L’art de la citation

In 504, 508 MK2, Constructeurs, Peugeot
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Le faciès de la 508 mk2 monopolise toutes les attentions, et les sabres distinctifs des versions haut de gamme concentrent sur eux la majeure partie des débats, puisque pour le reste,, tout le monde trouve cette nouvelle berline réussie et n’a qu’une hâte : la découvrir en pneus et en tôle. 

Du coup, on délaisse l’arrière, alors qu’il y a là un énorme travail. L’avant est très sculpté, certes, et ça nécessite sans doute un travail patient pour parvenir à cette relative simplicité; mais l’arrière, lui, est carrément sculpté, et on serait bien en peine d’en tracer les lignes, de façon reconnaissable et convaincante, comme ça, à la main sur une feuille A4. A partir du train arrière, tout se passe comme si c’était la soufflerie qui avait dessiné l’arrière de la voiture, le flux d’air lissant l’avant pour laisser, sur la poupe, les traces des vortex scindés en de multiples filets d’air; c’est ainsi qu’on comprend que le bouclier soit à ce point proéminent, constituant une véritable béance avec la face arrière qui le surplombe.

Levée de bouclier

Elément spectaculaire de la ligne de la 508, il ponctue l’arrière, comme les lignes que tracerait un dessinateur à la suite du véhicule, pour en signifier le mouvement, comme un écho visuel de son passage. Il rappelle un peu, dans une version assagie, le bouclier arrière de la Lamborghini Diablo, qui semblait avoir carrément décidé de vivre sa propre vie, indépendamment du reste de la carrosserie.  Il donne aussi à la silhouette un petit côté américain, comme si la 508 était déjà prête à aller mener la grande vie outre-atlantique. Enfin, on a envie d’extrapoler davantage encore, en imaginant une déclinaison telle qu’on en connaissait dans les années 70/80, au cours desquelles les versions sportives étaient dépouillées des pare-chocs, leur carrosserie étant mise à nue pour gagner du poids, on découvrait alors des silhouettes visuellement allégées, une enveloppe au plus près de la mécanique. On se doute que la 508 ne connaîtra pas de déclinaison de ce genre, mais ses boucliers sont à tel point proéminents qu’ils permettent d’imaginer la voiture sans cet équipement.

Griffures

Au dessus, au milieu d’un entrelacs de lignes sur lequel on va revenir, il y a cette bande optique, qui se paie le luxe de ne pas être la réédition des feux de la paire 3008/5008. Alors même qu’en fait, on aurait pu s’en contenter. Mais on dirait que chez Peugeot on n’a pas envie de resservir les mêmes recettes à tous les étages de la gamme. On n’est pas chez Alfa Roméo (Petite note au passage : j’adore Alfa Roméo, et c’est bien pour ça que j’ai quelques doutes sur la ligne des dernières productions). Et ce bandeau fumé semble avoir l’art de conjuguer la discrétion et le spectacle. La première nouveauté, c’est l’aptitude de l’ensemble à l’extinction. Ainsi, manifestement, à l’arrêt, le bandeau sera noir, à la différence de ce qu’on connait jusque là chez Peugeot. Deuxième nouveauté, Les griffes ne sont plus constituées de pavés lumineux, mais de lignes. En somme, on assiste à une multiplication des coups de griffe, comme si des lionceaux avaient labouré l’arrière, y laissant des cicatrices sanglantes. Et cerise sur la gâteau, cette alignement lumineux semble capable d’animation. Bienvenue aux effets de salutation, à l’arrivée et au depart du propriétaire. Les gestes d’hospitalité semblent bien répartis chez PSA : à DS les clien d’oeil à l’avant, à Peugeot les petits signes à l’arrière. Et à Citroën, pour le moment, rien du tout. 

Là aussi, on a pu entrevoir des propositions alternatives dans les maquettes que le centre de style a bien voulu exposer. Et de fait, Peugeot a choisi celle qui est loin d’être la plus évidente à appréhender. Les formes de ce bandeau, en effet, ne sont pas forcément faciles à appréhender, et elles sont loin d’être simples, ni dans leur modelé, ni dans leur ligne, puisque sur l’ensemble de la largeur de la 508, c’est une succession permanente d’élargissements, de petits replis, un jeu subtil qui donne l’impression d’un trait crayonné, avec ses pleins et ses déliés, qui évite le côté peut-être un peu trop statique de ce qu’on peut observer chez Audi ces derniers temps.  

