Tribale

In Constructeurs, F8 Tributo, Ferrari
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« Tout est beau dans Les Feux de l’amour, même ce qui est moche, c’est beau. 

En ce moment, c’est complètement chaud. Phyllis Newman, elle est enceinte; de Nicolas. Le jour de son mariage, sa soeur Avery, et Lauren, ils l’ont laissée chez elle.  Il y a Daisy Carter, la nièce de Sheila Carter, qui est venue lui rendre visite, et ils se sont disputés, et à cause de ça, elle a perdu son enfant, ça veut dire que tout le monde l’attendait au Gloworm; le Gloworm, c’est le restaurant de Gloria, la mère de Kevin et Michaël Baldwin, et au Gloworm, il y avait Victor Newman, Nikki, Jack… et Sharon, elle a fait son entrée, alors qu’elle n’était pas censée venir, parce que Sharon, elle sortait avec Adam Newman, fils de Victor Newman qu’il a eu hors mariage avec Hope, et du coup, au mariage, il voulait qu’il y ait Sharon, mais Sharon, elle est venue quand même, elle a fait son entrée, elle était même plus belle que la mariée, sauf que la mariée elle était pas là, vu qu’elle était en train de perdre son enfant. Et du coup, Sharon elle sort avec euh… Victor Newman ! Ca veut dire elle est sortie avec les deux fils, et le papa ! »

Ces mots sont ceux de Régis. Régis est un des héros du film d’Olivier Babinet, Swagger. C’est un gamin du collège d’Aulnay-sous-bois, et outre un sens vestimentaire nettement plus aiguisé que la moyenne, il est capable de tracer les lignes généalogiques intégrales des Feux de l’amour, et de raconter, de façon exhaustive, les péripéties traversées, presque parallèlement, par les différents personnages, ce qui, dans une humanité capable d’être un peu perdue dans Game of Thrones, semble un peu singulier, et peut-être un peu vain. Mais professionnellement, j’ai pu constater de nombreuses fois que la même personne peut n’avoir jamais appris, ni les identités remarquables, ni les verbes irrégulier, et néanmoins connaître par cœur toutes les formes évoluées des Pokémons. Dès lors, que Régis puisse maîtriser, de façon manifestement assez organisée, les liens se faisant et se défaisant entre les personnages des Feux de l’amour constitue donc ce genre d’exploit auquel l’humanité est censée être accoutumée. 

Cette scène, tirée du splendide documentaire de Babinet,  c’est la révélation du nouveau modèle Ferrari qui me l’a remise en tête. Et pourtant, ça n’a a priori rien à voir. Mais ça m’a fait penser aux méandres labyrinthiques du récit des Feux de l’amour, et je me souviens m’être dit, devant ce modèle, qu’on commençait à être un peu perdu dans ce dédale de formes, de dénominations, de châssis, de motorisations et d’habitacles. Est-ce un nouveau modèle, un hommage à d’anciennes gloires du cheval cabré ? Est-ce une GT ? Une supercar ? Est-ce un one-shot réalisé en exemplaire unique pour un milliardaire en quête d’exclusivité ? Est-ce un simplement une autre carrosserie pour un ensemble moteur / châssis déjà connu ? Difficile à dire. Tout comme il sera peut-être compliqué,  à terme, de situer correctement chaque Ferrari dans une généalogie d’ensemble, de tracer des lignées claires, qu’on pourrait définir comme des familles de modèles se succédant les uns les autres, comme on le fait chez d’autres marques, là où s’exprime, de façon la plus simple, la notion de progrès telle qu’on la voit s’actualiser de génération en génération. 

Qu’est ce qu’une Ferrari F8 Tributo ? 

On serait tenté de répondre simplement que c’est une belle voiture. Mais on ne peut pas faire ça. On ne le peut pas en général, et on le peut encore moins quand il s’agit de Ferrari, parce que c’est une marque qui, qu’elle le veuille ou non (et elle le veut), est traditionnelle, et on attend de chaque modèle qu’il soit comme un épisode nouveau dans une histoire globale, qui est censée avoir du sens. Dès lors, le fait que tel modèle soit beau, pris dans son individualité, ne suffit pas. Il faut aussi que ses formes, sa définition, soient comme un mot dans une phrase, une phrase au sein d’un texte, c’est à dire quelque chose qui prend sens dans l’ensemble auquel il appartient. Et une Ferrari, c’est un modèle qui se situe quelque part au sein de la gamme actuelle, mais aussi dans le fil de l’histoire de la marque, qui va de la 125S de 1947 à ce qui s’annonce comme un SUV électrique pour 2020, en passant, donc, par cette F8 Tributo qui vient à peine d’être dévoilée. 

