Voix d’extinction

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Twitter n’est apparu qu’en 2006 ; alors le 26 septembre 2003, personne chez Renault n’a pu twitter un petit hommage à Robert Palmer. Pourtant, son Johnny & Mary aura servi, sous de multiples réinterprétations, de toile de fond musicale à bon nombre des publicités de celle qui, dans les années 80, était encore appelée, « La régie ». 

Il y a des marques dont les publicités sont indissociablement liées à des titres, ou à des artistes. Robert Palmer avec Renault, et Heineken. Et Mark Hollis, avec la 205. 

Ce qu’il y a à gagner à être une marque, c’est l’histoire. Au début d’Interstellar, Joseph Cooper (Matthew McConaughey) dit un truc pas mal sur le fait d’être devenu père. En gros, ça dit ça : à partir du moment où on a des enfants, on n’a plus qu’une chose à faire dans la vie : devenir des souvenirs pour eux. Les marques ont aussi cette tâche, si on veut bien ne pas les réduire au simple fait qu’elles font gagner du fric : elles créent avec le public, qui ne se limite pas à sa clientèle, une relation particulière, faite d’une alternance de périodes calmes et d’événements qui construisent peu à peu une histoire commune, un passé partagé, une culture et une mémoire qu’on peut convoquer de temps en temps. 

Jean-Philippe Imparato, le boss de Peugeot, peut souvent sembler être un gars un peu brut de décoffrage, un peu baratineur ou beau parleur, mais derrière ce personnage un peu excessif très bien trouvé – parce qu’on aime ça, en fait, ce genre d’excès, la France ne fait pas émerger des Dupond-Moretti et des Depardieu tout à fait pour rien, ni par hasard – il y a aussi un gars manifestement passionné par ce qu’il fait, c’est à dire des bagnoles, et qui est pétri par cette culture automobile. Alors, comme Mark Hollis est mort il y a quelques jours, et que quelques années auparavant John Dorsey et une poignée d’autres entrepreneurs créaient Twitter, il était possible pour le patron de Peugeot de rendre un petit, mais sans doute sincère hommage au chanteur de Talk-Talk. Comme quoi l’histoire est bien faite, parce que si la carrière musicale de Mark Hollis fut, volontairement, écourtée – il semble avoir vu Interstellar avant tout le monde, et dès 1991, il mit fin à l’activité de Talk Talk, se consacrant désormais exclusivement à sa famille, ne rompant ce vœu de silence qu’une seule fois, en 1998, pour un album qui, comme souvent pour les premiers albums, portera son nom, et sera aussi son oeuvre ultime – elle a suffisamment d’importance pour valoir la peine de s’en souvenir. 

Such a shame fait partie de ces objets pop qui vivent sur deux plans. L’un est purement musical, et c’est un sacré morceau, s’ouvrant sur des cris d’animaux sans doute sortis tout droit du ventre d’un DX7, prenant son temps pour s’élancer, comme un réacteur qu’on chaufferait patiemment avant de lancer la procédure de décollage; un décollage à deux étages, façon sortie de l’atmosphère. Le couplet est quasiment spatial avant un refrain dopé avec une ligne de basse comme Paul Webb en avait le secret, et des envolées synthétiques qui emportaient le tout on ne sait trop où ; ailleurs assurément. Le genre de morceau qui allait partout, sur les pistes de danse, en bagnole, dans le walkman, en avion bien sûr aussi ; une composition magique, tellement puissante qu’on ne savait plus qui, de l’instrumentation ou du chanteur, apportait le plus d’intensité et d’urgence à ce qui, mine de rien, était rudement proche d’un cri de rage, une angoisse, un tourment transformé en décollage, puis en danse. Mais voila, on n’est pas un titre pop sans descendre un peu vers les vallées où vivent les êtres humains. Et Such a shame est peut-être devenu, aussi, un titre particulier dans nos oreilles parce qu’il a accompagné des images que les petits écrans ont suffisamment diffusées pour qu’elles nous marquent, indéfiniment. 

