Le Naturel, au galop

In Apocalypse, Art, Fin du monde, Noah Marshall, Pick-up, Ranger Raptor
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Juste pour le plaisir, le spot révélant le tout nouveau Ford Ranger Raptor. On est aux USA, autant dire qu’on ne s’embarrasse pas vraiment de précautions pour faire la promotion d’un pick-up dont le le simple fait que Ford en propose des versions vitaminées serait considéré, par chez nous, comme une promesse d’imminente fin des temps. Et à vrai dire, on n’aurait pas tout à fait tort de voir les choses ainsi. Pas parce qu’aucun Ford Ranger Raptor puisse, à lui seul, mettre la planète en péril, mais pour faire simple, parce que les dégâts globaux que nous avons commis sur ce qui demeure, qu’on le veuille ou non, notre habitat, pourraient susciter de notre part des attitudes un peu plus manifestement conscientes et, disons respectueuses. Certains engins conçus par l’homme sont un peu comme certains pas de plus commis ces derniers temps par un certain Vladimir P., progressant en mode « tu pousses le bouchon un peu loin Maurice », provoquant l’adversaire juste pour voir jusqu’où on le laissera aller, qu’il y ait un intérêt ou pas à fleurter avec ces limites.

Est-ce là une critique excessive du progrès technique ? Pas tout à fait : il y a un seuil au-delà duquel l’augmentation des performances n’a plus aucun intérêt pour les êtres humains qui vont avoir en mains ces objets prodigieux. On cherche la performance pour la performance, le progrès technique pour le progrès technique. C’est ce qu’on appelle la technologie : une technique qui est à elle-même son propre moteur, qui n’œuvre plus pour l’être humain mais pour elle-même, et qui du coup est susceptible, sans avoir besoin de vouloir le faire – ne fantasmons pas l’équivalent d’une volonté humaine derrière tout ça, voyons plutôt là une absence de volonté de la part des hommes – de mettre l’homme à son service, renversant la hiérarchie ancestrale entre l’homme et les objets techniques qu’il crée.

Bon, bref, si on était un tout petit peu conscients de ce qui est en jeu sur Terre aujourd’hui, il y a des choses qu’on ne ferait pas, juste histoire de montrer qu’on a compris deux ou trois choses.

Mais on ne va pas tout simplifier : respecter la nature, ce n’est pas nécessairement conter fleurette à la première ortie venue juste parce qu’elle est une faible plante. Il y a, dans cette attirance typiquement américaine pour les grands espaces encore inhabités quelque chose qui relève, aussi, et autrement, d’une forme de respect envers la grandeur de la nature, d’inclinaison devant ses forces, de reconnaissance envers sa puissance. Evidemment, on peut s’offusquer de la présence, en de tels lieux sauvages, de bagnoles. Mais elles n’y ont qu’un droit de passage. On ne s’installe pas dans de tels lieux, parce qu’ils sont plus grands que l’homme, ils relèvent d’une autre dimension. Inhospitaliers, ils sont comme le terrain vague entre deux immeubles, mais à la dimension d’un continent. Ce No Man’s Land peut avoir la taille d’un Etat tout entier entre deux cités si distantes l’une de l’autre qu’il faudrait une vie, à pieds, pour partir de l’une et rejoindre l’autre un jour, peut-être, si la santé et les éléments le permettent. L’Amérique, c’est une telle dimension d’espace qu’à strictement parler elle s’imagine elle-même sans limites, convaincue qu’il y a toujours un Ouest vers lequel avancer, et avancer encore. Fondamentalement, le colon américain aurait pu se trouver ce point commun avec l’amérindien : il est nomade. S’il installe des camps de base, ce n’est que pour y prendre appui afin de pousser plus loin encore son exploration. D’où son goût pour les espaces sauvages, son attirance pour les horizons lointains, son affinité élective pour les Ain’t no mountain high enough, pour les River deep, mountain high, son inclinaison naturelle pour les Vanishing points. Ce continent est en conquête, perpétuellement.

L’Amérique se connaît trois moyens de transport archétypiques : le cheval et son corolaire, le chariot ; et le train. La fusée viendra après, et ne sera que le véhicule d’une humanité cherchant un autre Ouest plus loin encore, prête à faire de l’espace un nouveau Western. L’héritier du Sweet Chariot, c’est le pick-up. Ce véhicule qui est vu chez nous comme un bon à rien est là-bas le symbole un peu boyscout du Toujours prêt. Il faut aller chercher du bois en forêt pour alimenter le brasero ? Hop, on lance deux tronçonneuses dans la benne, on enfile des chemises à carreaux et c’est parti ! On veut filer en virée près d’un lac paumé et passer là deux ou trois jours en autarcie ? Allez ! On fixe la cellule habitable à l’arrière, on replie les vérins qui servaient à la poser au sol, on remplit les réservoirs et en voiture Simone ! On décide de devenir artisan indépendant ? Pas d’souci, on vire la cellule de camping car et on pose méticuleusement ses boites d’outils Facom, l’échelle, le poste à souder, l’établi, les crics, les étaux, un groupe électrogène, une pompe aspirante, un compresseur, deux tours à métaux, une fraiseuse et une paire de gants. Hoplà ! On est prêt à filer vers le premier client. C’est la fin du monde et on veut quand même sauver sa peau ? Allez Zou ! On charge le chien et la belle mère en plein air derrière la vitre, avec les valises, les sacs, les kits et les rations de survie, on colle sur le nez de l’une et de l’autre un masque à gaz, on les emmitoufle dans une combinaison étanche aux radiations, et roule ma poule : le reste de l’humanité peut toujours couler à pic, il restera sur Terre tous les propriétaires de pick-ups. Alors, certes, quelque chose nous dit qu’ils auront une petite propension à s’entretuer, mais on peut être sûr de ça : s’il ne reste qu’une seule famille de terriens, elle roulera en Hilux, en RAM, ou en Ranger. Et si elle compte survivre en ayant un minimum de style et de puissance, il est probable que son Ranger portera le doux nom de Raptor.

