Le sourire de la Joconde

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C’était un rendez-vous

A l’approche de chaque renouvellement d’un modèle phare, les mêmes rituels s’accomplissent : expectatives, hypothèses multiples, tentatives de proposer des interprétations crédibles de la nouvelle arrivante, confrontation des versions, débats sans fin sur le dessin de la calandre, sur la courbe supérieure d’un phare, la présence, ou pas, d’un encadrement autour du vitrage latéral, tout semble pouvoir être envisagé, même si se confrontent, à chaque fois, ceux qui pronostiquent la reconduite des mêmes éléments, simplement revisités pour ne pas avoir l’air d’être semblables aux précédents, et ceux qui parient sur un bouleversement total, l’apparition de toutes nouvelles lignes, l’embarquement immédiat pour des horizons nouveaux, du jamais vu dans le monde du design, ou de telle marque. 

Et puis arrivent les premiers spyshots, qui en révèlent trop peu pour départager qui que ce soit. Pourtant déjà, il y a les impatients, et il y a ceux qui sont déjà déçus. Parce que même sévèrement bâchés, les prototypes ne peuvent pas faire passer un dessin en trois volumes pour le profil d’une berline-coupé. Les proportions apparaissent à travers les volumes en trompe-l’oeil, et on devine déjà si le modèle aura une présence, une assise sur la route, ou s’il semblera d’emblée un peu pataud, emprunté, pas très à l’aise dans ses baskets. 

Comme souvent en janvier, ce moment est en train de se dérouler sous nos yeux. Parce que Genève approche, des documents circulent, et que les constructeurs en soient complices ou pas, certains atterrissent sur un site, et à partir de ce moment, faisant fi de tout respect du droit d’auteur, l’image sera reprise, copiée collée à de multiples reprises, et commentée sans fin par ceux qui trouvent là confirmation, les uns de leurs inquiétudes, les autres de leur espoirs. On la photoshopera à mort, gommant les watermarks pour avoir l’air de n’avoir pas repiqué la photo ailleurs, passant l’image à la moulinette hdr en espérant que ça fera émerger un détail, un pli, un relief, quelque chose que la prise de vue originelle ne révélait pas. On modifiera un bouclier, un phare, on ajoutera des prises d’air, des optiques supplémentaires, histoire de jouer à l’apprenti designer, de se faire passer pour un expert, de faire mieux que les pros. Avec un peu de chance, un recruteur passera par là, et fera une proposition d’embauche. A moins qu’un grand constructeur fasse un saut sur un forum et réalise soudain qu’il a mal conçu son prochain modèle, arrête tout le processus d’industrialisation, réunisse en urgence toute son équipe de proches collaborateurs pour leur montrer le bricolage et leur dire « Les gars, c’est ça qu’il faut faire, alors on bouleverse tout, en rabaisse la voiture de trois centimètres, on la passe en 22 pouces, on vire les poignées de porte arrière, on équipe les portes avant de poignées rétractables, on la dote de toutes les options, d’un dessin discret mais spectaculaire, bref on change tout, sauf les deadlines. » « Ok chef ! crie alors son équipe, qui part s’abonner au threads du génie qui, sur les forums auto, a mis en ligne sa vision du nouveau modèle tel qu’il serait si c’était lui qui l’avait conçu. 

Les lecteurs lambda, qui tombent sur les forums par hasard et n’y connaissent rien, croient que les photoshops sont des images officielles, tombent amoureux d’un modèle qui n’existent pas, débarquent le lendemain chez le concessionnaire du coin et exigent de l’essayer, ce coupé 508 RCZ, et retournent chez eux en maudissant ce vendeur qui n’y connait rien. 

Recherche et développement

C’est exactement ce qui se passe depuis trois jours pour la Peugeot 208 MK2. Jusque là, on disposait de quelques dessins approximatifs, et d’une jolie collection de prototypes en essais sur route. Bref, on savait que la 208 II aurait quelque chose à voir avec la 208 I. Et aussi avec la 308, le vitrage latéral par exemple. On avait aussi deviné une signature lumineuse qui reprendrait à l’avant le motif des trois griffes qu’on connaît déjà à l’arrière des derniers modèles Peugeot, complété par les dents de morse inaugurées sur la 508.

Et là, soudain, venue tout droit d’un site italien dans un bleu métal tellement électrique que certains se demandent s’il ne s’agirait pas de la version concurrent de la Zoé, on l’a sous les yeux. 

Ou presque. 

A vrai dire, ce dont on dispose, c’est d’une photo assez pauvre, prise de loin, aux contrastes très approximatifs. La définition est minable, on sent que la main a tremblé un peu au moment de déclencher, sans doute parce que l’espion n’est pas seul dans la pièce. Il semble qu’à côté de la citadine, se trouve Jean-Philippe Imparato, le boss, dont on devine dans les interviews qu’il est passionné, pas de doute, mais qu’il n’est peut-être pas commode, aussi. Alors prendre une photo évidemment interdite sous son nez, ou presque, puisqu’on devine que le photographe a shooté d’assez loin en fait, on peut imaginer que ce soit risqué. 

