Lointain Souvenir

In Art, Aventador Ultimae, Fabian Oefner, Lamborghini
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Fabian Oefner, c’est un peu l’artiste contemporain tel que l’époque en produit. Très maître de sa communication, sachant parfaitement se mettre en scène, cultivant une petite allure de Ryan Reynolds trendy qu’on aurait toutefois amputé de son sens prononcé de l’ironie, recourant régulièrement à tout ce que les techniques des 20 et 21e siècles mettent à disposition pour déléguer à des dispositifs mécaniques et numériques la réalisation concrète de ses idées, mais aussi hallucinant de méticulosité dans la mise en place des éléments de son œuvre, tout particulièrement lorsqu’il décortique des mythes automobiles, les déconstituant physiquement, pour les reconstituer photographiquement dans d’incroyables figures éclatées représentant, à la fois, leur genèse ingénierique et leur aptitude au mouvement, l’artiste suisse allie les caractéristiques de l’ingénieur, de l’artiste, de l’artisan de précision, du commercial et du communicant.

Pour le situer un peu, on pourrait dire que Fabian Oefner déplace les objets techniques selon une trajectoire exactement inverse à celle selon laquelle Damien Hirst translate la matière des êtres biologiques. Là où l’artiste anglais tronçonnait une vache en tranches pour l’exposer ainsi comme un souvenir de l’ère biologique conservé dans le formol et exposé sous la moindre de ses coutures, son homologue suisse scie en tranches semblables des appareils photo pour les figer dans la résine, exposant au regard ce qui, précisément, est censé offrir le monde à nos yeux avides. Hirst pronostique la fin du biologique ; Oefner sent venir les derniers instants du mécanique.

Tous les deux saisissent les choses, avant qu’elles disparaissent.

Il a – et c’est la moindre des choses compte tenu de son domaine d’activité – le sens de l’image. Mais il ne faudrait peut-être pas voir en lui, uniquement, un maître du marketing : derrière ses réalisations saisissantes, il y a aussi une réflexion intéressante sur les liens que peuvent tisser les univers antagonistes du numérique et de la réalité physique, du passé et de l’à venir, du mécanique et de l’onirique. Dès lors, on est plutôt content que Lamborghini se soit adressé à lui pour mettre en scène son projet d’oeuvres NFT, nommé Space Time Memory.

Ce n’est pas que la chose en elle-même semble avoir tant de sens que ça. Je ne sais pas si c’est que je n’ai pas suffisamment creusé la question, ou si c’est que ça ne vaut pas la peine de la creuser davantage, mais pour le moment cette histoire de Space Key permettant de donner accès à des œuvres purement numériques me laisse totalement de marbre. Il se trouve que le seul objet physique de ce dispositif artistique est un ensemble de plaques de carbone sur lesquelles sont gravés les QR code donnant accès à la partie numérique de l’œuvre. Détail censé me faire frémir d’émotion : les plaques de carbone en question ont passé sept mois dans la Station Spatiale Internationale. Normalement, ça devrait me toucher un peu je suis bien bien branché conquête spatiale. Alors, forcément, des plaques de carbone qui ont fait le détour par l’ISS…

Laissons cette information se diluer dans nos veines, telle une hormone du plaisir…

Bon, à vrai dire, ça me fait autant d’effet qu’un flacon de Poppers éventé. Franchement, quelle est la valeur ajoutée de ce séjour en orbite ? Si encore ces éléments en carbone avaient joué un rôle quelconque, si c’était un morceau de la structure de l’ISS, ou à la rigueur des parcelles de plateau repas utilisés par Thomas Pesquet en personne, peut-être auraient ils pu éveiller un soupçon d’intérêt. Mais en réalité, cette idée est doublement mauvaise. Tout d’abord parce qu’elle est mauvaise, et ensuite parce qu’elle fait de la Station Spatiale une sorte de lieu magique censé valoriser tout ce qui vient y passer un moment, comme s’il était doué d’un mystérieux pouvoir de bénédiction. A vrai dire, il dispose bien d’un pouvoir de ce genre, mais il est purement économique : ce qui sort de l’ISS vaut la peau de fesses.