Ce nom, c’est l’aveu du but ultime de ces engins : paradoxalement, leur milieu naturel, c’est la nature, au sens le plus originel du terme : le territoire tel qu’il était quand l’homme ne s’y trouvait pas encore. Une origine tellement originelle qu’elle se trouverait à l’extrême frontière du mythe. Et pour n’avoir plus d’autre choix que d’y vivre, il faut rêver d’y être contraint par une forme de nécessité qui s’apparenterait à, au moins, une catastrophe, un grand reset, un retour sans aller à l’origine, un rembobinage de l’histoire vers ses racines les plus lointaines, une fin de l’histoire se bouclant sur elle-même et retrouvant, du coup, la préhistoire. Car, finalement, qu’est ce qui manquait aux premiers hominidés ? Un pick-up dans la malle duquel jeter un gourdin, trois ou quatre silex pour allumer un feu, un vélociraptor de compagnie; et la belle-mère. L’engin qui permet d’affronter la fin du monde doit être capable d’accompagner, aussi, sa naissance.

Il n’est pas très étonnant dès lors que le film qui annonce la naissance du nouveau Ranger Raptor s’apparente à une cavalcade; vous savez, ce genre de chevauchée héroïque lancée ventre à terre sur des surfaces infinies, sans aucun autre objectif que soulever un max de poussière sur son passage, et marquer le territoire d’une empreinte qui n’est rien d’autre qu’une pure trajectoire. Comme d’autres gravent une poutre dans un bâtiment, de la pointe d’un couteau histoire de dire « j’étais là », dans le film de Noah Marshall, assez magistral dans son art de saisir des micro-plans situés entre l’onirisme et le documentaire, le Raptor s’acharne sur la croûte terrestre pour en arracher des lambeaux et gratter la cicatrice ainsi formée, laissant derrière lui le témoignage de son passage, au cas où, des millénaires plus tard, des archéologues scruteraient ce terrain pour y discerner des formes de vie, possiblement intelligentes. Rien ne permet de se dire que ce spot ait été tourné sur Terre. C’est une planète, à coup sûr, mais laquelle ? On ne sait pas. Si c’est la Terre, ce film a été tourné à une période que nous n’avons pas connue. L’impression qu’on peut avoir, c’est d’assister à la terraformation de la planète par un engin de chantier tonitruant, vorace, inlassablement rageur.

Et entre deux virages en appui sur les roues externes occupées à créer des tranchées dans la terre vierge, la perspective de lignes droites dessinées pied au plancher, volant solidement tenu en main, les bras encaissant les secousses générées par le relief et le couple monumental ; et derrière la benne, des vortex de poussière, un tunnel de sable et de caillasse mêlés, tel qu’un troupeau de chevaux pourrait en créer dans son sillage. On avait connu déjà, ce genre de scène en découvrant la Toyota Yaris GR filmée, elle aussi, dans une espèce de territoire jamais encore parcouru par le moindre pneu. Mais la référence qu’on a en tête remonte plus loin. C’est la scène d’ouverture de 40 Guns (40 tueurs, en VF), de Samuel Fuller. En plan très large, un petit chariot seul sur une piste, croise la cavalcade indifférente d’un gang de quarante hors la loi chevauchant au galop dans un tonnerre de sabots, et une tempête de poussière. Le petit équipage de ce chariot les sent arriver de loin, au point qu’il s’immobilise sur la piste, demeurant prostré au milieu des forces tectoniques qui se défoulent autour d’eux. Tant que dure le passage de cette horde sauvage, c’est comme s’ils étaient dans le flux d’un cyclone, incapables de faire un mouvement. Les plans sont simplement superbes, la caméra en contre plongée saisissant la panique, même pas feinte, des chevaux attelés. Face à eux, transperçant les terres arides, indifférente à leur présence, méprisant leur existence figée, une armée de quarante gâchettes et à leur tête, cavalcadant fièrement, Jessica Drummond, se contrefoutant de toute loi qui ne soit pas la sienne, suivant son instinct, parce que sur ce genre de territoire, ce n’est pas la raison qui sert de guide, mais les plus profondes pulsions intérieures, la soif de survie, the Lust for life.

Installez vous bien, et faites vous plaisir avec les premières minutes de 40 Guns :

Nous voici prêts à accueillir la proposition made in Ford. Evidemment, on peut être scandalisé, râler, condamner même. Et on aura beau jeu de le faire. Pourtant, mieux vaudrait comprendre nos voisins d’outre Atlantique, parce qu’on le voit ces derniers temps : soit on se comprend, soit on finit par se faire la guerre. Et on ne peut pas faire la guerre à tout le monde. On peut aborder ce genre de véhicule et ce style de spot publicitaire sur le ton de This town ain’t big enough for the both of us. On peut se faire croire qu’il n’y a aucun lien entre ces presque camions et la nature. On peut se mentir en somme et s’acheter une bonne conscience comme d’autres passent des coups de fil en PCV, squattent chez les autres et s’invitent au resto sans payer la note.

On oublierait alors que ces pick-ups, loin de chasser la nature, sont l’une des voies permettant de s’y rendre, loin de la nier, ils sont l’une des voix lançant un appel au naturel pour qu’il revienne, au galop :

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