Mothership Deconnection

In 412, Art, Autoradio, Ferrari
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Je m’étais dit que je partagerais une série d’images mettant en scène Daft Punk en compagnie de voitures. L’occasion de leur séparation était trop belle.

Gros malin.

Tout le monde l’a déjà fait. Daft Punk et la Ferrari 412 d’Electroma, Daft Punk photographié avec une DeLorean DMC-12, Daft Punk intégrant l’écurie de Formule 1 Lotus… Tout y est déjà passé.

Ne me reste qu’une solution : bosser un peu, ne pas me contenter de compiler des photos, et pondre du texte ! Alors voilà :

Premiers bricolages et devoirs d’école

Comme les bagnoles, la musique peut passer du garage des parents à la dimension industrielle, et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles l’automobile a toujours fait partie des repères visuels du rock’n’roll, et qu’elle a ensuite été aussi la partenaire du rap, et de la musique électro : ces arts sont cultivés dans des environnements semblables.

Daft Punk aura suivi cette trajectoire. Voyant le jour dans l’artisanat de Homework, il donnait à écouter ce que ça donne, quand on laisse les gosses jouer avec les instruments des parents : Daftendirekt, premier titre de la première galette, c’est un B. A. BA : deux apprentis font leurs gammes sur leurs machines. Et tout l’album oscille entre artisanat et party sauvage. Le duo réinvestit la culture rock du riff de guitare, du motif copié-collé structurant l’expérience corporelle et cérébrale qui conditionne et constitue l’écoute de la musique. Da Funk parle au corps tout autant qu’à la tête. Et tout Homework reproduit ce qu’on peut ressentir quand on vit le set live d’un DJ : le corps est investi par la musique pendant que l’esprit, lui, est occupé à entretenir la relation avec le maître de cérémonie. Parce que toute électronique qu’elle soit, il n’y a aucun doute sur le fait que cette musique est bel et bien faîte par des humains, pour des humains.

La réécoute de Homework, plus de vingt ans après, permet de saisir pourquoi, plus tard, l’imagerie de Daft Punk sera régulièrement liée à celle du monde automobile.

D’abord, il y a les paysages mentaux. Revolution 909 est immédiatement urbain. La rue est là dès les premières mesures de rythmique sourde, entendues comme de loin, provenant d’un sound-system clandestin qu’une patrouille de police vient rappeler à l’ordre. L’usage des filtres donne l’impression permanente que le son ne fait que passer, comme compressé par l’effet doppler qui frappe tous les sons produits par des objets en déplacement. L’effet produit est celui d’un lent travelling sur une ville, saisi depuis l’habitacle clos d’une voiture dont l’autoradio joue, sur une plage de fréquences assez faible, la musique du duo numérique. A l’opposé, Fresh s’inaugure sur les vagues de l’océan que vient couvrir, en une longue strate sonore, la distorsion d’une guitare électrique, matière fluide que sculpte cette plage ondulante, suivie depuis la route côtière. Soleil, mélancolie d’une fin d’après-midi estivale qui se déverse, liquide, sur la route du retour, travelling de nouveau sur les images kodachrome un peu solarisée des journées passées sur la plage qui n’en finissent pas de finir. Et en permanence déjà, la volonté de faire des expériences, et d’accompagner celui qui écoute dans sa propre aventure sonore, en allant le chercher là où il se trouve, quitte à ce que ce soit sur la bande FM, du côté des émotions universellement ressenties, pour le prendre par la main et l’emmener dans les coins de la cour de récré que les profs ne surveillent pas, là où on peut s’amuser tranquilles, avec les jouets des grands, mais sans leur respect des modes d’emploi.

Port du casque obligatoire

Autre lien, définitif, avec la bagnole : la mécanique. Homework expose ses principes de construction, jusqu’à les répertorier comme autant de tâches et instructions composant un programme (Technologic), et les titres fonctionnent parfois selon les principes cycliques du moteur à explosion et de l’enchaînement des forces. Gondry l’a parfaitement saisi, dans la mise en scène de sa boite à musique robotique de Around the World : la musique est comme un moteur : une fois lancé, c’est une suite ininterrompue de phénomènes nécessairement liés les uns aux autres, selon une programmation qui donne l’impression d’un mouvement parfaitement naturel, tout en étant absolument artificiel. C’est peut-être à ce moment qu’il y a cette prise de conscience chez le duo : ils sont en train de construire une immense machine. Et il leur faudra, personnellement, se mettre au diapason de la mécanique sonore, mais aussi marchande, médiatique, qu’ils ont entre les mains.

Pour le dire autrement, et tel que ça s’est passé : il va falloir devenir mécanique. Comme le pilote de Formule 1, comme le cosmonaute, le corps doit se fondre dans la machine. Et dans une telle exposition de soi, il faut bien protéger le plus fragile : la tête, parce que ça reste tout de même le cœur de ce genre de moteur. Quand, rétrospectivement, on regarde les visages de Guy-Manuel de Homem-Christo et Thomas Bangalter, on se dit que ces gosses ont bien fait de se protéger de l’univers qu’ils ont créé, car il est de dimensions clairement inhumaines. Et il est bon qu’ils aient planqué leur personne quelque part en retrait de ce processus puissant comme un univers. Les Temps modernes avaient montré ce que devient un corps, quand on l’envoie dans la machine industrielle. Daft Punk a tiré les leçons de l’expérience : on n’entre pas dans la chaine de montage. On la devient.

