Winter soldier

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2020 - Show-car Alpine A110 SportsX

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Kant disait que la beauté était ce genre de phénomène qui ne peut pas être anticipé, parce qu’il ne correspond à aucun critère de jugement déjà installé. Ce qui est beau s’impose comme tel sans correspondre à une quelconque norme pré-établie. Ce n’est pas que la beauté cherche à subvertir l’ordre esthétique installé. C’est plutôt qu’elle lui est indifférente. Elle émerge quand et où on ne l’attend pas, insolente de présence, affirmative, claire et nette, et on ne peut que la reconnaître, sans pouvoir aligner deux arguments justifiant ce jugement esthétique péremptoire, dogmatique, définitif, tellement sûr de lui qu’on l’imagine universel.

Ainsi, en cet hiver 2020, au milieu d’un paris habité par le Festival Automobile international, fête annuelle célébrant le design, l’audace, l’histoire et le présent de la bagnole, une marque française modeste par ses volumes de vente, mais grande par son histoire, avait une petite surprise pour nous, le genre de madeleine Proustienne capable, au premier coup d’oeil, de propulser le public loin en arrière, dans la mémoire de formes et de concepts qu’on croyait révolus, abandonnés sur l’autel du raisonnable, oubliés. Alpine avait quelque chose à proposer. Quelque chose d’autre que le modèle actuel, sous ses déclinaisons plus ou moins affûtées, dont on pensait pourtant qu’on s’en contenterait volontiers. Mais ça, on le pensait avant d’avoir vu ce qu’à Dieppe on avait secrètement concocté.

Soudain, au milieu des concept-cars, trônait la beauté.

A vrai dire, ça fait un moment que les amateurs de la légendaire marque de petites sportives appréhendent l’apparition de tout ce qui pourrait ressembler à un concept car Alpine. Car tout le monde le sait bien, un de ces jours, on n’y coupera pas, Dieppe devra vendre un SUV. Ce monde est ainsi fait que c’est sur ce genre de modèle que se font simultanément les volumes et les marges. Et si on a relancé la marque pour que cette fois-ci elle perdure, alors il faut lui donner les moyens économiques de cette survie. Donc, un SUV. Chez Alpine, ils ne peuvent pas ne pas sentir que le public devance ce moment en appuyant le plus fort possible sur le frein, histoire de repousser l’échéance et que le rêve demeure encore un peu dans sa pureté originelle, innocent, sans compromis avec ce temps étrange qui est le nôtre.

Alors, en glissant sans prévenir le concept A110 Sports X au milieu des modèles classiques dans cette exposition de très bon goût, la marque prend l’Alpine-boy par la main, et elle l’amène là où il ne veut pas aller, comme on fait découvrir à un enfant une nouvelle histoire alors qu’il voulait tant qu’on lui raconte encore une fois la même, en lui disant de ne pas avoir peur, qu’on peut changer d’histoire de temps en temps, ça n’efface pas celles qu’on aime déjà; tu verras, ce sera bien aussi. Et puis une histoire nouvelle, ça reste quand même une histoire, on ne sera pas complètement perdu. D’ailleurs, celle-ci commence sur les mêmes mots que la précédente, qui lui donnent un air familier, pour qu’on ne soit pas trop dépaysé : il était une fois.

Il était une fois une princesse qui depuis son réveil avait été un peu protégée dans un univers entièrement fait pour elle. Ses courtisans aimaient retrouver en elle les lignes de celle qui s’était endormie dans les années 70, et souhaitaient qu’elle reste seule et unique de sa lignée. Ils craignaient qu’en amenant du sang frais aux côtés de cette enfant unique, on ait l’impression de voir débarquer la Princesse Fiona au beau milieu du bal des débutantes. L’A110 est une ballerine. Le SUV est son antithèse. Chez Alpine, on sait forcément tout ça. Et peut-être même le ressent-on un peu. Ce qu’il faut éviter à tout prix, c’est un dérivé du Kadjar frappé du A emblématique. Le côté très rassurant du concept Sports X, c’est son art de préserver ce qui doit l’être, et de le déplacer juste assez pour que mine de rien il nous embarque quand même dans un nouvel univers.

