Bertha

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1888 est l’année à cause de laquelle les hommes ne peuvent pas fonder leur fierté  d’automobiliste sur leur mépris envers ce qu’est, dans leur esprit, la condition féminine au volant. Parce que s’il y a du monde pour faire les malins et jouer les mâles protecteurs au moment de charger, conduire, faire les niveaux de la bagnole sur le trajet des vacances, on oublie un peu trop facilement que le premier véritable voyage effectué en automobile l’a été par une femme, à une époque où on ne pouvait pas vraiment se mettre au volant, puisqu’il n’y en avait pas. 

Ces racines de l’automobile, toutes les marques y sont connectées, mais toutes ne peuvent pas prétendre y avoir participé. Et à une époque où la voiture se remet en question, fait son autocritique et se voit obligée de se redéfinir pour être en phase avec le monde qu’elle a contribué à façonner, puis à déstabiliser, les marques pionnières cherchent à trouver une légitimité dans la référence à des origines pleines d’innocence, de génie et même, parfois, d’héroïsme. Et c’est précisément l’exercice médiatique auquel aime se livrer Mercedes, puisque la moitié du nom entier de la marque vient d’un couple qui aura su, dès le départ, créer un événement qui permit au public de saisir ce en quoi consiste le principe de la voiture débarrassée des chevaux qui, jusque là, l’avaient toujours tractée. Mercedes-Benz a une histoire, et une sacrée histoire, à tel point qu’à bien des titres, au passé, comme au présent et sans doute à l’avenir aussi, l’étoile a fait l’histoire de l’automobile elle-même, et ce dans tous les genres que cet objet singulier peut investir. 

Et si on parle de racines, on peut se souvenir que c’est en 1888 que, pour la première fois, un engin motorisé a, sur ses trois roues, parcouru 160 km en 12h, en faisant quelques pit stop dans les villages  sur la route pour réparer quelques pannes. On peut se souvenir que c’est une femme, Bertha Benz, qui la conduisait, accompagnée de deux de ses enfants, et qu’elle lança ce projet sans en prévenir sont mari. Enfin, on doit se souvenir que cette automobile est l’ancêtre de toutes les Mercedes Benz, puisqu’en 1926, Benz & C° fusionne avec Daimler-Motoren- Gesellschaft, Mercédès, créant l’entreprise que nous connaissons tous. 

Quand tu whines ton bumpa

Ainsi, ce 8 mars, qui est la journée internationale des droits des femmes, Mercedes lançait un nouveau spot mettant en scène Bertha Benz , et on peut, pour le plaisir mais aussi pour l’éclairage qu’une telle comparaison permet, observer parallèlement ce micro-film et celui que la même marque avait produit en 2018, sur le même sujet. Ce dernier, intitulé Bertha Benz, the first driver, proposait en noir et blanc l’histoire d’une jeune femme un peu gonflée qui, dans le dos de son mari, sortait au petit matin la troisième automobile que celui-ci avait construite, mais dont il ne faisait rien, pour la conduire sur une longue distance afin de démontrer qu’un véritable usage pourrait être fait de ce genre de machine, qu’un tel projet pouvait aller au-delà de la simple passion du bricolage et de l’invention, ce en quoi il semblerait qu’elle ne se soit pas trompée. Et ce qui marque dans ce micro-métrage réalisé par Matt Mayes et Ahsen Nadeem pour l’agence R/GA, c’est le fait qu’il se concentre absolument sur la relation entre cette machine et cette femme qui, simplement, a l’audace de se laisser emporter par le désir de prendre en main un tel véhicule, de l’emmener plus loin que les simples essais expérimentaux et de prendre, pour la première fois, la route. Le noir et blanc très institutionnel qui sert de cadre au texte servi sur l’écran dans le lettrage et la police de caractères spécifiques à la marque resserre le récit sur ce qui semble presque être un huis-clos entre elles deux : Bertha et celle dont elle ne sait pas encore qu’elle est, en fait, sa Benz. Bien que tout ceci se passe évidemment en plein air, dans des paysages dégagés, dans une lumière qui éclaire puissamment ce périple, les gros plans concentrent l’attention sur cette relation forcément physique entre Bertha Benz et la mécanique ambulante qui prendra, commercialement, son nom. 

