont la forme est dictée par les flancs de la l’automobile, une forme délimitée et encadrée par le volume d’ensemble de la voiture. Peugeot n’est pas la seule marque à être ainsi caractérisée. On pourrait trouver quelque chose de semblable chez Ford, ou Opel dans les années 70, pour elles aussi. Les marques plus luxueuses, elles, parce qu’elles sont encombrées de leur calandre, n’ont que très rarement pu atteindre une telle simplicité. Mais sans doute Peugeot demeure-t-elle la marque qui, le plus, a su trouver son visage dans les modèles qui ont fait, au début des années 70, son identité. Et on comprend mieux pourquoi le concept E-Legend est important, quelle que soit sa postérité sur les chaines de production : il est le moment où le lion accepte d’accueillir sa propre forme identitaire et de la présenter, telle quelle, au regard des clients du XXIème siècle. Et il se trouve, on en reparlera, que c’est peut-être le moment de le faire, parce que le secteur automobile tout entier va subir une crise identitaire importante, qui donnera nécessairement lieu à un retour aux fondamentaux.

Ce qui explique que, aussi curieux que ça puisse paraître, l’E-Legend soit parfaitement dans l’air du temps. 

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