En 1986, Peugeot demande à Gérard Pirès de réaliser une publicité pour la 205. La petite lionne a déjà joué son sacré numéro, depuis 1982, elle sauve littéralement les fesses du lion, et elle renouvelle totalement l’image que le grand public a de cette marque jusque là considérée comme bourgeoise. Bourgeoise, en fait, Peugeot l’est toujours, c’est juste que pour des raisons dont on ne sait pas trop si elles sont très conscientes, la marque accompagne le dévergondage de la bourgeoisie, qui desserre nettement ses corsets et ses complets vestons, se met au sport, passe du marivaudage au minitel rose et fait du fric désormais sans aucune honte. L’association Gérard Pirès / Peugeot n’est pas évidente, et pourtant, c’est un duo qui va permettre à l’entreprise familiale de passer le cap des années 80, riche d’une relation totalement neuve avec le public. 

A une époque où Opel arrive à vendre des voitures parce qu’elles ont le wifi, on se demande quelle drogue on prenait, dans les années 80, pour valider un tel pitch : un couple se sépare au pied d’un jet privé. Manifestement, c’est elle qui le quitte (elle a le pouvoir, elle a l’argent, elle a avion, il n’aura peut-être pas cette femme), la porte de l’avion se ferme, et lui grimpe dans sa 205 rouge, et se met à rouler dans tous les sens dans la poussière. Du ciel, par le hublot, la femme d’affaire pourra lire le gentil message qu’il lui adresse, tracé aux pneus dans le sable : Garce, avec la voiture qui tourne sur elle-même en doughnut pour achever le point d’exclamation. En France, on n’a pas d’Audi, mais on a des idées, et on sait faire rire les femmes. L’histoire ne dit pas si elle va commander au pilote de d’atterrir sur le champ, ou si elle va le laisser planté là à griller son plein à faire le con avec sa petite voiture en plein désert. Mais la publicité est incroyablement efficace, alors qu’elle est un savant mélange de n’importe quoi et de plans saisissants. Au chapitre du n’importe quoi, le type avec son âne qui sort de nulle part. Au chapitre du saisissant, le plan en travelling qui suit, un peu en avance et caméra braquée vers l’arrière, la 205 lancée à fond derrière l’avion qui s’en va, dérivant en une belle et continuelle dérive dans son nuage de poussière. Comme une prémonition des images de Pikes Peak, quelques années plus tard. 

Mais ce qui magnifie ce plan qui dure à peine deux secondes, c’est la musique. L’instrumentation de Such a shame procure toute sa force de pulsation, toute son énergie trépidante aux images de la petite Peugeot lancée dans ses acrobaties désespérées pour impressionner la grande dame. Musicalement, c’est une idée géniale, parce que le spot respecte ce qu’est ce morceau, un décollage et une virée en altitude. Et malgré la condensation en trente secondes (le titre originel fait 5’30), sa force est intacte. Il est l’expression exacte de la tension dramatique, de la déchirure inhérente à toute rupture, mais aussi de la volonté de dépasser cette souffrance en la transformant en un pur geste. Depuis que la bagnole existe, qu’est ce qui vient à l’esprit juste après une rupture ? Prendre le volant, et filer sans but. Et depuis Vanishing Point, on sait qu’il n’y a pas meilleur endroit pour ça qu’un désert.

Même le choix de transformer le drame et le geste de désespoir en blague est finalement assez fidèle à l’interprétation de cette chanson.  Mark Hollis n’était pas dupe de ce qu’il faisait. Venu du punk, allant vers la musique expérimentale, il savait quoi penser de la musique commerciale et de la pop. Il passa dans ce genre comme une bagnole traçant dans le désert des trajectoires à la frontière de la perdition, comme pour mieux passer à autre chose. Dans le clip de Such a shame, on le voit prendre un malin plaisir à ne pas jouer le jeu. Mise en scène parodique du playback, expression outrée des sentiments, choix délibéré de ne pas paraître à l’aise devant la caméra, dans son caban, sous son bonnet, si typiquement anglais. Avait-il déjà en tête, aux débuts de Talk Talk, de mettre fin à l’aventure ? Difficile à dire. En revanche, dans sa tenue de marin, il donne l’impression d’avoir hâte de passer à autre chose. 

