Suspension

In Art, Citroën, Cx, Emir Haveric, Emir Haveric, Movies
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Si tu viens avec moi, je t’apprendrai à voler

Paul Auster, Mr Vertigo

Il suffit parfois d’un instant pour que, soudain, on aspire à quelque chose de nouveau, pour qu’un désir insoupçonné creuse son petit manque en soi, sans qu’on s’en rende compte, sans même qu’on le veuille et qu’on se retrouve, un peu étonné, à chercher de quoi nourrir ce creux, sans se rendre compte encore que plus on va le l’alimenter, et moins on va le remplir, plus on va au contraire le creuser encore, transformant la petite fissure en béance grand ouverte, en abyme sans fin, recréant au plus profond de soi un Tonneau des Danaïdes qu’on passera le reste de sa vie à ouvrir plus grand encore. Il ne faut pas mettre le premier pied dans les sables mouvants.

Cette semaine, l’apparition de la berline rétro-futuriste de Hyundai, Ioniq 6, a exercé ce discret pouvoir. Ce n’est pas qu’elle soit parfaite. C’est plutôt qu’elle réinjecte en nous des carburants qu’on croyait épuisés, une atmosphère dont on pensait qu’elle avait depuis longtemps été à ce point raréfiée qu’il n’en restait, sur Terre du moins, que quelques récipients soigneusement scellés pour y conserver un air du temps passé, si lointain que les moins de 50 ans ne pourraient en avoir qu’une idée totalement abstraite, décrite par les anciens, théorique, virtuelle, quasi mythique. Comment partager un parfum avec ceux qui n’ont pas d’odorat ? Comment décrire une couleur à quelqu’un qui ne voit pas ?

En regardant la Ioniq, on se surprenait à rêver de Citroën anciennes, de longues silhouettes horizontales allongées sur le bitume sans toutefois le toucher, posées sur quatre roues, certes, parce qu’il le faut bien, fantasmant pourtant de translater sur l’air lui-même, de surfer sur leurs sphères mi gazeuses, mi liquides pour mieux transformer l’asphalte irrégulier en surface liquide, abolissant toute force de friction, aspirant à un déplacement absolument fluide, un mouvement éthéré sans repère. Une voiture qui serait presque avion. Un roulage qui ne serait que le prélude au vol.

Et parce qu’on n’avait pas envie de voir en cette Ioniq une simple référence à un passé trop lointain, on avait envie d’y entrevoir une résurrection de la CX. Parce que cette Citroën demeure pour l’automobile ce que le Concorde fut, et est encore, à l’aviation : un fantasme fait réalité, une forme transcendée devenue immanente. Une expérience de l’au-delà. Ce genre d’événement hors espace-temps standards dont seuls sont témoins ceux qu’ensuite on nomme « prophètes », passant leur vie entière à essayer de traduire en mots ce « je-ne-sais-quoi », ce « presque-rien » qui, pourtant, fut sur le moment si grand qu’il aurait pu remplir une vie à soi tout seul.

Un flottement

Une stance

Un climax

Suspens…

L’automobilisme est une expérience qui se situe quelque part entre ces deux pôles : d’un côté l’ascension de Pikes Peak par Vatanen en 1988, une main sur le volant, l’autre tenue à bout de bras devant le pare-brise, en pare-soleil, la rage mécanique maitrisée, sur le fil du rasoir, le souffle coupé par le danger, la concentration extrême dans le déchainement tonitruant de quatre cylindres et un Turbo poussés à bout de leur propre souffle, extrayant de chaque centimètre cube d’air le peu d’oxygène qui reste, au sommet, pour permettre au carburant d’entrer en combustion et exploser, encore et encore afin de cravacher à mort la machine, qu’elle pousse plus loin son élan, la peur au ventre et le ventre à terre ; de l’autre l’évanescence du décollage d’une CX se mettant à léviter, comme portée par un souffle mystique, au-dessus de la route, flirtant en douceur avec le bitume comme on caresse une peau sans la toucher, rasant la cime du duvet pour mieux faire frissonner l’épiderme et faire se dresser les poils au passage, maintenant la paradoxale tension entre la détente profonde et l’excitation électrisante. Ioniq 6 tend vers ce second pôle, et c’est là son succès et son possible échec aussi : elle donne envie de rouler en CX, de s’asseoir dans ce fauteuil au design tellement enraciné dans les années 70 qu’il semble être hors du temps, et se laisser porter, entre la flottaison, l’écoulement et la chute libre. Atteindre ce moment précis où l’endormissement provoque ce relâchement généralisé de toutes les formes de tensions corporelles, au point qu’un instant on a l’impression de tomber du ciel, puis mettre ce mouvement à l’équerre pour le passer à l’horizontale, et le maintenir ainsi, infiniment. Car c’est ça, rouler en CX : tomber sans fin vers l’horizon, sans inquiétude, comme si c’était là un mouvement parfaitement naturel, entretenu sans effort, et sans fin.