Mais c’est dans l’étape suivante que le travail de Fabian Oefner prend tout son sens. Car les œuvres numériques dont cette Space key est la clé ont été révélées, et ce sont des photographies numériques, d’une définition absolument hors normes, une œuvre spécialement réalisée pour l’occasion par l’artiste. Une œuvre physique, cette précision, on va le voir, est importante. Car le point de départ de l’œuvre numérique est un objet bel et bien matériel, et pas qu’un peu puisqu’il s’agit d’une Lamborghini Aventador Ultimae. Certes, elle n’est pas vraiment en état de battre un chrono puisqu’elle est intégralement démontée, pour permettre à Oefner et son équipe de mettre à exécution ce qu’il sait particulièrement bien faire : photographier chaque élément, et ce jusqu’aux plus minuscules d’entre eux, un par un, puis replacer chacun dans l’organisation générale de l’engin, mais un peu plus éloigné de ses voisins qu’il ne l’est dans la réalité, comme si la mécanique, le châssis et tout ce qui va avec étaient un univers saisi par un photographe de dimension cosmique au beau milieu de son mouvement d’expansion. Comme si le moteur explosait pour de bon.

La nouveauté pour cet artiste, c’est que Lamborghini lui offre la possibilité de donner à sa photographie une dimension supplémentaire : parce qu’il ne s’agit pas d’un tirage papier, parce qu’elle est d’une définition hallucinante, il est possible d’y naviguer, de zoomer, de se déplacer au cœur de cette ultime Aventador afin d’en détailler chaque élément, comme si on naviguait dans une galaxie pour en visiter chaque système planétaire, se posant sur le moindre satellite pour explorer ses continents, un à un, après y avoir repéré une montagne, ou une plaine, sur lesquels on mènerait une randonnée menant à tel lac, à telle crique, tel village oublié. Il y a, là, une façon de créer un lien intime et intense entre la matière originelle et l’objet dématérialisé qui donne tout son sens à ce projet, et lui donne la dimension d’une œuvre véritable.

A vrai dire, c’est là que ce projet me cueille un peu au cœur de ce que j’avais en tête en créant Conduite-intérieure : trouver une de ces terres nouvelles au coeur desquelles les bagnoles puissent évoluer sans creuser ce déficit écologique, cette dette dont nous savons bien que nous ne la rembourserons jamais ; défricher une réserve. Evidemment, rien ne remplace la matière. Et bien sûr, il faut se méfier de toutes les propositions consistant à déporter la vie dans un quelconque au-delà. On sait les promesses que peuvent faire les religions (non non, ne vivez pas dans ce bas-monde, sacrifiez cette vie pour une hypothétique sur-vie après la mort (rappelons-le, la vie après la vie est une hypothèse un poil moins accréditée que la vie avant la mort)), on a compris, depuis Nietzsche en gros, que l’idéalisme est une visée à peu près aussi fiable (non non, ne vous battez pas pour l’égalité réelle ! Battez vous plutôt pour l’Idée d’Egalité, comme ça vous aurez bonne conscience tout en maintenant, perpétuellement, une situation d’inégalité concrète, mais en donnant des leçons de morale à tout le monde). On doit maintenant se méfier un tout petit peu des promesses du numérique : les metaverses seront, tôt ou tard des manières de déporter dans un ailleurs ce qu’on ne se donnera plus la peine de vivre ici même, et une justification à la destruction consciencieuse des conditions de vie réelles, au profit d’expériences de vie tout à fait hypothétiques, et coûteuses. A terme, si la vie se déroule dans un univers parallèle, il faudra payer un loyer au proprio pour, tout simplement, vivre.

