Bonne étoile

In 190, 300, Art, Constructeurs, Mercedes, Phautographie
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Le paradoxe de la photographie documentaire, c’est qu’elle parvient parfois plus que la photo « d’art » à dépasser l’objet qu’elle saisit. C’est ce à quoi parvient le jeune photographe Fethi Sahraoui. Né dans le sud de l’Algérie, membre du collectif 220, il a été véritablement révélé au grand public cet été, à la faveur de la publication de plusieurs articles reprenant sa série de photographies intitulée Mercy Island.

Curieusement, ce à quoi est attentif Fethi Sahraoui, lorsqu’il saisit à l’iphone cette série de photographies, dans ces camps du sud-ouest algérien, dans lesquels sont réfugiés ceux qui ont en partage, avec lui, leur nom, ce peuple du Sahara, c’est la prolifération des Mercedes, qui est suffisamment paradoxale pour être parlante. Ainsi, lors de son séjour dans ces camps, il fait le point sur ces voitures, issues des séries 100 et 300 des années 80, les dernières Mercedes à avoir allié la modernité et la rusticité, un peu comme on bricole parfois dans des films d’anticipation à faible budget des voitures du futur à partir de modèles contemporains. Evidemment, les bagnoles qui sont tout autant des abris que des moyens de déplacement ne sont pas l’objet véritable de son regard. Si on reprenait le vocabulaire de Barthes, on pourrait dire que les Mercedes sont le punctum de son regard, ce qui l’atteint accidentellement, ce qui est là, devant l’objectif. La photographie et les voitures faites pour les trajets au long cours, telles que les Volvo de la série 200, ou bien ces Mercedes, partagent ceci : elles sont le signe d’une provenance lointaine, d’un passé révolu et pourtant présent, puisque par la photographie, elles sont réellement là, devant nos yeux. La photographie met en scène le caractère nomade de nos existences : nous ne sommes que de passage. Les Mercedes saisies par Fethi Sahraoui renvoient elles aussi au paradoxe de ce peuple venu d’ailleurs, nomade et pourtant coincé dans ces enclaves. 

Et ce qui indique qu’on est devant le travail d’un homme qui est, intimement, photographe, c’est que son oeuvre parvient à mettre le doigt sur les raisons pour lesquelles ces voitures sont si photogéniques : c’est qu’elles partagent avec la photographie quelque chose d’ontologiquement semblable. Ainsi, sans en mimer les codes formels, Fethi Sahraoui participe pleinement à ce mouvement qu’on appelle, souvent, la photographie humaniste, qu’il contribue à renouveler.

Quant à ces Mercedes, elles ont la beauté de leur fonction quand cette fonction n’est pas seulement théorique, mais qu’elle relève d’un véritable usage. Aimables berlines increvables, elles ont parcouru des centaines de milliers de kilomètres, ont souvent eu une première vie en Europe avant de venir passer une retraite plus active encore au soleil. Entre temps, Mercedes aura répandu sur le marché des dizaines de modèles destinés, selon le discours du service marketing, à ces espaces a priori peu compatibles avec l’automobilisme, modèles qui n’auront, en réalité, jamais connu autre chose que le goudron des contrées confortables, débauches de moyens techniques mise au service de rien. Ici comme dans tous les autres domaines, on mesure le non sens de la répartition, non pas des richesses, mais des moyens, et l’indécence d’une partie du monde. On mesure aussi comment les objets de la bourgeoisie occidentale, jadis transmissibles aux plus démunis, ont disparu, pour laisser place à des leurres, qui servent, finalement, moins à se déplacer qu’à se raconter des histoires. 

Pour en lire davantage sur le travail de Fethi Sahraoui : 

L’article de Libération qui lui est consacré

La chronique qui lui est consacrée dans Connaissance des arts

Vous pouvez aussi suivre son compte Instagram, ainsi que la page Facebook du Collectif 220

Pour en savoir un peu plus sur les Sahraouis : 

Un autre article de Libération. Ensuite, les moteurs de recherche vous tendent leurs petits bras numériques !

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