Sellectrique

In BMW, Hello Moto
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Voudrait-on être rassuré sur l’aptitude du design BMW à faire monter dans le rouge le compte-tours du désir, il faudrait aller trainer du côté de la division Motorrad, qui s’occupe de concevoir les deux roues de la marque. De ce côté ci, on trouve encore une forme d’audace qui ne boude pas son plaisir, sans cultiver de vaines nostalgies rétro, et sans verser non plus dans de complaisantes visions d’un avenir aseptisé.

Surtout, le deux-roues est la dimension idéale du déplacement urbain, si on veut que celui-ci soit individuel et motorisé. Passe-partout, économe en encombrement et en énergie, rapide, fluide, il est au citadin ce que le cheval fut au rural : une monture fidèle, mais risquée : rouler quotidiennement en deux roues, c’est souhaiter chaque matin une bonne journée à sa famille, avec dans la voix le petit tremblement qu’ont ceux qui sont conscients de, peut-être, prononcer ces mots pour la dernière fois.

La vie menée sur deux roues est rude, brute, rèche. On s’y frotte, littéralement, aux panneaux de carrosserie, on y embrasse le goudron. Il y a quelque chose d’insensé dans le fait qu’il soit autorisé de se déplacer en deux roues. Une société qui confine sa population quand un virus court les rues devrait abolir définitivement le deux-roues. La disproportion des mesures mises en œuvre pour protéger, respectivement, l’automobiliste et le motard est simplement sidérante. Elle met en évidence à quel point, sur la route, les citoyens ne sont pas égaux face au droit, élémentaire, à la survie.

Mais si tout se passe bien – et parfois, tout se passe bien – rien ne vaut le sentiment de liberté consistant à surfer sur le goudron des rues, sautant de plaque d’égout en plaque d’égout, virevoltant sur les saignées, se jouant des reliefs dessinés sur la surface des avenues par les multiples travaux qui y ont taillé de profondes cicatrices. On a tous déjà envié ces mecs qui déposent tout le monde au feu vert, calés un peu en arrière sur la selle de leur T-Max, poignée de gaz tirée en arrière, poignet plié en deux, roue arrière agrippant tout ce qu’elle peut trouver dans les aspérités du goudron pour mieux propulser ce projectile sur lequel un être humain fait mine de se la jouer détendu, alors qu’en réalité, il s’accroche d’autant plus à sa monture que, à la différence d’un motard, il ne peut pas le faire à la seule force des cuisses. Il y a quelque chose du gladiateur ou du spartiate dans ces pilotes urbains, qui font un peu penser au conducteur de char antique, en équilibre précaire sur son véhicule. Il y a aussi quelque chose du skater dans cette agilité et cette façon de se jouer des obstacles, fixes et mouvants. Et la selle basse, au plus près de la roue arrière, elle-même rejetée le plus en arrière possible, pour que le transfert de poids à l’accélération tire de chaque cheval vapeur et de chaque newton-mètre sa quintessence, c’est un peu le jean porté au milieu du cul, avec la négligence du cowboy dont la ceinture porte-flingue descend d’un cran la taille sur la silhouette. Vous voyez Negan dans the Walking dead ? Ce type de scooter, c’est aussi ce genre de dégaine puissamment désinvolte.

Bas sur la route. C’est ainsi qu’il y a trois ans BMW concevait le concept Link, présenté au concours d’élégance de la Villa d’Este. Minimaliste, déséquilibré, radical. A l’avant, un carénage aux reliefs contemporains ménageait au conducteur de la place pour ses pieds. A l’arrière, la structure mécanique se dévoilait pour réduire l’engin à sa plus simple expression. Ce scooter virtuel ressemblait à un fantasme monté sur deux roues. Pur, brutal, racé, intimidant et désirable. Quand on atteint ce niveau d’attraction mêlée d’intimidation, le juste mot, c’est la fascination. Avec ses panneaux qui sont simultanément carénages et déflecteurs aérodynamiques, avec ses pans coupés, ses ruptures de style brutales, son montage cut, le concept Link semblait taillé à la machette, tranché à la hache, acéré comme peuvent l’être les concepts qui resteront lettre morte.

Mais voila, trois ans après ce coup d’essai, voici que BMW sort, pour de bon, le scooter commercialisé qui est le descendant direct du Link. Il s’appelle BMW Motorrad Definition CE O4. Et il est la déclinaison à peine adaptée à la vie réelle du concept qui l’a précédé. De l’originel, il a conservé l’aspect affûté, et le cul dont on a viré, en gros, tout sauf la roue et la transmission. Pas de ligne d’échappement, puisque le CE 04 est entièrement électrique, et paradoxalement, l’engin trouve dans l’absence de cet équipement une part de sa puissance formelle : Tel un moine combattant dont la vie serait rythmée par les renoncements et l’ascétisme, le postérieur de ce scooter exprime la rigueur de vie de ceux dont la vie impose des choix tranchés. Ce scooter est au deux-roues ce que Tyler Durden est à Jack : sa version qui sait ce qu’elle veut, et qui a renoncé à tout ce qui n’était pas absolument nécessaire.

