IcONIQ 6

In Hyundai, Ioniq 6
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Il faudra que des historiens se penchent un jour sur la question, mais il y eut un moment où en Corée, on ne sait trop quand, des designers ont réussi à convaincre toute la chaine industrielle et commerciale chez Hyundai, de passer de l’anonymat à l’affirmation d’une identité marquée. Et, plus fort encore, ces designers ont réussi à imposer cette idée a priori saugrenue, de forger cette identité dans une multiplicité de formes, et non dans la répétition obstinée d’une seule et unique figure de style.

D’où le feu d’artifice esthétique que propose la marque depuis qu’elle s’est lancée dans la révélation des ses modèles électriques, baptisés Ioniq. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que de révélation en révélation, tant du côté des concepts que des véhicules de série, les nouveautés se suivent, et ne se ressemblent pas.

Esprit de famille

La gamme d’un constructeur automobile, c’est, en fait, un peu comme l’ensemble des épisodes d’une série. A priori, on doit y retrouver la répétition d’un certain nombre de motifs qui permettent de rattacher les éléments (les modèles, ou les épisodes) à une seule et même famille. Ca suppose donc qu’il y ait un minimum d’air de famille entre ces éléments. Mais entre Dr House et Black Mirror, on voit bien que cette appartenance commune peut être fondée sur un très grand mimétisme (les épisodes de Dr House, tels ceux de Columbo, sont très semblables, et répétitifs), ou bien au contraire s’appuyer sur un nombre réduit de points communs très dispersés, qui constituent plutôt une sorte d’ambiance, ou d’esprit communs, soufflant dans des formes, elles, très disparates. Ainsi, Black Mirror est bel et bien une série, quand bien même elle ne comporte aucun personnage récurrent, aucun réalisateur constant, aucun arc narratif global, pas même de comédiens constants. Ce qui la caractérise, c’est un générique brisé, et une thématique générale dystopique et vaguement technophobe.

Hyundai semble avoir décidé d’être à l’automobile ce que Black Mirror est à l’univers des séries.

D’où la contradiction apparente qu’on pourrait observer dans le fait de proposer successivement une Ioniq 5 dessinée toute en segments de droite, et une Ioniq 6 fondée sur la rondeur. Sont-elles pour autant étrangères l’une à l’autre ? Non, pour au moins trois raisons : la première, c’est la marque commune qui les conçoit et les vend. Eprouvée, sérieuse, coréenne, donc a priori sérieuse et immergée dans la contemporanéité. La seconde, c’est la base technique, puisque la 5 et la 6 partagent des dessous communs, sous des dimensions encore accrues pour la nouvelle venue.

Pixies

La troisième, c’est un élément de style en même temps anodin et essentiel : le pixel. De concept en concept et, désormais, de modèle vendu en modèle vendu, Hyundai décline ce motif sur ses différentes propositions, ce qui les lie, mine de rien, entre elles, tout en permettant un traitement différencié. Cet élément de style, visuellement rigide mais fonctionnellement souple, fait penser au design quintessentiel du jeu Minecraft. Dans celui-ci, les pixels, qui deviennent des briques une fois regardés en 3D, sont un hommage aux racines mêmes de l’art spécifique qu’est le jeu vidéo : formellement et basiquement, un jeu vidéo, ce sont des pixels en mouvement sur un écran. C’est ce qui fait de Minecraft le premier jeu de grande envergure qui soit conscient, dans sa forme et même dans sa matière, d’être un jeu vidéo. Il est, dans sa propre dimension, l’équivalent de Fenêtre sur cour de Hitchcock pour le cinéma (dans le film, un spectateur regarde des scènes fragmentées et incomplètes dans l’immeuble d’en face, comme le spectateur d’un film reconstitue mentalement un film dont il ne voit que des scènes fragmentées et incomplètes), ou de La Jetée de Chris Marker (film qui n’est composé que d’images fixes, comme si les photogrammes étaient projetés en images arrêtées sur l’écran du cinéma).

