Virtual Insanity

In Bolide, Bugatti
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Qu’est-ce que le réel ?

Bonne question. On pourrait dire que c’est ce qui advient, ce qui passe du possible à l’actuel, ce qui émerge hors de la simple virtualité. Mais en fait, le réel ne s’éprouve jamais aussi bien que lorsqu’on se tient à sa propre lisière, à la frontière non matérialisée qui sépare ce qui est, et ce qui n’est pas. Ce que depuis l’antiquité on appelle l’être, et le non-être.

Inconcevable

A bien des titres, quand bien même il existe au moins un prototype roulant de la Bugatti Bolide, celle-ci a du mal à entrer dans la catégorie de ce qui peut être considéré comme réel. D’abord parce que c’est un objet d’un autre temps, marqué par une recherche phénoménale d’allègement, qui lui permet d’être aussi svelte que, par exemple, une Clio 4 RS. Sauf que dans le poids de l’ensemble on intègre un W16 de 1850cv. Pour embarquer dans la Clio une puissance approchante, il faudrait y empiler, en les casant là où on peut, neuf moteurs, soit trente six cylindres, et tenter de faire entrer au milieu de tout ça une transmission capable d’emmener le poids plume ailleurs que dans le décor. Et bien sûr, on atteindrait sans doute un poids total qui réclamerait de passer le permis poids lourd avant d’en prendre le volant.

On va donc plutôt faire confiance à Bugatti pour nous emmener, de façon purement imaginaire puisqu’aucun d’entre nous, pauvres humains, n’y posera jamais une quelconque partie de son corps, et les fesses encore moins que le reste, dans cette aventure un tout petit peu excessive. Puissance extrême, au beau milieu de presque rien. Disons ça autrement : cette voiture est une pure puissance.

C’est ce qui fait d’elle une voiture virtuelle. En effet, le mot « virtuel » désigne ce qui est « en puissance », ce qui pourrait être si on l’activait, mais demeure un potentiel tant qu’on ne le convoque pas. Ici, la voiture étant entièrement définie par cette force qu’elle pourrait déployer, mais qu’elle ne va quasiment jamais mettre en œuvre, on peut considérer que sa caractéristique intime la plus saisissante est une possibilité qui demeurera théorique, hypothétique, dont on parlera toujours au conditionnel : on pourrait faire le 0 à 100 en 2,17 secondes. On pourrait faire le 0-400-0 en 24,63 secondes. On pourrait boucler le Nürburgring et 5 minutes, 23 secondes et 1 centième, soit à une vitesse encore jamais vue sur ce circuit. Et le circuit du Mans pourrait être parcouru en 5 minutes, 19 secondes et 54 centièmes. Partout, cette Bugatti explose tout ce a en tête comme références de vitesse. Au point qu’on se dit que même si la marque pose un jour cette voiture sur le goudron, personne ne réalisera de tels temps. Ou bien ça arrivera une fois, pour dire qu’un être humain l’a fait. La barre sera posée à une hauteur telle qu’on ne pourra pas vraiment la regarder sans être ébloui par le soleil, alors on baissera la tête, et les yeux, pour les tourner vers l’ici-bas, qui est notre pain quotidien à nous autres, les communs du mortel. Le conducteur type de la Bolide n’existe pas. A chaque ouverture de la portière, son statut serait remis en question car, à strictement parler, il faudrait s’imposer un bilan de santé avant d’en prendre le volant, histoire d’être sûr que le corps soit à la hauteur du potentiel démentiel de cette voiture. Et à vrai dire, il ne peut pas l’être.

Anciens rites

Précisons un petit détail, qui a son importance : ce niveau de performances est atteint à l’ancienne, c’est dire sans booster la puissance ou le couple avec des flux électriques. D’où le poids plume. D’où le son tonitruant aussi, brutal, rêche, volcanique.

La Bolide, c’est aussi une façon pour Bugatti de se hisser au-dessus de la mêlée : là où les concurrents déclarés dopent leur mécaniques avec les apports énergétiques des batteries, se tirant une balle dans le pied au moment de passer sur la balance, la marque alsacienne réalise la prouesse de rivaliser en s’en tenant à ce que la tradition a depuis longtemps établi. De la haute technologie, il y en a partout, mais elle est entièrement mise au service de ce travail d’artisan qui, méticuleusement conçoit des pièces pour qu’elles soient, exactement, à la mesure de la mécanique à laquelle elles participent. Alors, quand on se tient ainsi tout en haut de l’Olympe, on n’a pas à descendre se mesurer aux autres : on lance juste un éclair dans l’univers, et le tonnerre qui résonne dans le cosmos suffit à remettre les pendules à l’heure, et à calmer les prétendants. Une flèche bleue et noire, correctement décochée, et l’ordre du monde est rétabli.