La CX n’est presque pas une voiture, au sens où elle ne correspond absolument pas à ce qu’aujourd’hui on désigne sous ce nom. Elle est l’image d’une autre piste que ce genre aurait pu suivre. Elle est donc une échappatoire, si jamais la voie suivie jusqu’à aujourd’hui devait s’avérer n’être qu’une impasse. Conçue selon des principes issus de l’univers aéronautique, elle semble être construite autour d’un cœur de légèreté, comme si on s’était ingénié à mesurer au plus juste chaque ajout de matière afin de ne pas rompre le fragile équilibre que doit maintenir le véhicule entre l’apesanteur et le maintien au sol. En regardant ses longues surfaces souplement courbées, on pense davantage au textile qu’à la tôle, comme si ses formes étaient moins extraites d’une presse mécanique que créées en soufflerie par l’écoulement de l’air le long de sa peau.

Il n’est pas étonnant dès lors que ce soit pour l’univers de la mode qu’on ait, récemment, le mieux mis en scène cette incroyable machine. Pour le magazine Elle, le photographe et réalisateur Emir Haveric, dont on aurait dû déjà parler mille fois, a réalisé une série de photographies et deux montages d’images en mouvement qui saisissent l’objet roulant à la frontière de l’identifiable, se laissant simplement soulever par le vent. Le regard du photographe semble lui-même flotter dans l’air comme le font les grains de poussière, trop légers pour se poser au sol, que la moindre brise suspend au-dessus du sol. La caméra est elle-même hyper-sensible au moindre élément qui, par son extrême légèreté, se laisse à son tour soulever par les plus doux mouvement de l’atmosphère paisible, simplement éclairée par le soleil rasant l’horizon comme le flux aérien frise l’altitude zéro pour mieux l’éviter in extremis, sans effort, sans tension. Au son, la voix de Dinah Washington et la musique éthérée de Max Richter planent, comme des éléments naturels de la couche d’atmosphère. Au milieu de l’univers, une sculpture faite de mécanique et de voiles, la CX, offerte aux regards comme parfois, lors des cérémonies cruciales et rares, on exposer les objets du Culte aux fidèles, qui ne seraient pas plus surpris que ça s’ils s’élevaient imperceptiblement vers le Ciel, et l’au-delà.

Dans un second montage, Emir Haveric propose un climat moins apaisé, comme si l’air était chargé d’électricité, sous la menace orageuse. Tendues entre des forces contraires, la CX est portée dans un sens, avant de flotter dans un autre, allant et venant au gré des mouvements de la masse atmosphérique. La présence du cheval ajoute à la tension générale, l’animal se situant à l’exacte équidistance entre la délicatesse et la plus pure violence. Crinière et sabot. Evanescence et masse. On ne sait sur quelle planète la Citroën a trouvé refuge, mais elle semble se passer parfaitement de tout élément liquide, se contentant pour son équilibre d’un dialogue permanent entre le minéral, et le gazeux. Le plan intérieur, avec la porte qui s’ouvre, la conductrice qui se met au volant et la CX qui se met en mouvement, un peu vertical puis résolument horizontal, je pourrais me le passer en boucle ; d’ailleurs, intérieurement, il glisse en mode repeat entre mes neurones.

Sur le tableau de bord de ce vaisseau fantôme, il ne manque qu’un instrument : le baromètre. C’est dans le courant d’air qu’elle est, le plus, dans son élément.


Pour la série entière des photographies saisies par Emir Haveric, suivez ce lien.

Et si vous voulez voir à quoi ça ressemble, le site d’un créateur quand il est rudement bien foutu, voici : https://haveric.com/

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