Ne pas perdre la face

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Je me regardais osciller entre déception de ne pas aimer la dernière série 4 et petit béguin pour la nouvelle C4, et je me disais que je devais quand-même couver une petite schizophrénie. Mais comme pour ces symptômes on dispose encore moins que pour les autres de tests de dépistage, j’ai préféré me guérir tout seul en me souvenant de deux trois choses lues chez Deleuze, où j’ai appris qu’il y a plus un gain qu’une perte à être multiple, rhizomique, et à renoncer à une unicité et à une cohérence qui, de toute façon, conviennent mieux aux objets qu’aux humains.

Bref, j’avais envie d’aimer quelque chose qui vienne de chez BMW. Et les dieux du V8 m’ont entendu : il y a une poignée de jours, Munich révélait la version M de la série 5 remise au goût du jour. Et – preuve qu’il ne faut jamais désespérer de rien – il semble que celle-ci échappe au excès de la 4, et qu’elle conserve la prestance qui la caractérise, faite d’assurance personnelle, de dynamisme classieux, de puissance pure évidemment, distribuée sèchement, brutalement même si on le désire – et on le désire – dans l’efficience, le contrôle, mais aussi le débordement total, ce genre d’hybris qui irriguait les nerfs d’Icare, alors qu’il découvrait la puissance dépassant très largement le nécessaire de ses ailes, et entreprenait d’aller juste encore un peu plus haut, et plus haut encore…

Équilibre, tradition, force contenue ou explosive, elle prodigue ses services à la demande. La M5 est ce genre de majordome qui peut soudainement empoigner la cravache et inverser les rôles. Protectrice en usage quotidien, contenant sa cavalerie en la confiant aux bons soins de ses deux trains roulants, d’une impulsion elle peut changer de visage, et adopter une attitude nettement plus dominatrice, se préparant à envoyer, de toute sa puissance, de monumentaux coups de pieds au cul. Elle fait penser à un personnage sculpté par le scénariste Harold Pinter, puis confié aux bons soins de Joseph Losey à la réalisation, afin qu’il en fasse une forme vénéneuse et toxique, à laquelle on désirera pourtant se donner sans réserve, signant ce genre de pacte diabolique dans lequel on sait qu’on perdra son âme. Pas grave, de l’âme, la M5 en a à revendre, elle qui en est à sa sixième incarnation.

Au fil de ces générations de berlines Motosportées, aucune fausse note, la lignée réussissant à s’adapter aux caractéristiques parfois esthétiquement fortes de chaque déclinaison de ce modèle. A cette constance il y a au moins une raison : le respect rigoureux de l’identité du modèle, intangible, solide comme un bloc de titane auquel on ne touche pas : berline, puissance. Voila.

Pas d’enrobage, pas de ligne arrière alambiquée, pas de profil fastback. Un coffre, derrière un habitacle, et droit devant un compartiment moteur qui prend ses aises, avec des roues directrices bien au bout, là-bas. Une silhouette qui décentre ses masses vers le train arrière, des trains roulants bien campés sur le sol, comme un rugbyman posé sur ses appuis, une masse, et une agilité puisant sa force dans des articulations rigoureuses, mais aussi un usage de la puissance pure, qui devient à elle-même sa propre sécurité.

Enfin, voici quelque chose qui permette à BMW de ne pas perdre la face, et de maintenir son rang. Enfin, une voiture qui colle au plus près à ce qu’est la marque, et ne multiplie pas les concessions aux goûts des marchés où on a l’argent pour acheter un tel engin. Enfin une voiture qui impose à son conducteur une rigueur identique à celle qui a permis sa propre construction.

Alors, histoire de passer le relais dans le plaisir, on peut se faire deux films. Le premier date du mois de février, et fait chanter au V8, à pleins poumons, les louanges des lignes d’échappement Akrapovič, fabriquant slovène connu en compétition moto, qui étend depuis quelques temps ses activités au monde automobile. A la réalisation, Daniel Michaelis saisit la M5 pré-restylage dans de bien longues glissades des deux trains, moulin à l’oeuvre pour maintenir l’équilibre entre la dérive centrifuge et l’arrachement longitudinal. Et on sait, à ce genre de spot, qu’on va se garder ce réalisateur dans un coin du radar numérique, histoire de ne pas passer à côté de ses prochaines réalisations, et ça tombe plutôt bien, parce qu’il vient de signer un spot pour le GLE coupé, chez Mercedes, qui est autrement mieux foutu que l’aimable blague du surfer qu’on nous sert ces jours ci pour vanter les mérites du GLA. Mais je vous en reparlerai.