Mais de celle-ci on n’a donc encore rien dit. 

La façon la plus simple de la décrire consisterait à se focaliser sur sa place dans la gamme : elle remplace la 488 GTB, avec laquelle elle partage un petit air de famille, dans ses phares, dans ses volumes vue de profil, dans la prise d’air latérale, même si celle-ci est interprétée un peu différemment. Et par extension, la F8 est aussi liée, formellement et conceptuellement, à la 458 Italia, dont était tirée la GTB. C’est donc une berlinette à moteur central, et à ce titre on peut la placer dans la lignée des Ferrari les plus populaires, évidemment pas en raison de leur accessibilité au plus grand nombre, mais parce qu’elle est finalement une descendante de la 308, qui dans sa version GTS, fut célèbre dans les années 80 pour avoir été conduite par le héros de la série Magnum, et pour les connaisseurs, on peut faire remonter cette tradition des berlinettes d’entrée de gamme aux Dino 208 et 308 des années 70, et même, finalement, aux 206 et 246 des années 60. Pour le grand public, c’est donc un peu LA petite Ferrari, celle qui attire vers le cheval cabré la sympathie de ceux qui ne pourraient pas s’offrir un tel modèle, mais qui sont moins intimidés par une telle berlinette que par un monstre comme une LaFerrari. 

Mais une chose attire l’attention : la dénomination du modèle rompt avec la tradition qui veut que ces berlinettes soient désignées par la cylindrée du moteur glissé entre les roues, à l’arrière. Ici, c’est le nombre de cylindres qui est mis en avant par la dénomination »F8″, comme on l’avait déjà connu sur les F12, plus prestigieuses. Et ce n’est que le début des ambiguïtés génétiques dont est porteuse la F8, car sa ligne, si elle se place clairement dans la lignée du modèle qu’elle remplace, auquel elle ressemble un peu même si elle est ici profondément réinterprétée, est aussi porteuse de réminiscences d’un modèle beaucoup plus exclusif, et nettement plus impressionnant : la fameuse F40, dont elle reprend la lunette arrière en lexan protégeant tout en l’exposant le moteur, en lui permettant, aussi, de refroidir un peu. Mais ce n’est pas le seul clin d’oeil aux super-cars de la firme de Maranello, car sous tous les angles, les volumes des ailes avant rappellent ceux des 288 GTO des années 70, qui sont un peu le chaînon manquant entre la berlinette « populaire » et les modèles extrêmes. Mais cette filiation dans le volume de l’avant, on le trouvait déjà sur les 458 et 488, même s’il y a sur la F8 une sorte de continuité horizontale qui, sans être dessinée, court tout le long de la voiture et rappelle cette délimitation noire qui coupait les Ferrari des années 70/80 en deux, caractéristique des berlinettes, de la GTO et de la F40. En revanche, ce qui ramène cette F8 à ses ancêtres des années 70, c’est la réinterprétation des quatre phares rond qui signaient la face arrière des bolides de la marque à cette époque. Simplement dessinés ici, ils suggèrent immédiatement cet héritage, et à eux seuls ils tracent un trait d’union entre le présent et le passé, et réinstallent cette berlinette au sein de sa propre lignée, en évitant toute nostalgie ou rétro-design. 