Il est évidemment réducteur de ramener Mark Hollis à cette participation involontaire à une publicité Peugeot. Mais c’est la nature même des objets pop, que d’investir des domaines auxquels ils n’étaient pas destinés, et de toucher un public plus large que celui auquel ils s’adressaient à l’origine. Dans cette aventure, la musique de Talk Talk ne s’est pas dévoyée. Au contraire, elle a provoqué des émotions qui vont sans doute bien au-delà de ce que les services du marketing avaient comploté. Quand la musique est bonne, on peut la mettre à toutes les sauces, c’est toujours elle qui gagne. Et cette fois ci, peut être que le miracle, c’est que dans ce spot, la voiture est, elle aussi, suffisamment bonne pour dépasser toutes les facéties des concepteurs de publicités. Le même spot, avec d’autres modèles, pourrait être ridicule.

Mardi 25 Février 2019, pour Mark Hollis un silence définitif succédait au silence médiatique qu’il avait, lui, choisi. Il y a un genre de sens à cette extinction, car la musique de Talk Talk, d’album en album, se fit de plus en plus discrète, moins urgente et plus apaisée, comme si le son avait été l’expression d’une tension qui se serait apaisée avec le temps. Comme si les notes, les sons, étaient une ressource en raréfaction, et qu’il fallait ne lancer une note que si elle était absolument nécessaire. Et quand chaque note doit être comme indispensable, la musique elle, se tient de plus en plus en suspension. La tête remplie de la tonitruance du spot pour la 205, on peut méditer ce passage au silence en regardant aujourd’hui évoluer l’E208 dont le moteur électrique n’émet plus aucun bruit. Nous sommes au moment où l’automobile, incertaine des ressources qu’elle peut encore se permettre d’exploiter, se tient elle aussi en suspension. Alors qu’un musicien s’éteint, la voiture, elle, risque l’extinction de voie.  Peu à peu, des formes anciennes d’intensités s’éteignent. Ne laisseront-elles que du vide ? Qu’est ce qui, à l’avenir, peuplera l’absence ? 

Mais il n’y a pas d’absence. Il n’y a pas d’absence tout simplement parce qu’il y a le passé. Et si celui-ci n’est plus, nous avons cette chance : quelques uns de ceux qui l’ont peuplé y ont laissé, pour nous, de quoi faire des souvenirs. 


Ce qui compense la tristesse, c’est peut-être aussi que dans le malheur, on repère d’autres humains, qui eux aussi sont touchés, et on sait dès lors que c’est dans le présent que quelque chose se partage avec des inconnus. Et par les temps qui courent, c’est assez précieux. Ca n’a rien à voir avec la bagnole, à ceci près que ça aussi, peut nous transporter : 

Un texte d’abord, de John Jefferson Selve, découvert sur le très bon site Diacritik. C’est une des plus belles choses que j’aie lue sur la musique en général. Il y a des musiques qui changent à tout jamais la façon dont on écoutera ensuite de la musique. Il y a aussi des textes qui ont ce pouvoir, et celui-ci en fait partie.

Et un mix de Joakim (aka Joakim Bouaziz) qui rend hommage, pendant une heure, à Mark Hollis dans son Crowdspacer show, son émission mensuelle. Ca s’écoute ici : 

Et le tracklisting, le voici : 

2 Comments

  1. bonjour,
    je ne connaissais pas Mark Hollis ni la plupart de ses chansons, en dehors de ses quelques tubes. Et je suis tombé sur celle là qui me paraît la plus belle.  » The color of spring ». Ligne de basse superbe et envoûtante.
    https://youtu.be/EkSE8wahoJ0

  2. En effet, Sylvain, ce titre est vraiment superbe. L’album solo de Mark Hollis est, pour moi, une splendeur. On y retrouve les fondamentaux de Talk Talk (dont les lignes de basses sur lesquelles tout le morceau peut trouver un genre de fondation, tout en étant libres), mais il est aussi envahi de ce qui est, sans doute, la vie intérieure de ce grand musicien.

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