Et puis, on observe un sacré sens du détail dans la réalisation de cette pièce, puisque sa transparence est préservée sur l’ensemble de sa largeur, y compris là où le bandeau est rompu par le passage de la porte de coffre, puisque les parois latérales du bloc sont translucides, et non réalisées dans la plastique noir habituellement réservé à cet usage.  Ainsi, quel que soit l’angle sous lequel on regarde la 508, de trois quart ou de plein arrière, on peut voir, intégralement, les griffes. 

Théorie de la réminiscence

Reste un détail qui, pour ma part, me charme d’autant plus qu’il ne se voit quasiment pas. Pour le saisir, il faut se souvenir de la forme spécifique de la porte de coffre de la 504. C’est là l’apport majeur du coup de crayon du bureau de style Pininfarina, auquel on doit l’arrière de la berline classique chez Peugeot. A sa sortir, ce détail avait un peu surpris, parce qu’il faisait se croiser les silhouettes d’une berline standard et d’un modèle fastback, avec une chute de rein marquée, un bandeau arrière relativement mince, et bas.  Il m’est arrivé, dans des moments de faiblesse, d’espérer que Peugeot nous ressorte un arrière de ce genre. Et heureusement, ils ne l’ont pas fait. Et c’est une qualité, que d’être capable de ne pas servir la soupe à la clientèle. Mais il ont fait mieux que ça. En bons gardiens du temple, ils n’oublient pas, mais ils ne rééditent pas non plus. Chez Peugeot, et on peu savoir gré à Citroën pour ça, aussi, ce qui est fait, est fait. On ne revient pas en arrière. Pour autant, on a de la mémoire, et on peut jouer avec ça. 

Bien, maintenant qu’on a en tête l’arrière de la 504, on peut faire cette expérience :
Agrandissez le profil qui suit, en ouvrant la photo dans une autre fenêtre,  en zoomant sur le coffre. 

Et maintenant qu’on a bien en tête la ligne brisée du coffre de la 504, on peut faire la même chose avec la photo suivante : 

Vous avez vu ? C’est la même forme, adaptée au proportions actuelles. En fait, c’est simple : pour faire apparaître le profil de la 504, il suffit d’ouvrir le coffre de la 508. Et toute l’élégance de ce dessin consiste à ne quasiment pas laisser percevoir cela sans qu’on le cherche. A tel point qu’on peut se demander si il y a bel et bien une volonté de lancer un clin d’oeil au passé dans ce dessin. Si on ne surinterprète pas un peu.  Mais on peut faire deux remarques à ce sujet. Tout d’abord, mieux vaut une carrosserie qui laisse la possibilité de surinterpréter qu’une ligne dont on n’aurait rien à dire. Par exemple, j’aurais beaucoup de mal à écrire quoi que ce soit à propos du dessin d’une Skoda. Ensuite, on a pu remarquer que l’ouvrant arrière de la 508 suivait une ligne curieuse, indépendante du volume de la voiture. Je pense que c’est là la raison de cette curiosité. 

Point, ligne, plan, volume

Ce faisant, Peugeot unit le meilleur des deux mondes : celui où on dessine les voitures, et celui où on les sculpte. On sait qu’il y a une sorte d’opposition entre deux manières de créer une voiture : on peut la créer en volume, ou en ligne. Dans le second cas, on cherchera avant tout un profil, et pour résumer un peu, on pourrait dire que c’est un peu la spécialité du design classique italien. Dans le premier, on cherchera davantage une forme générale, qui sera mieux appréciée dans les vues de 3/4. Et ce serait plutôt une spécificité du design allemand. La France se situant à l’intersection de ces deux mondes, on y oscille entre ces deux traditions. L’arrière de la 508, c’est le mariage de ces deux façons de créer, et de regarder une voiture, et on peut supposer que ce sera un plaisir que de contourner une 508 pour voir évoluer ses formes selon l’angle du regard qu’on portera sur elle. 

On dépasse alors les simples critères purement subjectifs, qui relèvent du « j’aime », ou « j’aime pas ». Platon, déjà, écrivait que l’expérience de la beauté a ceci de particulier qu’elle suscite le désir de tenir, à propos de cette expérience, de beaux discours. La beauté fait parler. De fait, il y a, à propos de la 508, des choses à dire, et ce avant même de l’avoir vue ‘en vrai’ (mais c’est un peu mon parti pris, ici, que de parler des voitures sans en faire directement l’expérience). Et ce qui permet un tel discours, c’est précisément le fait que le dessin ne soit pas issu, uniquement, de considérations commerciales ou pratiques, qu’il s’agisse, en partie, d’un pur dessin, effectué dans une certaine gratuité. Et c’est aussi ce qui permet d’apprécier des voitures, indépendamment de l’usage qu’on en aurait, et ce y compris si on ne devait jamais en faire usage. 

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