Plus étonnant, l’arrière ne fait pas seulement écho au passé. Sans le reproduire ni même le mimer, il entretient peut-être une certaine confusion en faisant aussi penser au dessin de la berlinette SP38, elle aussi fondée sur la 488 GTB, elle aussi porteuse de quelques éléments faisant écho aux modèles des années 80, tels que ses volumes avant (de nouveau), son aileron rendant hommage, de façon plus discrète, à celui de la F40, mais aussi ses quatre feux ronds, qui intègrent un volume qui semble être encastré dans la face arrière, comme si une Ferrari de plus petite taille avait été avalée dans un modèle plus large, qui en serait comme une extension, ou une projection. Ici, même si l’effet est atténué, on retrouve cette façon d’enchâsser les  blocs optiques dans un volume qui est souligné par le dessin presque purement aérodynamique de la face arrière. Ce motif de recouvrement, on le trouve à l’intérieur de la F8, sur le tableau de bord qui semble constitué d’une sorte de peau tendue au-dessus des éléments techniques, ouverte sur les quelques commandes et aérateurs disposés en haut de la console centrale. S’ajoute au dessin proposé par la SP38 quelque chose d’un peu inhabituel sur une sportive de ce genre : à l’arrière, elle semble quasiment sourire, et on se dit qu’après tout, si c’est bien avant tout une voiture plaisir, qu’elle ait elle-même la banane ne semble finalement pas si déplacé que ça. Et si l’automobile, même puissante, même sauvage, pouvait perdre un peu en agressivité, et en esprit de sérieux, ça contribuerait à maintenir Lamborghini dans cette posture un peu étrange consistant à proposer des voitures qui vont résolument vers l’excès, tout en le faisant sans aucune ironie, comme si le superlatif était la moindre des choses, ce qui peut confiner, parfois, au grotesque, un peu comme Maître Gimms chante des grosses conneries en prenant sa grosse voix, vous voyez ? 

Derrière cette valse des formes et des références, il y a quelque chose qui est peut-être intéressant après tout : on n’est pas obligé de réfléchir en termes de lignée. Une gamme et la succession des modèles ne sont pas forcément assimilables à une racine qui produirait un arbre structuré sur son tronc, et aux branches strictement distinctes. De même qu’on peut concevoir l’être humain sans voir en lui une sorte de carotte fermement plantée dans le sol, les pieds enracinés et poussant là où il est planté. Et si on voulait à tout prix filer la métaphore végétale, on pourrait imaginer que Ferrari soit en train de se constituer comme un rhizome plutôt que sur le modèle de la racine linéaire. Le fraisier est un rhizome, le nénuphar aussi. En multipliant les directions dans lesquelles Ferrari oriente ses fondamentaux stylistiques, le cheval cabré peut donner l’impression de ne plus avoir de ligne directrice. Mais il est possible que l’émergence d’un marché de l’exclusivité plus vaste que prévu, ait pour effet que de nouveaux modèles « one off » seront proposés, qui devront satisfaire la volonté d’exclusivité de leur client tout en trouvant leur place dans ce qu’on peut appeler néanmoins, la « gamme », en évitant de briser l’unité stylistique de la marque. Entre la SP38 et cette F8, il y a un exercice qui semble, sur ce point, réussi. Mais il faut s’attendre à avoir de plus en plus de mal à s’y retrouver. Il faut peut être se faire à cette espèce de fluctuation dans la production de ce genre de marque, qui empêche de lier tout à fait un modèle à ceux qui l’ont précédé, et de le distinguer de ceux qu’il côtoie. Plus que des lignées, Ferrari construit ces derniers temps ce qu’on pourrait appeler des constellations : La gamme sport, à laquelle appartient cette F8. La gamme Gran Turismo, qui accueille les GTC4 Lusso, et désormais la gamme Icona, qui se spécialisera dans les petites séries faisant écho aux modèles mythiques du passé. Nous verrons quand apparaîtra le SUV maison s’il se rattache à l’univers Gran turismo, ou s’il crée de toutes pièces une nouvelle constellation, qui aura son propre mouvement et ses propres créations. Mais une constellation est après tout un ensemble d’étoiles qui ne semblent former un tout que parce qu’on les regarde selon un certain angle. Si on se déplaçait dans l’univers, on aurait tendance à les associer les unes aux autres selon des schémas nouveaux. Il en ira sans doute de même avec les modèles Ferrari : les constellations ne sont pas hermétiques les unes aux autres, et il est souhaitable qu’elles s’influencent mutuellement, techniquement, mais aussi esthétiquement. Sinon, la marque elle-même risque d’y perdre son identité. Que la F8 Tributo soit, elle-même, à cheval entre plusieurs genres, qu’elle fasse écho à des lignées différentes est tout compte fait un bon signe : à la façon des Feux de l’amour, dont le génial Régis a bien saisi le caractère protéiforme, il y a des univers qui, tels les dunes de sable ou les ondes marines, ne peuvent pas être définitivement cartographiés, mais dans lesquels, si on accepte d’être un peu nomade, il est possible de cheminer. C’est peut-être à cela que Ferrari pourrait nous inviter à l’avenir : une promenade en lisière des genres, une diagonale traversant les catégories.

Plutôt qu’une famille de modèles, une tribu.


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