Derrière la vitre, la rue

In Art, Phautographie, Robert Herman
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On donnera sans doute mille interprétations au saut dans le vide de Robert Herman, vendredi 27 mars 2020. En plein confinement. Du 16 étage. A New-York, sa ville. Et on émettra sans doute encore plus d’hypothèses sur les mot qu’il a laissé derrière lui, qui dit simplement : « A quel point aimez-vous la vie ? » Son geste est peut-être une réponse, dont on devine le sens. Peut-être. A moins qu’il signifie la réponse contraire, exactement.

On peut avoir les poumons sains et étouffer quand-même. Et on devine sans peine que, par exemple, il ne fait pas bon confiner un street-photographer. Si Robert Herman n’est pas le seul photographe à avoir eu la rue dans le viseur, il est cependant l’un de ceux qui aura su, le mieux, en saisir l’essence, le rythme, le mouvement, la façon particulière dont les corps l’habitent, l’allure qu’ils ont quand ils ne font qu’y passer. Et si la ville américaine fut son territoire de prédilection, et tout particulièrement New-York à laquelle il consacra son premier livre, il posa aussi son regard sur les villes italiennes, sud-africaines, sortant parfois dans leurs alentours pour y saisir la poursuite du mouvement hors les murs, là où les routes s’étendent davantage, l’horizon se déployant et structurant l’image en horizontales, les aplats gagnant en surface, les couleurs en vigueur. Toute sa vie, Robert Herman poussa sa technique et sa recherche visuelle sur des territoires nouveaux.

Mais sans cesse, il revint à la rue, et à ceux qui la peuplent.

Et dans la rue, et tout particulièrement aux Etats-Unis, il y a des bagnoles, qu’on retrouve dès lors dans les photographies de Robert Herman. Je l’ai déjà évoqué, il me semble que les plus belles photographies de voitures sont celles dont les voitures ne sont pas le sujet. En photographie comme au cinéma, l’automobile est intéressante en tant que cadre visuel et source de motifs graphiques. Elle est une forme, massive certes, mais vitrée aussi, qui constitue aussi bien un obstacle à la vue qu’un accès à celle-ci, un ensemble de bordures, d’à-plats et de reliefs qui viennent structurer l’image, lui offrant un cadrage, des superpositions de plans, du champ et du hors-champ. Mille jeux sont possibles, entre les matières mates et les surfaces lustrées, les reflets dans le chrome et la façon dont les vitres reflètent partiellement les alentours.

On l’a peut-être compris, à force : la bagnole n’est pas uniquement intéressante en soi. Ce qu’on aime à travers elle, c’est ce à quoi elle donne accès et ce qu’elle permet d’habiter. La route, et la rue. L’espace clos de l’asphalte au milieu des immeubles, et le ruban de goudron qui file vers l’horizon. C’est une forme de vie, dont l’automobile est le signe. Cette forme peut être questionnée, et il n’est pas évident qu’elle soit destinée à perdurer sans fin. Mais elle fut un temps, et le travail de Robert Herman montre que, quelles que soient les limites de cette vie, elle fut belle aussi, dans son mouvement, dans son énergie, dans ses couleurs, dans la façon particulière dont la lumière réfléchie par les façades de verre des gratte-ciel apporte une tonalité spécifique à la rue, étrangement chaude.

L’une des photographies les plus connues de Robert Herman, qui sert de couverture à son livre The New-yorkers, saisit un couple en arrière plan, cadré dans la fenêtre d’une voiture. Plus on lit la photographie, plus il est difficile de discerner si ces deux formes humaines sont saisies par transparence, à travers la vitre, ou si c »est dans un reflet qu’on les découvre. La superposition des plans est subvertie, et l’œil se perd à vouloir saisir l’ordre dans lequel il faut les distinguer. Cette mise à plat, à mi-chemin de l’hyperréalisme et du pop-art, est une relecture du réel, plutôt que sa restitution objective. Il y a un geste photographique, c’est à dire une écriture dont les reflets, les échos des images sur elles-mêmes, sont le vocabulaire. Une telle complexité dans la construction pourrait être lourde, démonstrative, un peu trop virtuose et dominatrice. Pourtant, c’est tout le contraire : la vue semble naturelle, la construction paraît simple, accessible et populaire. La voiture est là, offrant ses surfaces vitrées comme écran de projection, comme cadre dans le cadre, guidant le regard vers le cœur de la photographie. Pour autant, elle ne l’y enferme pas : le reste de la rue ne disparaît pas, les murs en brique, les autres voitures, les devantures des boutiques, tout ce qui fait que ces deux passants habitent vraiment cette rue, et cette photographie, est là, révélé par la surface réfléchissante de cette automobile.

La rue est là, au grand complet dans l’oeuvre de Robert Herman. On y retrouve, recomposés, ses habitants, ses hommes, femmes et enfants qui lui donnent vie. Et au point focal de ce beau monde, au beau milieu des bagnoles et des delivery-trucks, les uns garés, les autres de passage, un photographe disparu, et son regard dédoublé entre ses yeux, et l’objectif de son appareil-photo tenu à hauteur de taille, ce regard dans lequel le nôtre peut inscrire ses propres pas ; l’image spéculaire de Robert Herman se révèle, comme un écho traversant mystérieusement la vitrine d’un fleuriste, et se grave pour toujours dans la rue qui l’a vu naître et grandir. Derrière lui, le monde qu’il nous laisse.

Des photographes restent finalement les reflets du monde, qu’ils auront projetés dans le monde.


Une petite galerie, qui n’est qu’une part du travail de Robert Herman. Ce qui suit est focalisé sur la présence des automobiles dans le paysage urbain tel que le photographe le saisissait. Evidemment, la bagnole n’est qu’un indice de la rue, parmi bien d’autres. L’univers de ce photographe déborde, et de très loin, ce que j’en montre ici. Et pour les amateurs de berlines françaises, et ceux qui rêvent de voir Peugeot retourner sur le sol américain, il semble bien qu’au beau milieu des rues de New-York dans les années 70, on croise une 504 rouge bordeaux, dans son jus, à l’angle de deux rues d’un quartier qui, en ce temps là, était populaire.

Enfin, Robert Herman tenait, il y a encore quelques jours, un compte Instagram. Sa dernière photo date du 19 mars. On y voit trois hommes, dans le métro new-yorkais :

https://www.instagram.com/robertherman/

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