Et Dieu créa l’Alfa

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Dans les années 70 déjà, je pensais qu’on pouvait se fier aux pochettes des disques pour en deviner, avant d’en avoir entendu une seule note, l’intérêt. Et je continue à me laisser guider par ce flair visuel au moment d’opter, sur les plateformes musicales contemporaines, pour l’écoute de tel ou tel album. C’est ainsi qu’il y a quelques jours je suis tombé sur ce genre de photographie qui met les oreilles à l’affût. C’était un portrait saisi de trois quart arrière, d’une dame disons, d’âge mûr, au volant de sa Jaguar XJ bleue. La voiture est à l’arrêt, et sa conductrice a déployé sur le volant un journal dans la lecture duquel elle est plongée, tandis qu’autour d’elle, discrètement, tout explose. 

Silence. Action. Le moteur tourne.

Il n’en fallait pas plus pour m’attraper, comme un lapin, par les oreilles, et me plonger le cerveau dans les douze titres de ce premier album du groupe Inüit, intitulé Action, comme s’il s’agissait du début d’une prise, sur un plateau de tournage. Et l’expérience, une fois de plus, confirma la validité de ma théorie : pochette réussie, album recommandable. Il faut dire qu’Inüit est composé de musiciens avérés, pratiquant des instruments parfois peu courants dans les formations actuelles, telles que le trombone ou le saxophone. Ainsi armé de quelques cuivres, le groupe fait parfois penser au génial Chumbawamba, dans une déclinaison moins rageuse, moins festive aussi, tout en étant pleinement ancré dans son époque, le son et le chant de la lead-singueuse rappelant aussi le tellurique Hyphen Hyphen, et ce sur un titre en particulier, actuel single extrait de l’album : Tomboy, parfait pour ma playlist « Crocket’s ride« , dont on pourra, au passage, apprécier le discret, mais présent travail sur la ligne de basse, qui structure profondément la façon dont le morceau s’avance. 

A l’écoute de l’album entier, ce titre saute suffisamment aux oreilles pour qu’on ait envie d’en savoir plus. Et comme il a quelque chose de très cinématographique, comme il semble appeler à lui les images, on ne tarde pas à fureter sur Youtube, et là, on découvre un clip dans lequel, comme sur la pochette de l’album,  on cause bagnoles, et pas une des moindres, puisque le récit gravite autour d’une des vedettes de l’histoire de l’automobile moderne : l’Alfa Roméo GTV6, dans sa déclinaison 2.5. 

J’aime toujours penser que si c’est tel modèle qui est choisi, et pas un autre, c’est que c’est un choix réfléchi, volontaire. Parce que c’est alors que la présence de l’automobile à l’écran prend son sens, et participe au sens général du clip, ou du film. Et, ici, il semble que Simon Noizat, qui a réalisé le clip de Tomboy, ait visé juste en allant chercher ce modèle dont les amateurs de belles automobiles ont forcément rêvé un jour ou l’autre. 

Troubles dans le genre

Tomboy parle de franchissement de la ligne continue du genre. C’est d’ailleurs sur les emplacements tracés au sol d’un parking que s’ouvre le clip, dans une trajectoire irrespectueuse des cases et des limites, et on découvre que la voiture qui prend ces libertés avec le marquage au sol, c’est notre fameux coupé GTV, lancé à corps perdu dans des embardées sauvages, on ne sait encore entre quelles mains.

