Larvatus prodeo

In 3008, Peugeot
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Etrange impression : nous regardons le travail d’un designer entre-temps parti travailler ailleurs. Si un modèle, dans l’histoire récente de Peugeot, a sonné l’entrée dans une ère nouvelle, c’est bien le 3008. Aboutissement d’une démarche logique, réalisation matérielle d’une idée, ou d’une vision, il a défini la marque, il l’a incarnée comme un acteur endosse un rôle auparavant pris en charge par d’autres que lui. A la façon dont Daniel Craig est devenu James Bond, le 3008 est devenu Peugeot. A moins que ce soit l’inverse : comme James Bond a pris la forme de Daniel Craig, Peugeot s’est réincarné dans le 3008. Au point qu’à partir de lui, les signes stylistiques et l’architecture qu’il a apportées dans le vocabulaire de la marque ont inséminé les autres modèles, en lesquels on reconnaît les gènes de ce premier maillon de la chaîne, jamais tout à fait copiés tels quels, toujours déclinés de façon renouvelée, sans jamais donner l’impression qu’un même moule, de différentes tailles, servirait chez Peugeot à produire tous les modèles de la gamme.

Jusque là, appliquer les codes du 3008 sur la berline 508 ou à la citadine 208, c’était une question de déclinaison. Mais comment faire évoluer ce vocabulaire sur le 3008 lui-même, alors que c’est ce modèle qui en était l’initiateur ? Comment redessiner celui qui a jeté les premiers traits ? Comment renouveler la flamme en celui qui a allumé le feu du design Peugeot actuel ? Comment redessiner le modèle lui-même ? Un tel projet pouvait paraître délicat. Et tout le monde serrait un peu les fesses en attendant de découvrir le résultat. On voyait un peu trop ce qu’il y avait à perdre, et pas très bien ce qu’il y aurait à gagner à changer une équipe qui, stylistiquement et commercialement, s’en sort déjà plus que bien ; et tout en appréciant à sa juste et grande valeur le concept Instinct, on se demandait si on était vraiment prêt à voir le 3008 ouvrir grand la bouche comme ça, et se doter d’une face avant à ce point béante.

Alors, devant le résultat, on est pris d’un double mouvement. Le premier, c’est le soulagement. Car oui, les principes lancés par le concept Instinct sont bien mis en oeuvre, et la calandre s’ouvre; largement. Très largement, même. Car si elle grignote les joues de la face avant, gagnant en extension horizontale, elle ne se contente pas de cette expansion : ses stries se poursuivent sur le bouclier, élargissant encore davantage le rictus, comme si le 3008 avalait désormais la route comme les baleines ingurgitant des gigalitres d’eau afin d’en extraire la moindre parcelle de carburant. Avec l’apparition des crocs qui barrent presque verticalement (c’est à dire, en fait, de façon savamment oblique) son visage, cette expansion de la calandre est le fait marquant de ce nouveau dessin. Ça n’allège pas le style de cet avant. Au contraire, le 3008 persiste et assume la masse de sa proue. C’est sa signature. Et si certains trouvent que 2008 et 3008 sont excessivement semblables, on peut tout de même les distinguer ainsi : le 2008 affiche une face avant qui est construite comme une muraille au sommet de laquelle se trouve le petit regard perçant de ses phares (dont je me demande, à force, si je ne préfère pas encore plus les versions les moins chères, qui me semblent plus incisives), qui semblent éclairer comme le fait le soleil quand ses rayons rasent les cimes d’une chaîne de montagne. Le 3008 est davantage dessiné comme une vague avançant vers le rivage. Sa calandre s’enroule vers le haut, comme la crête d’une déferlante sur le point de se briser. Et dans leur nouveau dessin, les optique semblent accompagner ce mouvement, comme si elles se brisaient pour s’écouler en leur centre.

