Persistance

In Art, Autoradio, Clips, Constructeurs, Jaguar, XJ Serie 3
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Dans la quête de la vie éternelle, il semblerait ces derniers temps que les bagnoles aient pris une grosse longueur d’avance sur l’être humain : alors que nous nous débattons encore avec la perspective de la disparition prochaine de chacun d’entre nous, hurlant un immense « NON !! » à l’univers pour mieux marquer notre refus ridicule de ce qui doit, inéluctablement arriver, alors que la simple possibilité, à défaut de ne pas mourir, de néanmoins demeurer, ne serait-ce que sous une autre forme, dans un autre corps, que sais-je, celui d’un pauvre par exemple, relève encore de la science-fiction, les voitures, elles, se permettent de perdurer au-delà de leur date de péremption, et ce sous de multiples formes : Renaissance, par exemple, quand dans le mouvement reborn les marques produisent, de nouveau, un modèle depuis longtemps sorti des chaines de production, ou bien réactualisation, comme l’a fait Jaguar en retravaillant une base de berline XJ pour la mettre au diapason de certains développements techniques contemporains, mais pas tous, puisqu’il la font régresser mécaniquement en passant de l’injection à la bonne vieille carburation, sans même évoquer la tendance désormais lourde au retro-design, tentant de donner à des véhicules actuels une « touche’ ancienne, trahissant parfois le design originel des modèles qu’il s’agissait d’invoquer (mais que fait le moteur sous le capot avant des Beetle et des Fiat 500 ?). Ces tout derniers jours, c’était Ferrari qui semblait donner une leçon d’histoire à DS et Inifiniti, leur rappelant que les barquettes, c’est eux, et pas d’obscures marques encore adolescentes et sans histoire. EnfinPeugeot, on ne parle que de ça, s’apprête à lever le voile sur un concept car qui semble ressusciter simultanément, le coupé 504 et la berline 505. Carrément. 

Du coup, quand j’ai découvert le clip réalisé par Florent Woods Dubois pour Transhumanity, de JB Dunckel, j’ai eu le sentiment de voir se développer en image cette intuition : les objets les plus iconiques nous survivent, ils nous utilisent pour passer le mur de la mort, en imposant de rééditer leurs formes. Dans Le Gène égoïste, un livre de biologie devenu culte, dont l’introduction assume pleinement le fait de ressembler à un livre de science-fiction, Richard Dawkins affirmait que les gènes nous utilisent pour se répliquer, profitant de nos caractéristiques non biologique pour trouver davantage d’occasions de se copier d’individu en individu, propageant les formes qu’ils génèrent dans un nombre suffisant d’individu pour ne pas disparaître. On découvre le même principe dans les vies successives des objets : certains d’entre eux parviennent à provoquer un attachement tel que les humains les répliquent régulièrement, redonnant vie à des formes qui, jusque là, avaient été englouties par le passage du temps, et de l’histoire. 

Le titre, Transhumanity, parle de vie éternelle, d’impossibilité de mourir, de dépassement des limites théoriques de la mort. Mais le clip, lui, choisit de mettre en scène une certaine forme d’atemporalité, d’indifférence face au passage du temps. On pourrait imaginer, dès lors, qu’il développe un dispositif complexe, dans lequel une machine ralentirait le temps afin que la vie soit plus longue. Mais non. Il fait plus simple et plus intense à la fois : il se contente d’installer JB Dunckel sur la banquette d’une voiture intemporelle, et de le suivre du regard tandis que l’automobile, majestueusement imperturbable au décor dans lequel elle évolue, circule dans une ville, elle, si classiquement moderne qu’on ne saurait dire à quelle époque elle appartient. Et effectivement, pour ceux qui ont déjà pris le temps d’errer dans les différentes strates de La Défense, la nuit, on peut avoir le sentiment, à cause du gigantisme du lieu, mais aussi de sa permanente mise à jour, qu’il ne disparaîtra jamais, qu’il est là pour toujours. Comme si, finalement, une façon d’être immortel consistait à se situer dans un temps qui n’est plus répertorié sur les calendriers. Comme si on se tenait au seuil de la fin de l’histoire, à cette limite matérielle que les physiciens appellent « l’horizon des événements ».

Alors, quelle voiture pourrait être porteuse d’une telle promesse d’éternité ? On se souvient que les débuts du duo Air, dont JB Dunckel est une des moitiés, avaient été parcourus dans un combi Volkswagen customisé en navette spatiale (un peu comme une version désuète et pop de l’Afterburner de ZZ Top). Mais il fallait à ce Transhumanity plus posé sur sa rythmique ample et ralentie un véhicule plus statutaire, noble et intemporel. Il semble que les concepteurs du clip aient réussi leur casting automobile : c’est une Jaguar XJ qui sera, ici, la machine à arrêter le temps. Une version d’origine, à un détail près : elle est dotée de la conduite autonome. Et d’une certaine manière, ça semble presque tomber sous le sens. Bien entendu, on pourra esquisser un petit sourire en se disant que les goûts automobiles du batteur d’Iron Maiden et ceux d’un des membres de Air puissent être les mêmes; ce qu’en réalité ils ne sont pas tout à fait. En revanche, ce qu’on peut dire, c’est que ce modèle qui est une des pierres angulaires de l’histoire de Jaguar constitue, aussi, une forme définitive qui, ayant trouvé sa perfection, ne peut plus faire autre chose que se répliquer autant qu’elle le peut, sur les routes réelles comme sur les territoires imaginaires. 

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