Dès qu’on le voit, on s’imagine sur sa selle, lançant vers la roue arrière les watts comme on enverrait une armée d’Orques dévaster l’Isengard. Le cul frôlé par le pneu, le dos léché par les particules de gomme arrachées par le couple électrique et l’abrasion provoquée par le bitume. On ne devine pas encore à quel point BMW a poussé le concept de connexion, mais on sait que l’engin est prévu comme une interface entre les dimensions numérique et analogique de nos vies. Et il suffit de regarder le profil pour saisir à quelle partie de notre univers duel appartiennent l’avant, et l’arrière. La gueule de l’engin est dédiée à la connectivité, au lien avec les réseaux, au repérage dans l’espace via les systèmes de cartographie. Elle est la surface de contact avec le monde, le poste de contrôle depuis lequel on peut trouver ses repères pour s’y glisser, comme un fluide. L’arrière, lui, se débarrasse de tout ce qui pourrait être considéré comme superflu. La selle elle-même est minimaliste, et on se demande un peu comment un second passager pourrait y trouver place : où poserait-il ses pieds, à quoi s’accrocherait-il ? Aucun système de fixation de plaque d’immatriculation, pas de clignotants, le postérieur de l’engin est épuré et son profil droit ne révélant aucune pièce mécanique, semble appartenir à un véhicule dont on se demande quelles forces mystérieuses peuvent bien l’animer. C’est le versant analogique de l’engin, et ce qu’il faut comprendre derrière ce mot, c’est que bien qu’électrique, le Definition CE 04 est un engin hybride, né des amours étranges de l’avenir et du passé. Une part de lui file déjà vers un nouveau rapport au monde, qui mêle de façon de plus en plus indiscernable la ville réelle et l’image qu’il se forme d’elle sur nos écrans, quelle que soit l’expérience qu’on y vit, rencontres, découvertes, exploration, ou simple déplacement sans but. Plaisir de plus en plus théorique, sensations numériques, expériences situées quelque part dans l’utopie qu’on appelle maintenant le Cloud. L’autre part, c’est ce qui reste de matériel dans l’expérience du déplacement. De la totalité de l’engin, l’arrière est ce qui est le plus directement branché sur le corps qui y pose son cul. Parce que les accélérations, la vitesse, le surf entre les vagues de bagnoles et la liquéfaction de soi-même dans les artères qui dessinent la ville sont des expériences vécues, des sensations corporelles qu’aucune numérisation ne peut enregistrer, puis restituer. Il n’est pas étonnant que l’empattement de ce scooter semble si long : tout se passe comme si la roue arrière voulait prendre ses distances avec ce qui anime l’avant.

Pour autant, dans sa belle schizophrénie, le CE 04 semble être un objet parfaitement en phase avec son temps, qui est lui-même assis entre deux chaises : d’un côté, la numérisation galopante de nos vies, et de l’autre, la tentative de conserver un lien avec la matière, une porte de sortie dérobée, hors de la Matrice. Sous son allure de moto dessinée pour figurer dans un reboot de Tron, ce scooter pourrait être l’engin idéal pour s’évader de cet univers devenu, excessivement, numérique.

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2 Comments

  1. Je trouve que tes 3 derniers articles concernant le groupe BMW-Mini reflète bien la tendance actuelle légèrement schizophrène des constructeurs auto qui tirent dans toutes les directions, espérant trouver la bonne formule pour la « mobilité » du futur proche.
    Et l’ami Walz, convoqué par BMW pour les raisons que tu as bien mis en évidence, ne me parait pas plus sûr de lui finalement. Même si le spot finit sur une sorte de « pourquoi pas », j’ai l’impression que si les constructeurs cherchent, c’est que les utilisateurs ne sont pas vraiment fixés non plus !
    La période actuelle génère de l’incertitude : « si je télétravaille, je n’ai plus besoin du même véhicule ? », « si je m’éloigne du centre-ville, ma voiture n’est plus vraiment adaptée ? », etc…
    Le format SUV, qui remplace la silhouette de la berline traditionnelle dans la représentation de l’auto, est souvent choisi pour la sensation de sécurité qu’il dégage. Pourquoi ce besoin de se protéger dans nos voitures, elles qui symbolisaient il y a encore peu de temps la liberté, l’évasion ?
    Bref, de nos vies trop confortables, trop grasses, trop oisives, trop conditionnées, naît la confusion…

  2. Et rien à voir : suggestions pour la lecture de ton site:
    – un thème sombre pour lire confortablement dans la pénombre et ainsi s’endormir plus intelligent !
    – un bouton flottant pour remonter en haut de page une fois arrivé en bas, pour reprendre son souffle et mieux replonger…

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