2018, c’était hier, mais pour le spot diffusé le 8 mars 2019, l’ambiance semble avoir redoutablement changé. Et si le film réalisé par Sebastian Strasser suit le même fait historique, il le met en scène de façon très différente, et ce pour au moins deux raisons. 

La première, c’est la couleur. On abandonne le noir et blanc et son impression mensongère de documentaire d’antan, et on opte pour une couleur traitée de façon très particulière en soi, mais courant en publicité : lumière de petit matin, premier plan très net, arrières-plans brumeux, profondeur de champ réduite. On a l’impression d’être plongé dans une action improvisée, avec des images saisies à la volée, comme si on était surpris d’entrevoir, au loin, derrière une haie ou à travers le vitrage d’une fenêtre, cette femme juchée sur sa machine avec ses deux enfants, en translation fluide dans le paysage. A vrai dire, les premiers plans du spot font penser aux vieux clips de Mylène Farmer, réalisés par Laurent Boutonnat : village crasseux, paysage envahi par l’humidité froide déposée par la nuit, petit peuple à la rusticité antipathique déjà affairé, chacun à sa petite tâche :  les paysannes sont attelées à la charrue, mais du mauvais côté, employées comme des animaux de trait, un homme édenté tient un coq contre lui, des femmes moites plient du linge propre, tout est suffisamment bordélique et précaire pour être potentiellement menaçant. C’est simple, si la Patent Motorwagen MK3 que conduisait ce jour là Bertha Benz en avait été dotée, à l’approche de ce village, elle aurait appuyé sur le bouton de la condamnation centralisée, et commandé aussi le recyclage de l’air intérieur de l’habitacle, au cas où. Parce qu’au premier plan un peu serré sur cette femme et ses deux fils aux bonnes bouilles bien coiffées sur le siège de cette automobile, on se dit que la rencontre entre ce trio et les autochtones pourrait mal tourner, quelques images façon Delivrance venant, comme projetées par-dessus le clip, jeter comme un voile prémonitoire sombre sur le récit.

On a oublié quelqu’un. Oh, trois fois rien, juste l’héroïne de ce micro-métrage. Parce que si l’histoire a pour héros une héroïne, et si elle s’ouvre sur le plan, pas mal filmé d’ailleurs, de ces femmes harnachées à cette charrue, saisies d’une peur quasi-métaphysique en voyant passer cet engin pétaradant chevauché par ce qui semble être, à leurs yeux, une des cavalières de l’apocalypse, le personnage principal de ce film est peut-être bien, en fait, celle qui sera l’héritière de ce moment, celle qui ne se contente pas de voir, et va jusqu’à comprendre ce qui se joue, là, dans son village désespérant, celle dont on devine qu’elle fera un jour sa valise pour partir à la ville, à l’étranger, bref, n’importe où pourvu que ce soit ailleurs qu’ici, et en compagnie d’autres qu’eux : une petite fille est, elle aussi saisie par cette vision, dans laquelle elle entrevoit un espoir plutôt qu’un signe de la fin des temps. L’image de cette femme dans ces beaux habits du dimanche que les bourgeois ont le bon goût de porter chaque jour, c’est comme un coup de fouet qui la réveille d’un sommeil dans lequel la médiocrité ambiante l’aurait plongée depuis bien longtemps. Aussi se met-elle à courir à toute berzingue entre les croix du cimetière local, aux croix déglinguées, appelant la population de sa voix d’enfant déjà plus mature que la moyenne, dévalant un chemin en bordure duquel brûlent de petits feux de broussailles évidemment incapables de s’opposer au froid que répandent les brumes matinales, elle coupe par tous les raccourcis qu’elle connaît, pendant que le prototype approche de ce qui semble être, plutôt qu’un village, un véritable bourg, avec son église, ses maisons bourgeoises, sa métairie, son café, et sa population.

La condition féminine

Deux femmes, d’âge et de condition diamétralement opposés, mais de commune condition féminine, fondent selon des trajectoires convergentes vers la grand rue pour une rencontre décisive. Ce n’est manifestement pas tous les jours que la gamine a l’occasion de voir passer cet autre genre de femme dans son village dont les plans et le décor semblent avoir été, entièrement, imaginés à Epinal. Et à vrai dire, une telle visite semble avoir lieu à ce point rarement que la population en a conçu une forme de ressentiment, qui s’exprime on ne peut plus clairement dans les réactions et les regards de ces villageois sur l’étrange équipage qui traverse leur village. 