Alors, tant qu’à devenir mécaniques, autant aller rencontrer les plus performantes d’entre elles.

Le Mambo du mécano

Rapidement, il y a cette conviction, qui va tisser un autre lien avec le monde de la compétition automobile : il n’est pas nécessaire de mettre des visages sur cette musique. Daft Punk est un groupe sans chanteur. D’ailleurs, ce n’est pas un groupe. A strictement parler, c’est un duo dans lequel les rôles ne sont pas clairement distribués. Comme une équipe de mécaniciens attendant dans le paddock l’arrivée du bolide sur lequel il faudra, dans un temps tout aussi record que celui qu’il met à boucler un tour de piste, changer les quatre pneus, rectifier les réglages, réparer les dégâts des faits de course. Une petite dizaine d’hommes encombinaisonnés, casqués, identiques, anonymes mais nécessaires. Et sur le siège baquet, volant en main, regard rivé sur le feu vert, le pilote, qui partage avec son équipe la même apparence.

Daft Punk a compris ceci : la musique électro a quelque chose à voir avec l’écurie de Formule 1. Elle est une question de configuration, de programmation, de réglages fins, elle oscille entre dimension artisanale et ambitions mondiales, elle connait la piste comme personne, elle en maîtrise chaque virage, elle sait comment négocier les lignes droites. Tout est froidement sous contrôle. Pas une fréquence qui dépasse. Quand les quatre roues se posent sur le sol et que le pied droit enfonce l’accélérateur, c’est comme si soudainement la piste était faite de Gorilla Glass, et que les pneus y entretenaient le même lien que les doigts tissent en glissant sur un écran haptique. Tout est fluide, en place, net, sans bavure. Et plus Daft Punk a progressé dans son art, plus sa musique a su tracer d’immenses lignes droites, lisses comme des pistes de décollage, sur lesquelles on puisse lancer les multicylindres dans des accélérations sans fin, quitte à perdre son style originel. Mais on ne peut rester éternellement adolescent. Et leur honnêteté consista au moins à ne pas faire croire que, derrière leur casque, se cachaient des crânes encore juvéniles.


L’association d’esprit était si évidente qu’en 2013 on voyait le binôme faire corps avec l’écurie Lotus sur le Grand Prix de Monaco. Casques de robots sur corps de mécano, Daft Punk privatisait l’équipe, par l’intermédiaire de sa maison de disque, Columbia, sponsor de l’équipe. Les vidéos et photos montrent les androïdes au volant, déambulant sur le Grand Prix en compagnie de Romain Grosjean et Kimi Raikonnen, observant les relais au stand, rôdant autour des voitures. Random Access Memories surfait sur les ondes du succès planétaire, Get Lucky était dans les têtes de la majeure partie de l’humanité. L’opération marketing frôlait le ridicule, la présence du duo parasitant un peu l’image de la compétition elle-même, comme si un imaginaire s’installait discrètement dans un autre univers tout aussi imaginaire. Ce n’est que de la mise en scène mais, là où l’image de Benjamin Biolay dans une Formule 1 est un peu trop artificielle pour ne pas être ridicule, parce que Benjamin Biolay existe pour de vrai, et qu’il n’est pas bon quand il joue un personnage autre que le sien, les robots font preuve d’une étonnante présence dans cet univers qui n’est pas le leur. Chaque prise de vue semble témoigner du regard qu’ils portent sur leur environnement, de la conscience qu’ils ont de leur présence, du fait qu’ils sont finalement tout à fait à leur place dans cet univers à ce point marqué par les logos, les lettrages, les éléments signalétiques hyper stylisés.

ElecTrauma :

Désormais, il ne seront plus que signes parmi les signes, éléments reconnaissables, qui produisent du sens dès qu’on les met en rapport avec d’autres éléments signifiants. Peter Lindbergh les met en scène sur les plages de Normandie en compagnie d’une femme ? On y voit la relecture de Jules et Jim. On les plonge dans l’univers visuel de Leiji Matsumoto ? Ca ressemble à une évidence. Ils convient des featurings bigger than life sur un album aux dimensions interplanétaires ? On n’en est même plus étonné. Tout fait sens. Y compris quand on ne saisit pas le sens.