La première impression est un peu étrange. C’est un peu comme quand on prend la soeur d’une amie pour cette amie elle-même. On pourrait croire qu’on s’est contenté de remonter l’Alpine sur ses roues pour augmenter sa garde au sol. Mais plus on regarde plus on constate qu’en réalité c’est dans son volume général que l’A110 a pris du muscle. Elle est plus haute, oui, mais elle est aussi plus large, ce qui lui donne cet air trapu qu’avaient, jadis, les déclinaisons rallye de la berlinette. Si l’A110 normale affiche une taille mannequin, on sent que ce concept est plus brutal, qu’il a une âme moins précieuse et prévenante, qu’il est conçu pour qu’on le malmène un peu, et qu’on brutalise ses suspensions en tapant dans les accotements pas stabilisés, en glissant sur les revêtements irréguliers, sur les rapiècements mal aplanis.

Dans un article malicieusement intitulé Emmanuelle, à quatre roues, Jean-Philippe Théry évoque l’espoir qui l’envahit en regardant ce concept : vivant en Amérique du sud, il sait ce qu’est une réseau routier qui n’a rien à voir avec le billard sur lequel nous autres aimons rouler. Là où il vit, les automobiles tarées pour nos routes vivent un supplice quotidien, et elles font vivre à leur propriétaire un véritable enfer. Son article, de bout en bout, me semble être une leçon de réalisme automobile, qu’on ferait bien de méditer. En quelques années, la France connaît elle aussi une dégradation importante de tout ce qui est goudronné et ne s’appelle pas « autoroute ». Peu à peu, les réseaux de nationales et départementales pourrissent, laissant apparaître irrégularités, trous et autres surprises qui malmènent les conducteurs mais aussi les bagnoles, surtout celles qui ont le bon goût de rouler au ras du sol, pariant naïvement sur le fait que les collectivités territoriales vont continuer à financer l’entretien du réseau. Comme si les gens étaient prêts à payer des impôts pour financer le bien commun. Comme on avait massivement compris que la route, comme la rue, est la matérialisation la plus évidente et la plus concrète de ce qu’est la République. Tout indique qu’on va peu à peu délaisser cet entretien, qu’on n’assurera plus que le minimum vital, et qu’on privatisera les axes importants sur lesquels il faudra payer pour rouler sereinement dans des bagnoles affûtées. Ceux qui n’ont pas les moyens passeront par les itinéraires buissonniers, roulant à 80km/h dans les nids de poule et les virages raccommodés à grands pelletées de gravillons. Ce sera le territoire de véhicules plus haut perchés, aux suspensions plus rudimentaires pour certaines, ou au contraire plus élaborées, à l’image de ce que Citroën peut proposer avec ses amortisseurs à butée hydraulique. D’ailleurs, à rebours des discours ambiants faisant des SUV une mode passagère sans rapport avec l’usage réel de la bagnole au 21ème siècle, on ose émettre l’hypothèse que la marque aux chevrons voit juste en persistant dans le projet de surélever un peu son milieu de gamme. On le sait, la C4 sera haute sur pattes, comme l’a été la Cactus, et quelque chose me dit que cette configuration, qui fait penser à une GS qu’on ferait rouler en position haute, parlera à tous ceux qui en ont marre de taper ou frotter du soubassement sur des routes mal fichues.

L’A110 Sports X, c’est la berlinette débarrassée de l’appréhension qu’on peut avoir à prendre la route avec un modèle rasant le bitume. Et pour autant, ce n’est pas qu’une sorte de version « utilisable » de la berlinette. Au contraire, loin de se résoudre à n’être que « réaliste », cette déclinaison convoque de l’imaginaire à tours de bras. Ainsi, tout le monde a cru, à cause des skis fixés sur des supports chevauchant la lunette arrière, voir en ce concept une évocation de la Lotus dans laquelle James Bond rejoignait la station de Cortina dans Rien que pour vos yeux. Et sans doute les concepteurs y ont-ils pensé. Mais la Lotus porte ses skis à plat, alors que l’Alpine les transporte sur la tranche. C’est un détail certes, mais il contribue à renvoyer, dans mon imaginaire, davantage à la 911 qu’à la Lotus, et ce pour des raisons tout autant cinématographiques. Pour moi, les skis chevauchant la grille de refroidissement d’un moteur situé à l’arrière, ça renvoie à Anthony Hopkins flirtant avec Bo Dereck lors d’un séjour quasi échangiste dans Change of seasons, de Richard Lang (1980). Sur la route, une Porsche 911, d’un bleu qui fait penser, justement, à l’accastillage spécifiquement monté sur l’Alpine pour lui permettre d’embarquer les planches Black Crows magnifiquement assorties à la bagnole, dans leur finition noire et bleue.