Et bien entendu, ce qui doit arriver, arrive : au beau milieu des regards narquois et hostiles, pile poil là où il ne fallait surtout pas que ça arriver, le concept-car parti en douce tombe en panne. Gros plan sur la chaîne, suivi d’une explosion, la mécanique ensorcelée s’arrête net et voici Bertha Benz et sa progéniture au centre des intentions évidemment malveillantes et jalouses de la population. Et là, même le spectateur bien pensant se dit qu’il n’aimerait pas être à sa place, parce qu’elle fait quand même une jolie proie au milieu de cette population envieuse : une mécanique dont ils ne sauraient sans doute que faire, mais qui doit être pleine de matériaux coûteux, des jeunes gens bien habillés, une belle femme sans défense… … Il faut vraiment qu’on se sorte ces images de dueling banjos et d’imitation du cochon de la tête. Oh tiens, justement, un cochon traverse la rue. C’est bien simple : la scène pue tellement la mort que, carrément, une femme regarde la rue depuis sa fenêtre à l’étage, et derrière elle, sur le lit, se trouve un cadavre qu’elle veille. C’est dire l’ambiance qui règne dans ce village de pub. 

Ce qui est assez frappant, en fait, c’est que Mercedes puisse, aujourd’hui, assumer une telle mise en scène. Parce que la galerie de portraits, au moment où l’engin stoppe net sa course, n’est pas – comme on dit – piquée des hannetons. Et si Audi n’a pas hésité, parfois, à se lâcher sur le portrait de « la » femme, ici, Mercedes n’y va pas avec le dos de la cuillère sur le thème « qu’est-ce qu’ils sont moches, les pauvres ». Le regard de la lingère au passage dela petite famille Benz est, clairement, haineux. Les gamins qui regardent un homme qui tente de pousser la voiture, sont moqueurs; ils miment le fait de pousser l’engin, sans pour autant le faire, et l’un d’eux tente de toucher à distance l’héroïne avec un bâton, avec des intentions que le scénario fait en sorte de nous laisser deviner pour ne pas avoir lui-même mauvaise conscience. Un homme, carrément, crache au passage de l’automobile en panne. D’une fenêtre à l’étage, on voit passer le pitoyable convoi, autour duquel se masse ce qui ressemble, à l’échelle du bourg, à un attroupement. Et on devine bien quel sentiment envieux anime cette petite population : elle est belle, ils sont laids, elle est belle parce qu’elle est riche, ils sont laids parce qu’ils sont pauvres, elle ose venir, seule, c’est à dire sans protection, traverser l’espace public de leur grand rue sans même en toucher le sol boueux, sans un regard, sans un geste, sans s’arrêter finalement, et la fantaisie mécanique a pour effet que la rencontre qu’elle aurait préféré éviter doit avoir lieu. Parce que c’est ça, ou rester plantée là avec sa petite famille, mais sans papa, livrée aux mauvaises pensées du bas-peuple, perfidement incarné par deux gars à la coupe de cheveux évidemment ridicule, au sourire débile et au regard dégénéré, qui n’attendent qu’une chose : qu’aucune aide ne soit apportée à l’aventureuse, que la journée passe, que le soir tombe, que la population rentre se mettre à l’abri pour échapper à la noirceur qui, la nuit plus encore que le jour, met la main sur ces lieux reculés, et pouvoir disposer, enfin, de cette amazone égarée, ou de l’un de ses gamins. Va savoir. 