Cette conception aujourd’hui très particulière, on la perçoit dans la façon dont la carrosserie semble être un volume sculpté pour venir recouvrir la mécanique, en épousant ses formes uniquement orientées vers la performance. Comme si les surfaces étaient constituée d’une simple feuille d’un matériau aussi léger que l’enveloppe des ballons gonflés à l’hélium, à laquelle seule la puissance intérieure de l’engin permettrait d’être tendue et d’adopter les formes qui sont les siennes. A strictement parler, la carrosserie est indescriptible. Il faut la voir pour la croire. Tout au plus peut-on l’évoquer à travers les sensations qu’elle provoque à distance : de l’attraction, et de la répulsion aussi, la perception, nette, d’un grand danger mais aussi la conviction que celui-ci est mesuré, maîtrisé, canalisé par la technique, de la peur, instinctive, ce genre de réflexe qu’on éprouve quand apparaît dans l’environnement une force si brutale qu’on a l’impression en la regardant dans les yeux, que c’est la mort elle-même qu’on est en train d’embrasser. Et puis il y a cet arrière sculpté comme une absence. Pure béance, le cul de la Bolide est la gueule géante d’un ogre prêt à dévorer le moindre brin de puissance qui passerait à sa portée, un postérieur dont cette créature aurait elle-même arraché la chair, s’amputant d’une partie d’elle-même pour s’alléger encore plus, et filer plus vite encore. Carrosserie auto-mutilée, la Bugatti Bolide s’avance sur la ligne de départ blessée, éventrée, mais prête à déposer toute autre forme de moyen de déplacement, roulant, volant peu importe : elle ne fait pas de quartier, et exécute tout rival, sans sommation. Quand on s’est soi-même sacrifié en majeure partie, on n’a plus aucune pitié pour les adversaires.

Absenthéisme

Intérieurement, rien ne dépasse, tout est focalisé sur le rush vers la ligne d’horizon. Le virtual cockpit façon Peugeot est ici réinterprété en position plus basse, et en décapitant le volant, afin de ménager au regard une perspective digne de ce nom entre les poings désespérément serrés sur les deux branches latérales. En mode panique totale, le regard ne saura plus s’il peut se permettre de quitter la route des yeux, car à 500 km/h, en une seconde, ce sont presque 140 m qui sont parcourus. Trop vite pour le corps, tant pis pour lui. Si habiter est le verbe qui désigne la façon dont les êtres humains peuvent occuper un espace, cet habitacle est à la frontière de l’inhabitable, tant il semble être conçu pour un être sur-humain. Comme si une technologie alien s’apprêtait à s’aventurer sur le réseau routier humain. La Bolide paraît un peu déplacée une fois posée dans notre monde. Et même si son univers est censé être celui des circuits, il faudrait en réalité lui en construire un qui lui soit dédié, avec lequel la voiture serait livrée, pour son usage exclusif.

La Bolide est un peu à l’automobiliste ce que Captain Marvel est aux scénaristes du MCU : une puissance tellement définitive que personne ne saurait trop quoi en faire. Personnage ultime, on hésite à faire intervenir Captain Marvel, parce que son arrivée signe, tout bonnement, la fin de tout scénario. Rien ne lui résistant, elle met fin à tout suspens. Seule son absence peut encore faire sens. La Bugatti Bolide est du même ordre : parce qu’elle est ultime, elle atteint un seuil du puissance au-delà duquel le seul acte possible, c’est l’auto-destruction.

Rien de tout ça ne peut être réel. A strictement parler, la voiture est indescriptible, et aucune des caractéristiques que nous avons citées ne semble être simplement possible. Et pourtant, elle tourne. Si on devait appliquer à cet engin des termes appropriés, on devrait affirmer qu’il relève du mythe, comme s’il se tenait juste sous la surface de la définition même de l’automobile, et que les automobiles réelles n’étaient, chacune, qu’une parcelle de cette divinité, lui empruntant tel ou tel aspect, ou une portion, nécessairement limitée mais amplement suffisante, de son rapport poids/puissance. C’est l’Alpha, et l’Omega, la définition originelle, et la forme ultime, le point culminant, celle au-delà de laquelle il faudra bien passer à autre chose, la fin de l’histoire.

Façon collision stellaire Melancholique filmée par Lars von Trier, un bolide traverse le ciel d’un monde dont les habitants sentent que quelque chose comme une fin s’approche. Laissant derrière lui une trainée incendiaire, il s’écrase au sol et dans ce crash-test c’est la planète, pas très en forme, qui morfle. Dans un paysage nivelé par le choc, carbonisé par l’impact, ce météorite se tient, concentrant en lui une puissance dont personne ne sait trop quoi faire. Maintenant, ça sent clairement le roussi. Les humains lui jettent des regards furtifs, craignant d’être foudroyés sur place si la créature les voyait faire. On se tient à distance respectueuse de l’objet, comme on le fait avec les êtres sacrés, ou les monstres. Tout le monde a clairement conscience que toute surenchère est désormais vaine.

La messe est dite.

Le temps est venu de passer à autre chose.

Et a priori, il est fort possible que ce soit précisément le programme de Bugatti.

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