Sauf si, évidemment cette photo volée est en réalité une commande, et que le marketing maîtrise en fait totalement le calendrier de diffusion des informations, de sorte qu’on parle de la nouvelle 208 des semaines avant qu’elle soit révélée. En bien ou en mal après tout, peu importe. Et si l’enfer, c’est l’indifférence, alors la photo dont on dispose est exactement ce qu’il fallait : juste assez suggestive pour provoquer des débats, juste assez mystérieuse pour qu’on n’en sache encore pas trop. Ce n’est pas parce qu’on est complotiste qu’il n’y a pas de complot. Après tout, quelques heures après la diffusion de cette première photo, était diffusée, aussi, la photo d’une miniature qui est la première image dont on dispose de la prochaine Clio. Et il est difficile de voir là un hasard. 

Finalement, l’important pour le moment, un mois en gros avant la révélation de la 208, c’est qu’on devine plus qu’on ne découvre. Tout ça marche un peu comme chez Hitchcock : celui-ci savait qu’il suffit de suggérer quelques pistes, le spectateur est bien assez grand pour faire le film dans sa tête. Un rideau de douche, une main qui tient un couteau, une femme sous la pomme de douche, de l’eau qui coule, un peu de montage et hop, on a vu le couteau se planter dans le corps de cette femme. Ici, c’est pareil. Tout est suggéré.

à l’Instinct

Les reflets et lumières, jouant avec les ombres, permettent d’imaginer les volumes. Alors, est-ce qu’on imagine la 208 comme un mélange de courbes musclées et de nerfs tendus à partir de son museau ? Ou bien est-elle vraiment une boule d’énergies concentrées dans le métal et le verre ? Ce qu’on devine tout de même, c’est une présence accrue par rapport à la 208 MKI : les voies semblent élargies, les proportions presque un peu écrasées du pare-brise, le toit plus plat, donnent l’impression d’une voiture plus grande qu’elle n’est. Surtout, les ailes arrière présentent, sur le modèle de ce que fait la 508, mais aussi à la façon dont est dessiné l’arrière de la Clio, un relief dont on se dit qu’il pourrait être particulièrement agréable à reluquer depuis le trois-quart arrière. Et si le postérieur de la 208 est toujours mystérieux, on l’imagine déjà trapu, ramassé, puissant, propulsant la voiture vers l’avant dans une force contenue. Et on se doute qu’il aura quelque chose à voir avec celui du prototype Fractal, qui est un peu la version fantasmée de la 208.

Le truc magique avec cette photo, c’est qu’on devine quand même assez bien les lignes de la face avant, mais pour autant, sa pièce maîtresse reste mystérieuse, comme le sourire de la Joconde puisque la calandre est là sans être là. La définition de la photo est suffisamment mauvaise pour qu’on n’arrive pas à discerner en quoi consiste cette calandre. A vrai dire, on en est à ce point d’imprécision qu’on ne sait même pas si il y a une calandre ou pas sur le modèle qui est photographié ici. Est-ce une calandre peinte ? Est-ce une absence de calandre ? Est-ce une absence voulue ? Ou est-ce un prototype dont la grille de calandre n’a pas encore été livrée ? Impossible à dire. Ce qu’on voit, c’est que la forme générale de l’ouverture centrale de cette face avant ressemble, en forme et en surface, à celle de la 208 actuelle. Ce qu’on sait aussi, parce qu’on le devine bien sur certains prototype maquillés photographiés sur route, c’est que cette calandre présentera bien une grille. Mais cette photo, dans l’incertitude qu’elle fait naître en nous, présente un intérêt majeur du point de vue du marketing : elle pousse à imaginer ce qu’on a sous les yeux, à en construire l’image dans notre esprit. 

En fait, on a les traits généraux du visage, ses contours. C’est le rôle esthétique de la signature lumineuse en sabres. Ces dents, qui ressemblent à celles du smilodon, cet ancêtre préhistorique du tigre, doté de dents semblables à celles du morse, en forme de sabre, sont là pour délimiter visuellement le visage des nouvelles Peugeot, en évitant de confondre l’aile et la face avant, et en réduisant visuellement le porte-à-faux avant. En cintrant les contours du visage, ces sabres lui donnent une identité forte. Désormais on devine mieux ce visage, même si on ne voit pas encore le détail de l’intégration de ces deux lignes au sein du bouclier. On sait aussi que cette identité lumineuse s’associe désormais à des griffes qui se trouvent dans les blocs optiques, qu’on a déjà évoquées plus haut. Le regard est fort, un peu féroce sans être bestial. La 208 est animale. Elle a un regard enfiévré. 