Ligroïne

Et dans ce genre de scénario, quand ça veut pas, ça veut pas. Bertha Benz voit dans la boutique de l’apothicaire une hypothétique sortie de crise, et décide de s’y rendre, ordonnant à ses fils de rester là, elle met son pied décidé dans une flaque qui lui absorbe le soulier, et dégueulasse tout le bas de sa robe noire, belle et rigoureuse à la fois, arrogante en somme. Une belle occasion de provoquer les ricanement édentés de la vulgarité populaire, qui n’aime rien tant que se taper le cul par terre devant les misères d’autrui, c’est bien connu. Bertha frappe à la porte, regarde à la fenêtre. Personne. Merde, se dirait-elle intérieurement si elle était l’un de ceux qui, dans son dos, attendent de la voir tomber encore plus bas, histoire de rigoler un coup. Heureusement, un ange gardien se tient là, à distance respectueuse. Et parce qu’elle est un ange, elle n’a pas le regard mauvais de ceux dont elle est pourtant issue. Sincèrement soucieuse de cette femme, elle ne peut pas voir cet infime espoir que puisse exister une autre vie, d’autres lieux, s’éteindre sous ses yeux. Alors, en belle sociale traîtresse, elle fait quelque chose d’insensé : en scred, d’un simple coup d’oeil, elle indique à la dame où se trouve le pharmacien. 

Pas d’bol, il est au bar. Et comme les décorateurs, originaires d’Epinal, on décidé d’organiser une bagarre très précisément synchronisée avec le moment où elle doit entrer dans le troquet, il faut que Bertha rassemble tout son courage pour se diriger vers ce qui, pour elle, et ce pour de multiples raisons, constitue une sorte d’univers parallèle. Mais ce petit signe de la gamine, c’est comme si Bertha venait de passer à la station essence pour faire le plein de courage, et c’est ce carburant qui lui donne la force de toiser le bagarreur sur le seuil de la porte, et d’entrer dans la taverne, évidemment sombre. 

Autant dire tout de suite que le lieu n’est pas tout à fait prêt à recevoir une visite du contrôle d’hygiène, et que ce n’est pas l’élégance et l’urbanité qui y règne. L’ambiance est un mélange de réprobation envers le simple fait qu’une femme entre ici, et de regard narquois sur ce qui va bien pouvoir se passer. Assez rapidement, même si tout le monde fait preuve d’un grand mutisme dont on ne sait s’il est dû à une épidémie d’aphasie, à l’alcool ou à l’hostilité généralisée, le pharmacien est identifié. Madame Benz va peut-être, enfin, pouvoir se procurer un peu de ligroïne, qui servait alors de carburant pour ce genre d’engin, uniquement disponible en pharmacie. Mais pour cela, il faut d’abord franchir les obstacles tendus par l’ironie sexiste du pharmacien aviné, qui raille la robe embourbée de la voyageuse, et lui fait remarquer que ce n’est pas en empoisonnant ses chevaux à la ligroïne qu’elle fera mieux avancer son attelage. Mais maintenant qu’elle dispose d’un agent double dans le village, plus rien ne peut l’arrêter, elle prend l’apothicaire de haut, le ramène à son statut de commerçant auquel on peut acheter ce qu’on veut, pourvu qu’on le paie, et commande 10 litres d’éther de pétrole. 

Pretrolette city

Ce que dans le plan suivant on lui procure. A ce moment, l’univers populaire semble moins hostile à Bertha Benz. Les villageois la regardent faire, moins agressifs que curieux. Le pouvoir magique qu’on les riches, de fasciner les plus pauvres qu’eux, joue de nouveau son splendide rôle, et ce d’autant plus que, soudainement, le public peut admirer une jolie démonstration de bricolage, un peu comme si McGyver était une femme, et que la série se déroulait à la fin du XIXème siècle, en Allemagne. Une épingle à cheveux, une jarretière et dix litres de ligroïne plus tard, en deux coups de démarreur (c’est à dire en deux tours de main), l’engin redémarre. Le fiston, la frange en bataille, est certes un peu décoiffé, maman s’essuie le front comme si cette petite suée était une expérience corporelle physique qui lui avait été jusque là tout à fait inconnue. L’engin s’ébroue dans une explosion qui effraie tout le village, et le trio familial s’éloigne. Evidemment, si la scène avait lieu dans un classe GL, Bertha Benz regarderait dans le rétroviseur l’image de la petite fille s’éloigner dans le rétroviseur, et dans un champ/contre champ impossible, chacune verrait le regard de l’autre la pénétrer jusqu’à l’âme. Mais il n’y a pas de rétroviseur sur la Patent-Motorwagen MK3. Mais l’absence de toute forme de carrosserie permet à Mme Benz de se retourner, et d’envoyer un sourire entendu, plein de reconnaissance et de promesses d’avenir émancipateur vers la gamine, et c’est un peu comme si elle venait de lui envoyer, par le regard, les oeuvres complètes de Simone de Beauvoir, de Judith Butler, Beatriz Preciado et Virgine Despente, comme ça, en un clin d’oeil.