En un changement de plan, on se retrouve dans l’atelier d’un garage, et tout de suite, il n’y a aucune ambiguïté sur l’ambiguïté du mécanicien en salopette qui travaille sur une série 1. Le portrait est vite brossé, et en une poignées de plans, à sa manière de regarder autour de lui, à sa façon de se prendre un café, d’observer un de ses collègues souder on ne sait quoi, à la façon dont elle regarde la fameuse Alfa GTV entrer dans le garage, on devine son décalage, sa double nature qui semble, en fait, n’en faire qu’une, sa solitude aussi, quand bien même i.el.le semble être un couplage de ce qui constitue, au plus intime, les deux moitiés de l’humanité, les deux corps du moi. Peut-on être seul-e quand on est deux, c’est une bonne question. Il faudrait pour cela être à ce point fusionné qu’il n’y ait plus aucun espace entre soi et soi-même, et on sait bien qu’une telle collision avec son propre moi est asymptotique : on tend vers soi à l’infini, sans jamais s’atteindre. La division de l’espace qui me sépare de moi-même ne peut avoir pour résultat, zéro. Le crash-test contre sa propre personne conduit toujours à s’éviter au dernier moment et çette impossibilité, on la devine dans l’allure indécise de ce mécano, dans ses doigts trop fins, sont attention un peu trop aiguisée au monde qui l’entoure, à son attente de quelque chose qui arrive, enfin, quand cette Alfa Roméo entre dans cet atelier; et le décalage visible qu’il y a entre lui et son métier n’est finalement qu’un écho du dédoublement qui s’opère entre elle, et lui-même. 

Mais après tout, une multiplication de soi-même, c’est encore une augmentation. Et le clip tout entier est une réponse à ceux qui pourraient voir dans une telle ambiguïté une dispersion de soi. Quand la fusion est impossible, l’unité doit se faire sur la base d’une fission; il peut y avoir de la désunion et du multiple au sein de l’identité. Et si à aucun moment le clip ne donne dans une quelconque explication psychologique de ce personnage qui a le cul entre deux chairs, la bagnole autour de laquelle gravite tout le clip est, à elle seule, une démonstration de la possibilité d’une telle identité fragmentaire et dialectique. 

Romeo e Giulietta

Si on y songe, quelle est la marque automobile la plus ambiguë, du point de vue du genre qu’elle est censée incarner ? Je n’en vois aucune qui soit plus légitime, sur ce plan, qu’Alfa Roméo. Et les noms choisis pour baptiser les modèles de cette marque sont, à eux seuls, éloquents. A l’origine, Alfa Roméo s’appelait simplement Alfa, qui n’était rien d’autre que l’acronyme de Anonima Lombarda Fabbrica Automobili. Ce n’est qu’en 1915 que Nicola Roméo, en devenant actionnaire majoritaire, décide d’accoler son nom de famille au nom de cette entreprise qui est, désormais, sienne. Or son nom de famille est, aussi, un prénom, et depuis Shakespeare, c’est le prénom archétypiquement masculin des hommes qui sont éperdument amoureux d’une femme, d’un amour qui s’alimente au fait même que cette femme leur échappe, éternellement. Disons le autrement : Roméo est le nom de cet homme qui n’est lui même qu’en présence de cette part féminine qu’est Juliette, qui est en même temps lui et pas lui. Il est lui, et elle. Elle est elle, et lui. Ils sont l’un, et l’autre. Roméo n’est donc lui-même que s’il est associé au féminin. C’est ça, être Roméo, c’est être en manque de ce qui, en soi, ne se réduit pas au masculin.

La part manquante

Ce faisant, s’ils pouvaient être réunis, Roméo et Juliette incarneraient l’homme originel, celui dont la Genèse nous dit qu’il est, à l’image de Dieu, homme, et femme. On ne lit jamais assez attentivement ces quelques mots : 

Dieu créa l’homme à son image,
à l’image de Dieu il le créa ;
mâle et femelle il les créa.

On est au sixième jour. Ni Adam, ni Eve n’ont été façonnés. Et pourtant l’homme est là, à l’image du Dieu qui l’a fait, mâle, et femelle. Ambigu, hybride, indécis. cis-genres.