A vrai dire, il se passe quelque chose d’assez étonnant avec cette calandre. Étonnant, parce qu’imprévisible. On pourrait penser que Peugeot cède à la mode des grandes calandres, telles que les marques « premium » allemandes en proposent de façon parfois caricaturales sur leurs propres modèles. Pourtant, ici, le Lion s’engage dans quelque chose d’un peu différent. Les calandres allemandes sont classiques : elles reprennent les formes et les contours des anciennes entrées d’air, jadis justifiées par la nécessité de gaver les radiateurs d’air frais et le besoin de la combustion en oxygène, aujourd’hui davantage réclamées par le goût un peu ostentatoire d’en imposer aux autres. L’originalité de la calandre Peugeot telle qu’elle se dessine ici, c’est de ne pas être délimitée comme le sont les ouvertures pratiquées dans les faces avant des autres marques : l’ouverture n’a pas de forme précise, elle se fond, de façon un peu floue, dans le bouclier, sans qu’on puisse très nettement en discerner les limites exactes. Ce motif, on l’avait déjà croisé sur le concept Instinct, et il est ici décliné en série.

Au-delà de la forme inédite, une telle proposition a du sens : si les façades grandes ouvertes sont le signe logiquement spécifique des modèles thermiques, alors la 3008 a vocation à recevoir ce genre d’ouverture, puisque toutes les déclinaisons sont dotées d’un moteur à explosion. Mais peu à peu, la gamme s’électrifie, et les modèles électriques n’ont pas besoin de telles entrées d’air. Aussi prend-on l’habitude de voir des véhicules marchant aux kilowatts dépourvus d’ouverture frontale, présentant une surface entièrement carrossée à l’air qui s’écoule à l’extérieur, sans avoir jamais besoin de le laisser pénétrer dans les compartiments techniques, puisqu’en l’absence de véritable mécanique, il n’y a pas non plus de refroidissement et d’admission d’air. En faisant se fondre la calandre dans la carrosserie, Gilles Vidal a réussi à faire fusionner deux types de façades avant en un seul et même visage, dont la forme épouse non pas la fonction, mais les fonctions : électrique sur les petits trajets, thermique sur les déplacements un peu plus longs, et hybride pour les cavalcades un peu plus pêchues.

L’impression que ça donne, c’est celle d’une calandre classique, qu’on aurait étirée sur les côtés. Alors que sur les 208 électriques, c’est plutôt la couleur de la carrosserie qui s’étire sur la calandre. Bon timing, au moment où tout le monde doit sortir masqué : le 3008 lui aussi barre son visage d’un masque qui s’étire vers les oreilles. Étonnant mimétisme évidemment non voulu. Mais la justesse peut, parfois, s’établir par hasard et, ici, on peut dire que le SUV Peugeot change de visage au moment où les êtres humains, sur la planète, le font aussi. C’est ce qui s’appelle être dans le bon timing.

Ce que le 3008 récupère du 2008, c’est cette façon dont les crocs, cintrés vers le bas, pincent le dessin de cette façade et, par effet de contraste, donnent l’impression que les roues sont carrossées négativement, ce qui assoit la voiture au sol, malgré sa hauteur. Le 3008 accentue ici son assise, et semble très solidement campé sur la route, prêt à se lancer, muscles déjà tendus.

Les optiques sont assez profondément modifiées, et elles gagnent en simplicité au point qu’on peut presque regretter que leur design intérieur en fasse trop peu. Mais c’est manifestement un parti pris, puisque celui-ci n’est que l’écho de ce qu’on avait déjà observé sur la 508. A l’intérieur du bloc, simplement, deux unités d’éclairage. Sobre, minimaliste. Pas de stries, pas de mise en scène d’une supposée profondeur, pas de reliefs spectaculaires. Au point qu’on peut trouver que ça manque un peu de définition. Sur le 3008, le fait que les phares ne soient pas surmontés par le capot, au fond duquel ils semblent se cacher sur la berline 508, enlève aussi à ce regard une partie de son agressivité. Ici, on ne saurait trop dire où regarde le 3008, les modules d’éclairage ne paraissant véritablement à leur place que lorsqu’on regarde la voiture de pleine face, en légère plongée, position un peu rare à vrai dire. Et ce flottement est ce qui donne à ce regard un air un peu absent. Mais peut-être que cette sobriété permet de focaliser l’attention sur la calandre qui est, elle, nettement plus travaillée, dans le dessin de sa grille, mais aussi, on l’a déjà évoqué, dans sa façon de prendre ses aises, d’étendre les bras pour occuper davantage le terrain. Cette partie de la voiture réclamera, sans doute, à être regardée « en vrai » : il est probable que les photos aplatissent considérablement une surface qui est en réalité plus sculptée qu’elle n’en a l’air, tout particulièrement en-dessous des phares, là où les stries prolongent la grille de calandre. Et en volume, il est probable que le regard saisira mieux ce que les designers ont voulu faire.