Mais ces mondes parallèles peuvent constituer des espaces transitoires entre la vie que nous menons maintenant, qui est chargée des habitudes du passé, et la vie que nous devrons mener un jour, de gré ou de force. Et nous savons bien qu’il n’y a pas beaucoup de place dans cette vie futures pour des armées de Lambo chevauchant librement dans un monde qui leur ouvrirait grand les bras. De deux choses l’une : soit les heureux propriétaires de supercars éliminent tous les êtres humains qui n’en possèdent pas, et font de la planète Terre un immense terrain de jeu sur lequel il pourront éperonner leurs montures pour leur faire cracher ce qu’elles ont dans le ventre et ce jusqu’à épuisement des ressources naturelles, soit nous décidons que les êtres humains existant doivent vivre ensemble, et il va falloir lever le pied sur les délires consuméristes. Chez Lamborghini comme chez toutes les marques équivalentes, on sent que le vent tourne, et qu’il est temps de sonner les cloches du changement d’ère : l’atmosphère est celle d’un basculement entre deux époques. Et l’amateur de ce genre d’engin sait que s’il veut en profiter, c’est maintenant qu’il faut le faire. Bientôt, tout ça va être soldé sur l’autel du Monde d’après. Que cette Aventador soit surnommée Ultimae, dans un joli mélange de modernité et de déclinaison latine, est symptomatique : il s’agit de boucler ce cycle de l’histoire en jetant un coup d’oeil sur ses tout débuts, pour célébrer ses points culminants, et en faire de beaux souvenirs. Les marques, de ce point de vue, se comportent envers nous comme des parents soudain conscients qu’ils ne sont pas éternels, et soucieux de laisser dans la mémoire de leurs enfants, quelques jolies traces.

Le problème des univers numériques, c’est qu’ils favorisent théoriquement la copie en nombre infini des produits. Autant dire que c’est peu compatible avec la volonté d’exclusivité des marques de luxe. Mais les monnaies totalement dématérialisées permettent d’importer dans les mondes virtuels les inégalités économiques qui sont celles du monde réel. Et sans doute, pour quelques temps, les metaverses vont permettre à ces objets désormais indésirables sur Terre de poursuivre leur trajectoire, furtifs, under the radar du réel. Quelque part entre la matière et la Matrice. A strictement parler, ça ne va rien résoudre : s’il faut numériser le moindre boulon de chaque bolide existant matériellement pour en garder une trace, les fermes de serveur et les réseaux nécessaires à la conservation et à la consultation de ces données vont consommer beaucoup plus d’énergie que l’utilisation réelle de ces engins. Mais pendant un temps, ça permettra leur survie, en respiration artificielle.

Fabian Oefner semble avoir compris tout ça. En propulsant cette Aventador hors de l’atmosphère, il fait un geste autrement plus poétique que celui consistant à envoyer pour de bon une Tesla dans l’univers. D’abord parce qu’il n’y a, à ce jour, aucune carcasse de Lambo sillonnant connement l’espace interplanétaire. Mais aussi parce qu’il ne s’agit pas seulement de nous montrer l’image d’une bagnole s’arrachant à l’attraction terrestre : en réalité, les lois de la gravité font bien leur œuvre sur le fuselage de l’engin, et c’est un peu comme si le corps tout entier de celui-ci réclamait, pièce après pièce, organe après organe, à revenir sur le sol du réel, préférant s’arracher à l’organisme auquel il participait jusque là, plutôt que l’accompagner dans son échappée vers l’infini, et l’au-delà. De toute façon, hors de l’atmosphère, tout cet attirail de prises d’air, d’injecteurs, de systèmes de refroidissement, ne va plus servir à grand chose. Autant s’en délester. L’Aventador dans le fond sait à quel monde elle appartient. Ce que Fabian Oefner met en scène, c’est le voyage qu’est en train d’entamer le monde mécanique, de la matière vers sa virtualisation. C’est comme un taureau qu’on embaumerait après l’avoir mis à terre dans l’arène : pour en faire un Dieu, il faut le vider de tous ses organes et n’en garder que la forme extérieure. L’Aventador visant le ciel et tentant d’atteindre son orbite de libération est l’image du prix à payer pour atteindre ces espaces dans lesquels cette forme d’automobile peut trouver, encore, un peu d’oxygène à cramer. Ce prix, c’est celui que Fabian Oefner met en scène depuis maintenant des années : l’éviscération.

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