Et puis, honneur à la nouvelle venue, la version restylée, dans sa livrée rouge, en déclinaison plus aiguisée encore, puisqu’il s’agit d’une M5 compétition, taillée pour que chaque cheval développé par le V8 aille directement chatouiller chaque poil de chaque passager pile poil à la racine. Personnellement, on n’opterait pas pour les finitions noires laquées, un peu trop envahissantes, au point de devenir maniéristes sur les feux arrière – oui, j’écris comme si j’en étais à choisir options et finitions juste avant de signer le bon de commande ; ce qui, évidemment, n’arrivera pas. Et à strictement parler, il n’est pas souhaitable que ça arrive, la simple idée que ce modèle existe me suffisant amplement -. Mais avec cet avant redessiné de façon plus nette, plus tranchante encore, davantage fondée sur des formes plus rectilignes qui l’élargissent encore visuellement, elle semble soudée à la route, indifférente à tout ce qui freinerait n’importe quelle autre voiture, sauf elle.

Ici, c’est Markus Flasch, le patron de la division M de BMW, qui la présente, sous le regard approbateur de celles qui l’ont précédée dans l’histoire. Et on y ajoute le spot officiel de la marque, qui mine de rien, fait la part belle, lui aussi, à la schizophrénie. Forcément, quand on met en scène un gars qui a l’air tout à fait raisonnable, qui a cependant choisi de rouler dans cette voiture, le monde étant ce qu’il est, on ne peut prétendre que cet homme soit le summum de l’unité personnelle. Il y a des objectifs qui, quand on les poursuit tous à la fois, ne peuvent que déchirer intérieurement ceux qui entreprennent de ne rien abandonner d’eux-mêmes.

Bref, elle a la gueule de l’emploi, et elle fait le job.

Que demander de plus ?

Oh, trois fois rien : que ce soit cet esprit ci qui s’étende au reste de la gamme.


9 Comments

  1. Cette voix d’outre tombe sur la première video! Beaux effets de caméra et de bougés en effet ….
    La série 5 est peut être la plus belle routière, les autres ont beau essayer, elle reste devant, chaque fois prête à basculer vers trop d’embourgeoisement , s’arrêtant à la limite, parfois un peu trop comme celle de fin 90 ou celle de 2010. La dernière est très classique mais top, et ce restylage l’aiguise un peu plus encore.

    La prochaine va t’elle te décevoir si elle suit la pente des BMW nouvelles? Car elle est sur un structure stylistique déjà ancienne chez cette marque. Le nouveau style semble difficile à appréhender pour certains dont toi, j’ai bien lu tes textes sur les 1, 2 GT et maintenant 4 coupé, sur un ton toujours persifleur ou catastrophé selon les chapitres qui s’enchainent comme des coups de hache de plus en plus définitifs….Or de mon point de vue c’est l’inverse, je le redis une nouvelle fois, c’est avec grand courage que BMW se renouvelle, que son nouveau design est essentiellement organique, que ses voitures ne peuvent être jugées qu’en volume donc en vrai en prenant beaucoup de temps pour appréhender ce qui est non pas radicalement mais tout de même assez nouveau pour paraître du Picasso à d’aucuns!!….Moi même je pourrai être pris en défaut si je vois qu’en vrai elle ne marchent pas comme je l’imagine, mais j’en fais le pari…c’est vrai qu’il y a parfois des choses qui flirtent avec la vulgarité, mais essentiellement parce que notre regard est en retard.
    Ceci pour dire que la 5 est très belle, mais déjà ancienne, quand la série 4 coupé est très certainement magnifique, opulente et racée, avec des torsions qui se verront à la lumière, un arrière train de 3/4 formidable, des ailes excessivement marquées qui absorbent au lieu de manifester la distance entre la roue et la custode. Des naseaux qui en effet sont à voir, car peut être trop théoriques sur une carrosserie fluide où le métal chauffé tourbillonne….bref les défauts sont au contraire des qualités, ce ne sont pas des erreurs de designers arrogants mais le vrai design moderne et charismatique. C’est tordu, mais par torsion et non délire moderno marketino d’une marque devenue givrée livrée à des apprentis sorciers!

  2. De toute évidence, je préfère les BMW en mode très, très classique. Tu as beau me dire qu’elles sont plus belles « en vrai », sur moi, le passage à la 3D ne change rien, je vois bien le boulot, mais pour moi ce n’est pas une BMW.