Une décennie plus tôt, en 1969, c’était une autre 911 qui amenait Robert Redford sur les pistes dans Downhill racer de Michael Ritchie. Un splendide modèle jaune, magnifique de simplicité avec ses jantes en tôle simplement assorties d’un petit enjoliveur central, portant ses skis, noirs et rouges, sur le toit. Ce sont ces réminiscence que remue Alpine, c’est vers ces références de hautes altitudes que nous convient les designers avec ce concept.

Mais à vrai dire, avec ses voies élargies, avec sa garde au sol plus généreuse, avec sa mécanique à l’arrière, la Sports X fait aussi penser à d’autres modèles, destinés à d’autres températures, et d’autres sols. Il y a quelque chose d’un buggy dans cette auto, dont on devine une forme de souplesse contenue dans les suspensions. On se plait alors à l’imaginer avec des pneus davantage sculptés, et en lieu et place des skis, une planche de surf ou des plaques de désensablement. Les couleurs californiennes lui iraient comme un gant, et quand bien même on l’imagine roulant au soleil, on la conserverait fermée, sans déclinaison Targa ou T-bar roof, un habitacle capsule sentant la mécanique et la sueur, depuis lequel on pourrait lancer l’engin de dune en dune, à travers les chemins empierrés et les ornières, et faire parler la mécanique rageuse en lutte avec les éléments.

2020 – Show-car Alpine A110 SportsX

Pour le dire simplement, on trouve à cette Alpine A110 Sports X des petits airs de concept dessiné par Rain Prisk. Elle fait penser à sa Supra 4×4, à ses déclinaisons off-road de Ferrari et McLaren. Alpine a simplement eu le bon goût de nous épargner les quelques excès auxquels se livre volontiers le designer estonien, comme s’il s’agissait de proposer quelque chose qui soit proche de la production. Et en la matière, on ne pense pas forcément qu’Alpine ait en tête de sortir ce modèle tel quel, bien qu’on l’espère. Mais plus on la regarde, élargie, haute sur roues, et plus on a envie de l’abaisser de nouveau, et de disposer de cette carrosserie plus musclée, dont on se dit qu’elle pourrait abriter une déclinaison plus pêchue, et peut-être un peu moins civilisée, de la motorisation actuelle. Un son plus rauque, une transmission un peu plus brutale, un ensemble moins policé que la version standard. En fait, dans l’idéal, on se verrait bien avoir côte à côte les deux versions de cet engin dans le garage, l’une pour le goudron bien entretenu des environnements périurbains, pour l’autoroute et le circuit, et l’autre pour aller se défouler là où la route se fait plus cassante, et le revêtement plus hostile. Quelques accessoires de portage rangés sur le côté, un VTT, un kayak, un surf et une paire de skis. Il n’y a plus qu’à grimper dans la bête, commander l’ouverture automatique du garage, et du portail, passer la première et filer d’un coup de gaz se mettre au vert dans le tintamarre du 4 cylindres libéré.

2020 – Show-car Alpine A110 SportsX

Dans l’autoradio, deux titres des années 90, extraits de l’album Unknow territories de Bomb the bass, que j’ai toujours gardés de côté, au cas où j’aurais un jour la bagnole qui s’y prête. Dune buggy attack, au titre prédestiné et aux réminiscences james-bondiennes, façon Propellerheads, et Run baby run, dont la ligne de basse semble faite pour épouser une phase d’attaque sur terrain accidenté. On peut fermer les yeux, poser les mains sur le petit volant, doigts sur les palettes, et enfoncer le pied droit, musique à fond.


Pas de galerie cette fois ci, les photos officielles étant déjà diffusées partout. De nombreux photographes ont publié leurs propres clichés du concept Alpine, mais les meilleures photos, à mon humble avis, sont celles qu’a saisies Pierre-Emmanuel Alain pour le beau site de passionnés Les Alpinistes. Vous retrouverez l’ensemble de ses photographies ici : https://lesalpinistes.com/alpine-a110-sports-x-sous-loeil-de-pierre-emmanuel-alain/

Et pour faire un tout petit peu d’auto-promotion, j’avais constitué, bien avant qu’émerge l’idée même de ce concept, une petite collection de photographies de Porsche utilisées pour transporter des skis et des surfs, dans de belles situations d’usage véritable. Je demeure absolument fan de ce genre de scène, et j’en partage de nouveau le lien : http://www.conduite-interieure.fr/2017/04/22/carry-on/

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