Mais ce qui est intéressant, ici, c’est qu’en ouvrant ainsi la calandre sous les phares, Peugeot renoue avec sa propre tradition. J’ai déjà écrit ici, à propos de la 508, que ce dont on rêve parfois, c’est un retour de la marque à la simplicité biblique du visage d’une 504, ou d’une 505 : deux phares, simplement encadrés par les ailes et le capot. Entre les deux ? Tout simplement, rien. En dessous ? Rien non plus. Le prototype de cette disposition, c’est la 204, dont l’avant est une bouche béante. Une absence de face avant, tout simplement, avec des phares dedans. Sans fioritures. Vous laissez juste la bordure des ailes et du capot dessiner une jolie courbe, et ainsi vous tracez une forme qui, en bas, se ferme sur le pare-chocs. A partir de là vous casez le plus sobrement possible deux phares dans ce vaste espace, de telle sorte qu’ils semblent ne reposer sur rien.

Du vide, recouvert d’une fine grille, et deux phrares. Point barre.

Et si la 204 avait cette étonnante allure de petite voiture ayant emprunté à des modèles plus grands qu’elle certains de leurs traits caractéristiques, c’est entre autres parce que ce visage avait été déjà vu, quatre ans avant son apparition, sur un concept car conçu par Pininfarina pour Cadillac : l’élégant coupé Jacqueline.

Petit détail pas vraiment anodin : la 204 bleue (celle qui est en parfait état, pas le modèle un peu attaqué par les affres corrosives du temps) n’est pas n’importe laquelle : c’est celle que Gilles Vidal alignait en 2019 au départ du Tour Auto, photographiée sous la verrière du Grand-Palais. Rien n’est jamais innocent dans la démarche d’un designer qui, manifestement, a tendance à savoir ce qu’il fait. Qu’il ait ainsi eu à coeur de mettre en lumière la 204, en l’occurrence sous la forme d’un coupé, dit quelque chose de ses intentions esthétiques, et des inspirations qui étaient les siennes au sein de l’histoire de la marque qu’il servait à l’époque.

Cette architecture frontale épurée, on en a retrouvé des traces sur trois concepts récents, annonciateurs pour le premier, de ce qui arrive aujourd’hui et pour les deux autres, parions-le, de ce qui arrivera un peu plus tard :

Ce modèle, le 3008 restylé semble vouloir le remettre au goût du jour. Evidemment, on ne retrouve pas la sobriété absolue de la 204. Evidemment, les temps ont changé, les masses mécaniques et protectrices à dissimuler sous les effets de style ont considérablement augmenté et à moins de faire d’énormes concessions sur la sécurité, on ne retrouvera pas de dessin aussi épuré sur un modèle de grande distribution, quelle que puisse être la volonté d’un constructeur de revenir à ce jardin d’Eden stylistique. Mais on discerne dans ce 3008 re-stylé la façon dont Peugeot se tourne vers ce que furent ses faces avant historiques, cherchant à puiser dans son histoire passée une façon nouvelle de dessiner le visage des Peugeot de demain. On l’a vu dans le concept Instinct, et ça donne le faciès du 3008 que nous découvrons aujourd’hui, comme s’il était le chaînon manquant entre le 3008 II et le 3008 III qui, lui, devra vraiment capitaliser sur ce que son prédécesseur aura construit et aura la lourde charge de réitérer son exploit, sans être la copie conforme de son prédécesseur, qui n’était lui la copie de rien d’autre. Mais on a déjà vu, aussi, cette façon de sculpter le vide dans le concept E-Legend, qui sous une autre forme suivait la même démarche : une face avant héritière de la façon extrêmement simple dont le coupé 504 plaçait ses quatre optiques dans une face avant évidée. Et on pense que la 308 III gardera quelque chose de cette expérience. Enfin, et plus tôt qu’Instinct et E-Legend, on avait déjà repéré le signe discret de cette façon très, très simple de dessiner l’avant d’une Peugeot dans la structure interne du concept Exalt, qu’on remontre ici, aujourd’hui, juste pour le plaisir des belles choses :