    Je sais bien qu’il y a toujours un risque important de se tromper quand on refuse le changement et qu’on affirme que celui-ci provoque une forme de trahison du fond, mais c’est quand même l’impression que ça me donne. Et ce n’est pas un refus obstiné de toute forme de changement, puisque sous l’ère Bangle, il y a eu des évolutions marquantes que je trouvait conforme à l’esprit de la marque (et entre autres, justement, sa série 5), de même, j’aime assez la gamme électrique actuelle de la marque.

    J’espère que la 5 conservera cette espèce d’allure un peu guindée, ses proportions, même si ça ne m’étonnerait pas qu’elle passe elle aussi à la moulinette des codes esthétiques du moment.

  3. Il me semble que pas mal de gens ont critiqué cette 5 comme trop conservatrice, trop classique. Je ne le pense pas, mais je crois que la suivante va devoir également faire sa mue.

    Quant à la série 4, ancienne 3 coupé, oui tu as certainement raison sur l’histoire de cette marque, personnellement je n’ai jamais trop regardé les BM, c’est maintenant que je fais cet effort, et faire un véhicule un peu trop spectaculaire est dans ce sens un peu un non sens, à l’américaine ou à la chinoise. Mais voilà, si on regarde les anciennes coupés depuis les années 90, à mon avis ce n’est pas la joie si on est amateur simple de design, elles sont à la fois assez jolies et un peu insipides, peut être mis à part la dernière au matricule 3 qui est assez racée et basse. La première 4 est juste jolie, seule la nouvelle claque sa race! Moi je dis, après les marchands, les designers sont de retour!

  4. la pub pour la nouvelle 4 va à l’encontre de tout ce que tu nous as expliqué. La calandre est éclatante et hyper valorisée dans son expressivité, avec vue au ras du sol qui rend une agressivité folle! Le choix est assumé et non dissimulé comme ton élaboration tend à l’expliciter page après page…..c’est vrai que BM n’est pas aidé par le farfelu qui fait le grand écart en parlant sur ces vidéos grotesques, mais prendre cela comme un signe supplémentaire du vide de la nouvelle culture stylistique est déraisonnable, ou orienté, ou tout simplement de mauvaise foi!

    • J’ai pas encore vu ça !

      Et là, en cherchant vite fait, je l’ai pas trouvée. Je vais fouiller un peu. Et peut-être devrai-je échafauder une nouvelle théorie ! Pour autant, je ne promets pas une absence totale de mauvaise foi, quoi qu’il s’agisse plutôt, je pense d’interprétations qui, comme toutes les interprétations, ne peuvent prétendre être ni définitives, ni vraies, ni uniques.

  5. http://pvsamplersla5.immanens.com/fr/pvPageH5B.asp?puc=003103&nu=1062&pa=1#0

    c’est la pub papier, mais est ce que ça change quelque chose?
    The 4
    C’est d’ailleurs une de la série dont tu t’es servi pour illustrer ton article, sous le pont avec la demoiselle.

    Alors vu au ras du bitume , c’est artificiel comme dans pas mal de pubs , mais enfin elle claque! Ca me fait penser que dans la grande liste des photos officielles, il y en avait 2 réalistes car prises avec le designer ou chef de projet, et déjà on voyait, « àmonsens », pour ne pas dire objectivement lol, sa beauté !

    • Ah d’accord.

      Alors, en effet, la calandre, ici, n’est plus dissimulée. Le problème tout de même, c’est que l’angle choisit interdit d’en discerner la proportion, par rapport au reste de la voiture, puisque celle-ci est tassée par la perspective. Or, le problème n’est pas que la calandre soit grosse, c’est qu’elle le soit « autant » par rapport au reste de l’auto.

      Maintenant, il me semble quand même avoir dit que la calandre ne me semble finalement pas être le principal souci dans ce dessin. Elle est spectaculaire, ostensible, mais au moins elle s’assume. Ce qui paraît plus regrettable encore, c’est la lourdeur du reste, et ça me semble plus regrettable.

      Maintenant, est-ce une simple histoire de formes auxquelles on serait, ou pas, sensible ? Pour le dire autrement, ne s’agit-il que d’une pure question esthétique ? Je ne crois pas. Je l’ai déjà dit : si cette voiture était née dans une autre marque (coréenne par exemple, au pif), je la critiquerais moins. Le problème n’est pas tant, pour moi, sa forme, que le fait qu’on applique cette forme à un type de voiture qui a une histoire, une définition, une essence, et que cette essence ne me semble pas s’épanouir dans cette forme.