Le simple fait qu’on ait appelé cette marque Alfa Roméo va produire un effet étrange, puisque la marque va ensuite s’ingénier à trouver, pour ses modèles les plus importants, des prénoms féminins qui gravitent autour de ce prénom, Juliette, l’actuelle Giulia n’échappant évidemment pas à cette règle, comme sa benjamine, la Giulietta. 

Le coupé GTV, jusqu’en 1983, s’appelait Alfetta GTV, et ça n’aura échappé à personne, ce nom sonnait comme féminin. Physiquement, sa large surface vitrée, le fait qu’il soit relativement haut pour une carrosserie deux portes, sa vocation quasi familiale, avec quatre véritables places et un coffre permettant d’ingurgiter les bagages d’une petite famille, ces caractéristiques éloignaient le coupé GTV de la virilité qu’un coupé était censé incarner. La partition du GTV était plus subtile que celle de ses concurrents, davantage hybride, plus mélangée, comme si la seule puissance brute de ses mécaniques, l’équilibre parfait de ses masses, des qualités qui pouvaient caractériser un coupé BMW, ou Maserati, devaient être complétées, dans l’Alfa, par des caractéristiques venues d’un autre monde, celui du confort, du volume habitable, de la surface vitrée, et d’une certaine délicatesse.

On dit « une Alfetta », et on dit « un GTV ». Cette voiture est transgenre jusque dans l’usage de la parole qu’elle impose. Elle n’est pas la seule, mais Alfa Roméo est sans doute la marque qui, tout en ayant toujours proposé des modèles caractérisés par la sportivité, a aussi toujours pris soin de présenter ses voitures comme des créatures féminines visées par le désir masculin. L’Alfa n’est pas qu’un dédoublement masculin de son propriétaire, comme peut l’être une BMW. Elle est plus que ça, tantôt reflet du conducteur, tantôt partenaire et complément de celui-ci. 

Chercher le garçon, trouver son nom

Ainsi, plus on plonge dans le clip de Tomboy, plus on comprend pourquoi c’est un coupé GTV qui entre dans ce garage pour être confié à ce mécano paradoxal. On est alors prêt à rencontrer la personne qui se tient au volant de ce coupé, qui va récupérer le mouvement initié par cette entrée en matière, et le propulser, désormais, beaucoup plus loin : le proprio du GTV est un travesti, un gars qui mène une vie violente, irrégulière,  une vie d’embrouilles, de mise en danger de soi, mais aussi une vie carburant à ce genre de séduction qui ne cherche pas à offrir aux autres ce qu’ils cherchent, préférant une façon plus frontale, plus abrupte d’entrer en confrontation, et de tromper son monde au passage. Robe moulante et perruque d’un côté, vol à la tire, doigts d’honneur et flingue dans la boite à gants de l’autre. Un petit truand sur talons-hauts. Une créature gonflée, qui joue sur tous les tableaux, mange à tous les râteliers, ne se laisse pas dicter son identité, préférant la construire, et en être l’auteur. Comme si un arnaqueur sans envergure avait lu Foucault, et avait tiré de son invitation à faire de sa vie une oeuvre d’art la source de son applomb, et de sa grandeur. 

Et c’est un peu ce qu’est une Alfa GTV : gros moteur, mais petites roues; transmission soignée, avec sa boite de vitesse placée à l’arrière, équilibrant les masses comme on le ferait sur une voiture de course, et en même temps un intérieur proposant des sièges confortables, de la place, de larges baies vitrées et, même, des vitres arrière qui s’ouvrent en descendant dans l’aile. Une voiture qui, tel le macronisme, semble vouloir assembler l’inassemblable. A ceci près qu’elle, y parvient. Une voiture qui oserait, comme le conseillait le même Michel Foucault, développer son étrangeté légitime. 

