Not of this Earth

In Advertising, Alessandro Pacciani, Art, Audi, Movies, RS4, RS5
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Plongé dans un flux de copies du bac à corriger, j’entrecoupe le flot continu de dissertations par un rapide coup d’œil sur les écrans de veille, histoire de voir si n’apparaîtrait pas quelque chose qui pourrait me reposer un peu les neurones. Et soudain, comme un signal d’alerte clignotant sur l’écran de surveillance, j’entrevois la calandre d’un coupé RS5 rouge, comme on les aime, photographié très exactement selon l’angle et l’inclinaison sous lesquels on souhaitait le voir saisi au vol. Un missile capté en pleine action, quatre roues motrices surfant sur le goudron, particules de pneu et d’asphalte virevoltant dans son sillage.

Besoin impérieux d’explorer cette piste en cliquant sur l’image, histoire de voir quel trésor elle dissimule. Et c’est un univers de pistes, de paysages urbains livrés au seul plaisir d’y tracer des trajectoires que seuls des experts en géométrie peuvent concevoir, de sons rauques et de poumons donnant tout le souffle dont ils sont capables qui s’ouvre sous les yeux. Surprise, ce n’est pas un coupé RS5 qui déchire le paysage, mais un break RS4, noir comme la fureur, cravachant sa propre mécanique pour se propulser toujours plus loin en Avant, comme si une urgence primordiale s’imposait à lui, un rendez-vous impérieux, un ultime combat.

Ce monde, qui a l’allure caractéristique d’une frontière placée pile poil à la jonction du réalisme et du fantasme, c’est un réalisateur d’origine italienne, installé au Japon et tout juste recruté par l’agence JOJX qui en est l’auteur. Alessandro Pacciani habite couramment deux univers : le jeu vidéo, et l’automobile. Et dans ses réalisations ces deux galaxies s’entrechoquent souvent, créant des cataclysmes splendides qu’on peut regarder sans retenue : nous sommes clairement dans un autre monde. Il y a quelques années Elon Musk plaçait un roadster Tesla au sommet d’une fusée SpaceX pour l’envoyer dans l’espace. En fait, les véritables fusées dont nous avons besoin pour arracher à un sol terrestre qui ne veut plus d’eux ces monstres d’aluminium, de matériaux plastiques, de cuir et de pétrole, ce sont ces réalisateurs capables de nous les faire contempler là où elles ont encore droit de cité : les univers parallèles de l’imaginaire, de l’imagerie, des rêves éveillés réveillant en les décuplant d’anciennes sensations, réactivant pour ceux qui les ont connues des micro-jouissances physiques, injectant en ceux pour qui ces expériences sont inconnues le virus du pied droit qui s’éloigne de la rotule, de la rotule qui prend ses distances avec la hanche, du bassin qui s’enfonce entre les renforts latéraux du siège, du dos qui se plaque, des bras qui tentent de demeurer souples et agiles afin de laisser les poignets faire leur boulot de virtuose, de la nuque qui cherche l’appui-tête pour ne pas partir directement sur la plage arrière, des muscles du cou qui se tendent pour que la boite crânienne ne parte pas s’exploser directement dans la vitre gauche. Odeurs de caoutchouc supplicié, sueur froide, regard qui cherche à l’horizon une trajectoire possible, cerveau qui tente de synthétiser cette courbe idéale conçue quelques dixième de secondes plus tôt et la réalité du terrain qui saute à la rétine là, tout de suite, avec ses imperfections du bitume, ses bordures de route qui sont, à la vitesse à laquelle on les aborde, des obstacles absolument infranchissables, le moindre relief formant désormais comme un mur contre lequel il est hors de question de jeter la moindre jante, parce qu’on est conscient que se jouent, là, dans ces quatre cerclages d’alliages légers, des forces équivalentes à celles qui mettent en mouvement des galaxies entières, une mécanique de précision qu’on préfère ne pas heurter afin qu’elle continue sa trajectoire imperturbablement parfaite.

Alessandro Pacciani sait restituer ces sensations hors du commun, ces expériences dont on ne sait pas si elles relèvent tout à fait du réel, ou du virtuel. Peu importe en fait : le virtuel, c’est du réel en puissance. Et de la puissance, il y a une double dose dans ce spot, parce qu’une cour de récré est toujours un peu triste quand on y joue seul ; l’urgence qui animait ce break RS4, c’était le désir irrépressible de rejoindre la RS5 sur la piste, et voir cette silhouette noire déboiter derrière la roquette rouge pour se porter à son côté, c’est un accomplissement visuel semblable à ceux qu’on éprouve en contemplant le vol supersonique d’un super-héros soudain accompagné sur l’aile gauche par un autre être supérieur doté, lui aussi, de l’aptitude à fendre l’air. C’est un ballet de haute voltige qui se déploie devant nos yeux, qui ne savent plus quelle position choisir entre l’écarquillement de l’excitation et les paupières mi-closes de la jouissance.

En regardant ces tangentes et spirales tracées par ces deux munitions de précision tellement loin de la planète Terre, j’avais en tête les mélodies jouées en mode afterburner par Joe Satriani. Mais là réside un des signes du talent de Pacciani : son micro-film n’est doublé par aucune musique. Seuls les sons du passage dans l’atmosphère de ces deux masses en mouvement viennent appuyer dans les oreilles l’impression cinétique que l’image provoque dans le corps. En surimpression, comme une apparition fugitive d’un dédoublement mythique des divinités audiesques, le spectre d’un taureau hante l’image, se devine dans la poussière arrachée au sol par une force qui contrarie l’attraction terrestre elle-même. Dans nos yeux, on peut contempler au ralenti le crash de la puissance taurine sur le mur de la rétine.

Bref. Alessandro Pacciani gagne son rond de serviette dans les catégories de ce blog. La découverte de son œuvre a provoqué un gros break dans ma mission de correcteur. Comme quoi la célébration de la vitesse peut mettre en retard. Est-ce une perte de temps ? Sans doute un peu. Mais c’est là le luxe consistant à s’octroyer un peu de loisir. Luxe qu’on s’offrira de nouveau : on reparlera d’Alessandro Pacciani.

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