J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez imaginer…

In Ash Thorp, Evinetta, Ferrari, Ferrari 512 S Berlinetta Speciale, Non classé
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Hey Leonardo, on a une réponse à ta question métaphysique :

Oui, on croit en la réincarnation.

Mais pas tout à fait pour les raisons que tu nous proposes. Parce que, oui, ok, ta Fiat 500 est plutôt réussie, mais à vrai dire, on se méfie un peu, à force, de cette façon dont la bourgeoisie se récupère pour son usage privé les objets qui, jadis, étaient ceux que pouvaient s’acheter les classes populaires. A strictement parler, il s’agit ni plus ni moins d’appropriation culturelle, et on aimerait bien ne pas voir dans 30 ans Timothée Chamalet nous poser exactement la même question au volant d’une Dacia e-Logan MK1 décorée par les grandes marques de luxe du moment, carburant à l’hydrogène et vendue pour la modique somme de 120 000 néo-euros. Et pardon, mais Citroën est bien plus fidèle à son propre esprit en proposant aujourd’hui des AMI, que Fiat ne l’est à la 500 en nous mettant une star au volant pour y injecter de la valeur ajoutée.

Bref, la réincarnation, c’est quand même mieux quand c’est un luxe réservé aux Dieux. Et ces derniers jours, nous avons eu l’occasion d’observer un phénomène quasi-mystique : de l’Olympe automobile est descendue une créature impossible, un être que seuls les mythes savent concevoir, une forme hybride, moitié fantasme conceptuel, moitié bête de course, elle-même hybridée une seconde fois, en y injectant la puissance de Zeus, la foudre électrique, puis une troisième fois en en envoyant la créature dans un univers purement numérique.

Le futur rétrospectif

Bien qu’elle nous vienne de 1969, la ligne du concept Evinetta semble s’être trompée d’époque en choisissant 2021 pour émerger de l’oubli. Manifestement, elle avait été dessinée pour des automobilistes de la seconde moitié du 21e siècle, qui n’auraient pas à se plier aux exigences actuelles de la circulation. A la façon dont on pourrait croire que certaines peintures préhistoriques représentent des vaisseaux extraterrestres se posant sur Terre, observer en 1969 l’invraisemblablement belle Ferrari 512 Berlinetta Speciale, c’est avoir l’impression qu’à la fin des sixties, un esprit plus éveillé que la moyenne avait vu le futur, et qu’il en avait sculpté l’une des plus belles formes dans le métal, le verre et la gomme.

Chef d’oeuvre de Filippo Sapino, cette sculpture automobile est un des objets bagnolistiques les plus radicaux qui aient été créés. Un bolide, au sens astrophysique : quelque chose qui, venu de l’espace, a traversé le ciel tellement vite qu’à l’exception de quelques heureux élus, on n’a pas eu le temps de l’apercevoir. Un météore qui, cependant, aura permis l’éclosion de brillantes conséquences, la Ferrari 512 S Modulo conçue par Paolo Martin pour Pininfarina, ou la Lancia Stratos Zéro, dessinée par Gandini, rien que ça, semblent traverser le firmament dans son sillage proche, prenant l’aspiration pour percer l’atmosphère sans s’y désintégrer. Pour Sapino, cette Ferrari hypothétique était l’aboutissement de recherches plastiques menées, juste avant, sur l’Abarth 2000, déjà dessinée dans les studios de Pininfarina.

El Millenium Condor pasa

A vrai dire, la Berlinetta Speciale était, vraiment, un concept. En théorie, elle était animée par le V12 6 litres de la 612 de course. Et ses dessous étaient ceux de la 312 P, un chassis accidenté récupéré pour servir d’ossature à cette carrosserie venue d’un autre monde. Après tout, c’est un ainsi qu’on construit des demi-dieux. Le bloc moteur était une coquille vide. La Berlinette aurait été une sculpture statique, mais son allure suffisait, à elle seule, à propulser l’engin dans des univers imaginaires, les seuls qui soient taillés à sa démesure.