Visuellement, la fin de Daft Punk est principalement un extrait d’Electroma, œuvre située à mi-chemin du septième art et des installations vidéo d’art contemporain. On peut penser aussi bien aux expérimentations d’un Spike Jonze, qu’aux plans désertiques de Vanishing Point qu’à la série des Cremaster de Matthew Barney. Traversant le monde à bord d’une Ferrari 412 devenue encore plus mythique après avoir servi de véhicule au duo devenu lui-même cosmique, Daft Punk, ou plutôt les robots qui sont le signal du groupe, échouent dans un désert dans lequel ils programment, littéralement, leur propre fin. On est en 2006. Un an après ce qu’on peut considérer comme le dernier album de Daft Punk tel qu’on l’a connu jusque là. Et Electroma est une prise de conscience du passage en mode Afterburner de Daft Punk. Désormais, le duo appartiendra plus à l’industrie du spectacle qu’à la mécanique musicale. Parfois, ce sera de façon pleine, entière et sincère, comme la B.O. de Tron. Parfois, ce sera avec davantage de recul et d’ironie, les deux adolescents des années 90 regardant ce qu’ils sont devenus, cherchant l’approbation de leurs ainés à travers la voix de Giorgio Moroder, puis celle d’une planète entière, rien que ça; demande excessive, certes, mais aussitôt exaucée. Que faire de plus ? Qu’être encore ou n’être plus encore ? Ce n’est aujourd’hui plus la question.

En 1996, le jeune duo s’exprimait dans une interview filmée. Sans doute peu conscients de ce qui allait suivre, on y voit Bangalter constater, pas si étonné que ça, que depuis sa chambre il puisse produire une musique qui touche le monde entier. Il y a un public pour ce genre de musique, qui ne semblait pourtant pas si commerciale que ça. Guy-Manuel de Homem-Christo, lui, demeure davantage sur la réserve. Il est là, il fait partie du phénomène, il l’observe de l’intérieur mais n’en dit pas un mot. On devine que l’un est déjà conscient de la puissance contenue dans leurs premières expérimentations, l’autre moins. Les casques auront eu cette vertu : on n’aura absolument rien vu de leurs échanges, des élans de l’un quand l’autre avait des doutes, des réticences au moment de passer du home studio à l’orchestre symphonique.

Il en va des grands mythes de la musique pop comme des bagnoles : à la fin, il reste des images et des sons enregistrés. Subsiste aussi le rêve d’une route à parcourir encore, de perspectives qui n’ont pas encore été tout à fait explorées. Dans Batman, the Dark Knight rises, une conversation a lieu entre le héros masqué et celui qui deviendra Robin : pourquoi être masqué si c’est pour faire le bien ? Réponse du principal concerné : parce que n’importe qui pourrait aussi bien être derrière le masque, parce que le mal n’a pas le monopole de la banalité. Si le visage est voué à disparaître, le masque lui, tel une arme ou un bouclier, se transmet.

Vanishing Point

Une dernière image, donc, comme un crépuscule sans fin. Celle d’une silhouette humaine qui marche, casquée, vers un soleil éternellement couchant. Ce n’est pas tout à fait la fin d’Electroma, puisque celui-ci montrait le second droïde marchant, en feu, se consumant dans sa propre avancée. Epilogue propose une fin plus ouverte, moins catastrophique, laissant à au moins l’un des membres du groupe un peu d’espace. Moitié d’un tout dont il s’est séparé d’un apparent commun accord, il poursuit pour nous cette perspective qu’on trace mentalement quand un processus prend fin alors qu’on en attendait encore les fruits. Quand un phénomène, quel qu’il soit, prend une dimension planétaire les germes qu’il répand sont à ce point dispersés que n’importe où, n’importe quand, ils peuvent donner lieux à des résurgences, des reprises, des boutures, des clones, des variants.

Les casques sont désormais posés sur le muret qui borde la piste du Grand Prix de Formule 1. Les deux membres des Daft-Punk ont, eux, la tête ailleurs. Contact, dernier titre de Random Access Memories, est une mise en scène de cette nécessaire rupture : peu à peu, la grandiloquence symphonique, l’inspiration presque variété de cet ultime album se fait doubler par une stridence filtrée qui saccage tout sur son passage. Les gamins sont encore là. Ils sont partis faire un tour de karting, l’esprit léger, redescendus parmi nous.

Restent deux casques, livrés pour nous pauvres pécheurs. Tels une épée de Merlin plantée au beau milieu du paysage, ou un marteau de Thor, il est probable qu’ils tailleront un peu grand pour la plupart des crânes qui ambitionneront de s’y glisser. Il faudra encore patienter un peu avant qu’un autre groupe parvienne, à son tour, à nous véhiculer, one more time, de ce genre de trottoir où on peut croiser des chiens un peu abattus, vers ces déserts mystiques qui sont aussi des pistes d’envol vers l’au-delà.


Des photos des Daft Punk en compagnie de voitures, au-delà de celles qu’on voit déjà partout, on en trouvera aussi du côté du compte Instagram de Calvin Courjon, qui partage sa séance photo mise en scène autour de quelques meubles design et une Porsche 356 :

https://www.instagram.com/p/Bw3xE6QF_jv/

Quant au shooting saisi sur la plage d’Ault, dans une sorte de remake étrange de Jules et Jim, en compagnie de la Ferrari 412 d’Electroma, on peut le voir ici :

http://peterlindbergh.foundation/stories/28

Et pour finir, la fin :

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