Mais on le sait, une Peugeot est dessinée autour, ou à partir de ses phares. C’est comme ça depuis la 504, qui a inauguré ce soin particulier qui est apporté à l’élément fort du design sochalien. Ce qui est intéressant, ici, c’est que la forme a l’air nouvelle. Et comme pour les autres détails que j’ai évoqués jusque là, la photographie ne permet pas de se faire une idée très claire de la forme complète des phares. Ce qui semble nouveau, c’est la ligne de ces phares dans leur partie la plus proche de la calandre. Mais là aussi, finalement, cette photographie suscite le suspens plus qu’elle n’y répond, en suggérant une forme de phare inédite là où tout le monde pensait à un design plus conforme à ce dont on a l’habitude chez Peugeot. Nous voici donc tenus en halène. Nous voici, aussi, libres de faire les associations qui nous passent par la tête. Par exemple, les griffes lumineuses délimitent un espace un peu carré qui, de face, me fait penser au regard des premières 104. Mais on le sait, dès qu’on se laisse aller à chercher des ressemblances, on dérape immédiatement dans l’invraisemblance. 

Pour le reste, on perçoit nettement la complexité du dessin de l’avant. On peut regretter la pureté des lignes de l’E-Legend, c’est sûr. Mais il n’est pas certain que cet aspect très travaillé soit forcément un repoussoir pour la clientèle. Après tout, l’avant du 3008 est pour le moins travaillé, ce qui ne l’empêche pas de séduire. Et sans pouvoir en être certain, il est possible qu’en réalité, les éléments lumineux attirent le regard et unifient l’ensemble, atténuant l’effet chargé des plis croisant le relief de cette calandre. Et si on veut se lancer dans les petits jeux de référence, on peut s’étonner un peu de voir, en bas du bouclier, une prise d’air dont la forme rappelle étrangement celle qu’on trouve sur les 308 bas de gamme actuelles. 

Ce n’est d’ailleurs le seul trait commun entre la 208 MKII et la 308, puisqu’on dirait bien que le bas de caisse ressemble à celui qu’on trouve sur les versions sportives de la 308, dans la même sobriété : une simple lame qui vient souligner le bas de caisse. C’est racé, pur, léger, et efficace. Autre trait de famille, les arches de roue, qui présentent un relief semblable à celui qu’on a découvert sur le concept-car E-Legend, un détail qui fait penser à Volvo ; on a vu pire comme référence ces derniers temps.

Evidemment, on le sait à l’avance même si on l’a encore peu vu, l’intérieur de cette 208 sera un croisement entre ce que la marque propose déjà sur les 3008 et 508, et quelques éléments extraits du concept Fractal, qui porte lui-même quelques signes intérieurs de la richesse esthétique des 3008 et 508. Bref, ce sera architectural, un peu spectaculaire, ça se passera de projections sur le pare-brise puisque le combiné tête-haute rend ce dispositif aéronautique inutile, il y aura des toggle-switches, du relief, bref, ça va le faire, et c’est sans doute sur ce terrain que Peugeot a une vraie longueur d’avance. 

Une année exaltante

L’avance, c’est ce qui semble caractériser cette 208, et pas seulement parce qu’on commence à la découvrir un peu plus tôt que prévu. L’avance, c’est même ce qui pourrait poser finalement problème, parce que, dans le fond, on a l’impression que ce modèle ne se contente pas de remplacer la 208 première du nom, et qu’elle ambitionne de donner une succession à la DS3, qui n’a pas d’héritière directe dans la gamme DS. A comparer la 208 MK2 et la DS3 Crossback, on se dit à l’avance que l’échelle hiérarchique de l’exclusivité pourrait ne pas être tout à fait respectée, entre Peugeot et DS. On se rassurera en se disant que ce ne sont pas les mêmes univers, certes, mais on sent bien que Peugeot n’a pas du tout l’intention de se concentrer sur les déclinaisons bas de gamme, et qu’il s’agit d’inciter à la dépense en proposant un modèle preppy et masculin à la fois, le genre d’engin qu’on a envie de prendre au moins en finition Gt-line, histoire d’avoir envie de donner envie. 

Peugeot fait sa rentrée, et tout semble être placé sous le signe du mystère. Le tweet d’Imparato, montrant la custode d’une 508 agrémentée d’un appendice énigmatique, les différents spots publicitaires annonçant des choses qui devraient nous plaire, une photo juste assez floue de la 208 pour qu’on spécule encore quelques jours avant d’en découvrir un peu plus, les éléments d’un discours sont là pour nous mettre l’eau à la bouche, et on sait qu’il y aura dans ce qui s’annonce des choses qui devraient provoquer quelques réjouissances. Après une fin 2018 placée sous le signe du plaisir qu’il peut y avoir à jeter un coup d’oeil dans le rétro tout en appuyant gentiment sur l’accélérateur, ce lion qui sait si bien changer de tête pour mieux retrouver son identité semble être devenu, aussi, un maître du suspens. 

 

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