Le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre, dès lors, ne consiste pas à la réaliser. On pourrait évidemment former de la fibre pour qu’elle épouse les lignes du concept, et glisser sous sa peau tendue une mécanique capable de l’arracher au goudron. Mais si on veut être fidèle à ce modèle, il faut lui conserver son statut de dreamcar. Et pour cela, il faut la priver d’une pleine et entière existence.

L’Eve future

C’est du moins la conclusion à laquelle semble être arrivé Ash Thorp, son créateur, qui a préféré ressusciter cette forme de façon purement virtuelle, une forme en 3D traversant pied au plancher son univers numérique. Et le succès de la démarche tient sans doute au talent d’Ash Thorp pour créer parallèlement l’environnement, et la navette spéciale qui sert à l’explorer. Evinetta est dès lors tout autant le nom de cette voiture, que celui de la planète mentale labourée par ces pneus slick.

La bagnole définit son propre univers, et celui-ci en retour lui offre la vie. Finalement, c’est là l’histoire d’Eve en personne : pour mettre la vie au monde, il faut un monde. Ash Thorp est le démiurge qui offre à Evinetta le monde qu’il lui faut pour évoluer enfin. Et comme la berlinette originelle, elle a des dessous techniques théoriques : une base de Tesla Model S, en single motor, ce qui devrait bien suffire.

Tout ça donne un micro-film, seul témoin de l’existence de cette déesse. Il faudra nous y faire. Si un jour notre époque connaît un nouveau prophète, il ne viendra pas avec un livre à la main. La révélation sera image, et nous n’aurons plus qu’à en croire nos yeux.

Un air de famille

Derrière les images créées par Ash Throp, on devine son panthéon et les Dieux auxquels il voue son propre culte. Ridley Scott en père fondateur, sans doute, et Denis Villeneuve en fils prodigue. On ne s’étonnera pas de savoir que derrière ce designer, il y a un concepteur d’interfaces numériques pour Ender’s Game, ou le réalisateur du générique de fin de X-Men First Class. Et quelque chose nous dit qu’il a aussi un peu regardé Tarkovski, et Bella Tarr. Le meilleur de pas mal de mondes.

Un homme erre dans un univers qui semble avoir quelque peine à conserver sa propre structure. Une bagnole aiguisée comme un rasoir traverse ce paysage, et comme la lame d’un scalpel laser, elle en découpe la surface et la suture dans le même mouvement chirurgical. Parce qu’elle en ouvre la chair, l’univers semble trembler à son passage, comme si une onde tellurique l’accompagnait dans son mouvement, sans qu’on puisse dire si c’est elle qui la porte, ou si, onde de choc, elle est le témoignage après coup de son tracé.

Dans nos esprits subalternes, rôde ce pressentiment : c’est trop beau pour être vrai, et notre monde ne suffirait pas à contenir une telle puissance esthétique. Alors, on a moins le désir de voir un constructeur se lancer dans la production d’Evinetta, que de contempler cette trajectoire lancée comme un prologue, et de la prolonger dans un univers supra-lunaire outre-galactique, vers l’infini et bien au-delà. On aimerait se faire prêtre et invoquer des forces supérieures : Qu’une pareille Genèse soit suivie des effets qu’elle mérite ! Que Seth Ickerman, ce sorcier stellaire aux deux visages accueille comme il se doit dans son propre univers cette comète ! Nos neurones entonnent déjà des cantiques composés par Carpenter Brut. Nos yeux n’attendent plus qu’une chose : que telle une balle traçante, Evinetta les fende en deux à son passage, et que s’ouvre à nos regards une fêlure dans l’univers qui laisse entrevoir ce qui anime ses entrailles.

Tous ces moments se perdront dans le temps… comme… les larmes dans la pluie…

Il est temps de mourir.

et de ressusciter.


Evinetta Origins :

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