Alors, évidemment, à être aussi radical, c’est à dire à remonter si près de la racine indécidée de soi-même, on prend le risque d’être en perpétuel mouvement, et de ne pouvoir créer aucune association stable. Et Tomboy n’est pas le récit d’une vie de couple réussie. Le mécano et le truand travesti se tournent autour, s’associent quand les circonstances l’exigent, foncent, pied au plancher, V6 hurlant, pour échapper au danger mais il n’y a ni amour ni contrat entre elles deux. De l’espoir, oui, du déchirement aussi, mais ni fusion ni happy-end. Ces deux là ne vivront pas heureux, elles n’auront pas d’enfants. Tomboy est un conte défait.

Furia

L’impossible durabilité de cette réunion, le changement de nom de l’Alfa en fut un des signes : en 1983, on ne l’appellera plus Alfetta, mais simplement GTV. A cette époque, Alfa évince les noms, pour préférer les sigles et, surtout, les numéros. Cet abandon du prénom, ce fut un divorce de cette voiture avec elle-même,  un renoncement à cheminer vers soi, pour se contenter de n’être qu’une version approximative et incomplète de son être tout entier. Comme si l’un d’entre nous se mettait soudain en tête de n’être plus que ce qu’il est déjà, stoppant net en lui l’élan du désir, arrêtant son vol, se comportant comme un parvenu. Cette volonté de quantifier l’identité des voitures, Alfa Roméo l’a entretenue quelques années, avec les 133, les 75, les 156 et 164, selon une nomenclature énigmatique, qui n’avait rien de logique, parce que la rationalité devait demeurer une spécialité toute germanique, les mécaniques transalpines ayant du mal à se plier à la mesure et à la géométrie. Alors, peu à peu, on vit revenir, chez Alfa, les prénoms féminins d’antan, renouant avec cette traditionnelle identité trouble, gémellaire, qui fait que la force brute d’une Giulia contemporaine, est en réalité identifiée, par le nom mais aussi par les formes, à quelque chose de féminin. De la même façon que Juliette est avant tout caractérisée par une vitalité débordante et gênante pour les codes très établis de la Renaissance – qu’on songe que le sourire de la Joconde est, à cette époque, problématique -, de même une Alfa Roméo contemporaine est censée envoûter grâce à des phéromones qu’on jurerait produites par un organisme féminin, comme si l’éveil à la force, sur le siège conducteur, petit volant en mains, réclamait un prix : accepter en soi quelque chose qui ne s’y trouvait pas encore, devenir l’autre que soi-même. C’est là le processus du désir, et c’est aussi là la puissance de subversion et de révélation d’une véritable Alfa Roméo. 

C’est aussi ce que les deux héros, et héroïnes du clip de Tomboy vivent l’un par l’autre : aucun ne demeure immuablement lui-même, et c’est pour cette raison que leur trajectoire respective ne peut être que tangentielle. Ils s’effleurent, elles se hument, ils se frottent, elles se confrontent, elle l’enlève, il l’abandonne, il la répare, elle le détruit, elles s’associent, et ils se quittent. Et sans doute y sont-ils d’autant plus prêts,  que chacun déjà en chemin, personnellement, vers l’autre de soi-même Cette mise en scène du désir ne pouvait passer ici que par l’intermédiaire de corps se trouvant entre les deux rives de la représentation classique du fleuve du désir. Mais tant qu’à prendre corps au volant d’une voiture, et il en fallait une, puisque c’est finalement de transports qu’il s’agit, il fallait que ce soit celui d’une Alfa-Roméo, parce que l’univers d’un clip est si petit, que tout autre modèle en aurait brisé la si fragile unité. 

Renseignement pris, la photographie de la pochette, et tout l’aspect visuel de l’album ont été conçus par le studio In the Pool, et une page est dédiée, sur leur site, à la création de ces visuels. On y découvre, entre autres, que la Jaguar de la pochette n’est, en réalité, pas bleue, mais marron. Et une simple visite sur leur site donne assez envie de suivre du coin de l’oeil de travail de Louise Harling et Géraldine Pace. Tout comme on surveillera, à l’avenir, ce que Simon Noizat va proposer. 

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