Pour le reste, les autres changement sur ce SUV sont plus discrets, et se contentent de replacer le 3008 dans l’actualité de sa propre marque : la signature lumineuse arrière gagne en soin, avec des clignotants à défilement, et des blocs optiques plus travaillés, qui s’obscurcissent totalement à l’arrêt. On retrouve là quelque chose qu’on connaît déjà sur la 508. Celle-ci influence aussi l’intérieur, qui gagne de nouveaux habillages, dont une puissante déclinaison en cuir rouge et une finition en hêtre sombre qui, sur les photos, en jette pas mal. Le tableau de bord, lui, gagne un écran aux dimensions augmentées, pour se mettre au diapason de la 508, mais aussi de la 208.

Et finalement, si le 3008 était déjà suffisamment bien doté pour tenir tête à des modèles aujourd’hui plus jeunes que lui, c’est presque en interne qu’il était désormais concurrencé : une simple 208 en proposait désormais plus que lui, avec un écran de taille supérieure et des équipements plus technologiques tels que le drive assist +, qui autorise une conduite autonome plutôt poussée. Avec cette remise à niveau, le 3008 peut de nouveau bomber le torse au sein de sa propre gamme. Et si un SUV ne peut pas un peu montrer ses biscoteaux, c’est qu’il n’est pas vraiment un SUV.

Enfin, une finition « noire » complète l’ensemble des personnalisations disponibles, remplaçant toutes les surfaces chromées du 3008 classique par des éléments en noir laqué. Associé à la nouvelle peinture rouge, il faut admettre que le résultat est assez puissant, et ajoute au dynamisme inné des lignes de cet engin.

Sur le fond, même si cette face avant va comme la précédente cliver un peu, ce qui est intéressant ici c’est ce que ce visage annonce ce qui va suivre pour cette marque. Il faut donc considérer que ce facelift est une adaptation du visage futur à un modèle déjà existant. C’est un peu comme découvrir un nouveau collègues sous son masque : on sait qu’on ne le connait encore que partiellement. Le départ de Gilles Vidal ne se fait pas d’un bloc. Le calendrier particulier des révélations automobiles a pour effet de laisser partir le designer, mais de devoir vivre encore plusieurs années avec le fruit de son travail. Qu’on aime ou pas son style, celui-ci va encore marquer durablement les productions socha-lionnes, et tout n’a pas encore été révélé de ce qu’il avait en tête. On aime bien, quand on s’intéresse à l’automobile contemporaine, jouer au devin stylistique et pré-voir les lignes d’automobiles qui n’existent pas encore. Les constructeurs, eux, s’ingénient à donner des signes actuels de ce qu’ils préparent pour demain, après-demain, et au-delà. Ici, il est probable qu’il faille lire le 3008 comme une continuité de l’Instinct, mais on peut aussi supposer qu’elle se présente comme un indice de ce que sera le futu visage des Peugeot à venir. Un maillon, donc, dans une chaîne sans fin qui pourrait aller vers davantage de simplicité, davantage de place laissée au vide, qu’il s’agit alors de sculpter pour qu’il génère des formes.

Le moment crucial n’est pas la révélation de la 3008. Il faudra attendre encore quelques mois pour que le voile se lève sur la principale inconnue, l’accomplissement final du projet de Gilles Vidal au sein de la marque qu’il a entre temps quittée : quand nous découvrirons la 308, nous verrons quelle conception il avait de Peugeot, et comment il comptait nous faire regarder, bien après son départ, cette marque.

Comme il n’y a pas que les malheurs qui n’arrivent jamais seuls, précisons que le grand frère, 5008, est lui aussi re-stylé, selon les mêmes principes que le 3008. Et à lui aussi, cette nouvelle figure va plutôt bien.

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