Ce qui est finalement génial, dans le monde qui est le nôtre, c’est de se servir médiatiquement de la lutte contre une discrimination pour mettre en scène et en appuyer une autre. Mieux, ici une marque bourgeoise qui ne peut tout de même pas, d’habitude, mépriser ouvertement les pauvres, saisit l’occasion de mettre en scène un plaidoyer pour l’égalité des sexes, pour enfin dresser un portrait édifiant des pauvres, montrant clairement que la petite fille qui prend fait et cause pour cette femme est une exception, un sorte de miracle, qu’on prend d’ailleurs soin de montrer, tout d’abord, entourée de symboles religieux. A strictement parler, elle tombe du ciel. Et qu’est ce que c’est qu’une petite fille pauvre miraculeuse ? C’est une petite fille pauvre qui est davantage solidaire d’une femme riche que de sa propre famille. 

On pense alors, un peu, à Simone de Beauvoir qui avait compris un truc, assez tôt : parfois, le combat féministe peut être une sorte de paravent sur lequel on représente des batailles épiques pour l’émancipation, pour mieux cacher le mécanisme de domination sociale qui, tranquillement, se déroule en arrière plan, inconscient de porter ces fruits jaunes que nous voyons mûrir ces temps ci : « Bourgeoises, elles sont solidaires des bourgeois et non des femmes prolétaires ; blanches, des hommes blancs et non des femmes noires« . On est d’une classe sociale plutôt qu’une autre, avant d’être d’un sexe plutôt que l’autre : « Les femmes ne sont pas solidaires en tant que sexe : elles sont d’abord liées à leur classe. Les intérêts des femmes bourgeoises et ceux des femmes prolétaires ne se recoupent pas« . Il y a, dans Le Deuxième sexe, une prémonition, qui est en fait déjà un constat : on pourrait prendre un jour en otage la lutte pour l’égalité des sexes, afin de la mettre au service de l’inégalité sociale. On aurait pu le faire au XIXème siècle, on le fait en douce dans le contexte de l’après-guerre, et ici, saisissant l’inégalité des sexes comme une aubaine médiatique, Mercedes le fait carrément ouvertement. 

Perspectives cavalières

On aurait pu, aussi, mettre le doigt sur un autre paradoxe : si Mercedes célèbre aujourd’hui l’exploit réalisé en 1888 par Bertha Benz, il faut rappeler qu’en 2013, c’est d’une autre façon que la marque rendait hommage à cet épisode historique : elle organisa le même trajet, de Mannheim à Pforzheim, dans une Mercedes Classe S bardées de capteurs et d’intelligence artificielle, apte dès lors à faire ce trajet par elle-même, sans intervention du conducteur. Ce qu’une femme fit en 1888, une machine le fait toute seule en 2013. Il y a là un signe des temps qui permet au moins de mettre conducteurs et conductrices dans la semblable perspective de leur propre disparition. 

Autre perspective, et autre façon de mettre « la » femme à l’honneur, on se souviendra que pour la promotion de la Classe A, Mercedes faisait atterrir Nicki Minaj dans le siège passager d’une Classe A, histoire d’en faire la promo. On imagine vraiment bien ce genre de star américaine roulant en compacte européenne, évidemment. Du coup, il y a quelque chose d’assez savoureux d’imaginer la performeuse richissime s’abaisser à venir rencontrer une prolétaire dans sa voiture bling-bling, et profitant d’un moment d’inattention pour tâter la marchandise, et se dire « Ooohhhhh la belle pacotille ! » Là aussi, finalement, coller une femme riche dans un univers modeste, c’est à coup sûr provoquer de la fascination et de l’excitation envers la marchandise à laquelle, parce qu’elle brille, on associera toutes les vertus de ce qui coûte cher. 

Sans doute, un jour, le véritable respect pour les femmes consistera-t-il à ne plus attendre impatiemment ce jour dans l’année où, sous prétexte de les célébrer, on les prendra, comme d’habitude, pour des créatures naïves qu’on peut séduire sans vergogne comme si elles étaient tombées de la dernière pluie. 

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