      Je suis conscient que cette essence peut changer. Mais pour ma part je ne le désire pas, car j’ai trop l’impression que ce virage se fait non pas par désir, ni même par nécessité plastique, mais parce que c’est ce qu’attend le marché. Et il me semble qu’une marque fait preuve d’une plus grande autorité si ce ne sont ni les circonstances politique, sociale, ou commerciales, qui décident de l’allure et de la définition des modèles. Je suis conscient que c’est un voeu pieux, mais il me semble que ces marques, justement, ne devraient pas céder aussi facilement aux lois du marché, si elles veulent continuer à le dominer.

  6. la 4 est devenue un vrai coupé, et plus une 3 à 2 portes , est ce un mal, même du point de vue de l’histoire de la marque? On peut dire bien évidemment non. Alors, en plus de sa calandre un peu trop attrape polémique, mais plus par sa verticalité que par sa taille, sa forme de coupé et son opulence formelle ne peuvent pas déranger la clientèle contemporaine. A moins d’aller chez un agent BM, on n’en verra pas beaucoup, et du temps sera passé avant d’en voir dans la circulation, donc mon pari, qui n’en est pas un car j’ai du mal à croire à la faiblesse de designers aussi bien payés et sélectionnés que ceux de chez BMW, pour ainsi dire les meilleurs du monde, produisant le meilleur design du monde actuel , meilleur qu’Audi ou Mercedes qui est pourtant plutôt très bien….(mais avec quelques contraintes plus limitantes chez eux), donc mon pari peut être perdu!. Quel designer ne rêve pas d’être embauché chez BM et de plus à notre époque où l’informatique peut aider à modéliser des propositions inédites?
    La série 4 est une sorte de perfection dans l’aboutissement actuel d’un design organique, ses défauts de profil sont très certainement des qualités du volume en vrai. Ce ne sont que des déséquilibres dynamiques. Le caractère apparemment un peu gras des propositions vient du fait que les photos accentuent cette perception liée de plus à l’apprentissage des formes somme toute assez nouvelles pour perturber le regard. Je suis toujours surpris de tes remarques sur les arrière compliqués des dernières BM qui me plaisent terriblement sans y voir aucune complication ni souci, mais design complexe qui s’unifie sous un regard ouvert à la nouveauté.
    Ton hymne à la sobriété des BM à l’ancienne se lisait dans ton affection hommage à la série2 qui me laisse assez indifférent dans ses 2 versions successives, juste habillage moderne d’une idée ancienne et non réinterprétation moderne du petit coupé. Ca ne me plait pas. Moi, je suis je pense comme les gens qui ont l’argent pour les mettre là dedans, je veux du neuf. Pas du gracile comme une 406 coupé (qui lui ressemble par certains côtés), on n’est plus en 1990 ! Maintenant, jusqu’à la prochaine phase, le design doit assumer une certaine épaisseur, qu’on peut dire charnelle, ou organique, ou formelle en mouvement…
    Je sais bien qu’il y a eu le design intello de Bangle, mais je ne crois pas que son approche reste dans l’histoire de la marque. Malgré les réussites, c’est sec et daté. Ensuite c’est devenu enveloppé, séducteur mais sans vraie direction intellectuelle. maintenant c’est là ! A la fois la sensualité et la direction conceptuelle. C’est maintenant l’age d’or, et c’est cela que tu pourfends !
    Ta lecture idéologique des marques brouille ton regard, « àmonsens » !
    C’est cette 4 coupé qui va rester!

  7. Je ne pense pas du tout détenir la vérité, et je suis fort content que les BMW actuelles trouvent leur public. Et je ne crois pas qu’il y ait des lois du design qui permettraient de prouver que les dernières production BM sont belles. D’ailleurs, si de telles lois existaient, le travail des designers consisterait à les remettre en question.

    Je n’ai aucune prophétie concernant le futur, ce qui restera, ce qui ne restera pas. Je pense, et espère, qu’on reviendra à la simplicité et la légèreté des toutes premières série 3. Je pense que le nécessaire allègement des voitures, le retour aussi à une plus grande simplicité, y amènera, sans reproduire le passé, mais en revenant à quelques principes, et à une certaine modestie, à une économie de moyens.

    Mais prédire l’avenir, c’est toujours prendre le risque de se planter, complètement.

    Enfin, je ne sais pas si ma vision est idéologique. Peut-être l’est-elle, mais à ce compte là, toute vision l’est finalement, tout autant !

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