Evidemment, on pourrait se dire qu’il y a moins de sens à dessiner une voiture avec des pixels, puisque ce n’est pas exactement l’élément constitutif d’une automobile. Pourtant, l’idée n’est pas dénuée de sens. Appliqué aux optiques, ce traitement considère ceux-ci comme des écrans projetant une image, ce qu’ils sont effectivement de plus en plus. D’autre part, les voitures concernées étant électriques, il y a là une forme de mise en scène du flux d’électrons qui les met en mouvement, unifiant l’énergie qui meut la voiture et celle qui alimente ses différentes fonctions, dont l’éclairage. Le principe a le double avantage de pouvoir être iconique sans verrouiller le design, puisqu’il est par principe évolutif : le pixel est le signe basique qui sert à former tous les autres signes. Autant dire que si Hyundai veut rester fidèle à ce principe, ils peuvent l’utiliser sous une infinité de formes à l’avenir.

Mais la 6 ne se résume pas à cette figure de style. De façon même un peu curieuse, celle-ci paraît presque anecdotique dans son design général, comme si les dessinateurs avaient eu du mal à trouver une place à ces pixels, ne sachant trop quoi en faire. A strictement parler, cette Ioniq 6 aurait très bien pu s’en passer, et le seul aspect de la voiture sur lequel leur rôle est véritablement spectaculaire, c’est le déflecteur aérodynamique situé à la base de la lunette arrière, auquel cette illumination donne un aspect très spectaculaire. Pour le reste, les pixels ne forment ici que des lignes qui n’ont pas un très très grand intérêt.

Et pour clore sur le chapitre éclairage, mentionnons un des motifs de regret que suscite cette révélation : l’arrière change beaucoup par rapport au concept Prophecy, tout particulièrement sur le plan de la signalétique lumineuse. Ainsi, l’éclairage se situe désormais nettement plus haut. Et si on dispose encore des deux barres verticales lumineuses, simulant des bumpers de pare-chocs, ceux-ci ne constituent plus l’essentiel des optiques arrière, ce qui fait perdre de la singularité à l’auto. Bien que sa ligne soit loin d’être conventionnelle, ces optiques très horizontales la normalisent, faisant penser à Porsche, et entrainant la berline Hyundai dans un comparatif avec la 911 dont elle peut difficilement sortir victorieuse. Le passage à la série a ses contraintes, qui ont eu raison de l’allure presque bestiale, organique, de l’arrière du concept. Celui-ci était peut-être réglementairement problématique, il était sans doute un peu délicat à manier en termes de durabilité (les optiques étaient les éléments les plus exposés aux chocs), et il était peut-être clivant stylistiquement. Les designers auront fait leur possible pour sauver ce qui pouvait l’être, et proposer un produit qui puisse être vendu et, peut-être aussi, acheté.

L’audace de la fragilité

Avouons-le : la Ioniq 6 peut perdre de sa singularité à l’arrière, elle peut même proposer une face avant qui rentre un peu dans le rang par rapport à ce que proposait le concept, sa silhouette demeure néanmoins extrêmement différente de ce que le marché peut proposer, à ce niveau de gamme, ou à tout autre. La cause ? La ligne formée par la base du vitrage, qui descend continuellement, du pied de pare-brise jusqu’à la poupe. Le contraire même du dessin adopté par la totalité de la production actuelle, qui fait généralement remonter cette ligne afin de fortifier visuellement l’aplomb du passage de roue arrière, simulant des hanches larges et solides.

L’audace de la berline Hyundai, c’est d’oser montrer une forme de fragilité, comme si elle misait sur un physique un peu gracile, et du coup gracieux, dénué des attributs habituellement un peu virils dont on aime farcir le dessin des automobiles, considérant que c’est ainsi qu’on peut leur donner de la force. A rebours du choix esthétique dominant, Hyundai choisit ici une ligne qui réintroduit une forme de vulnérabilité dans la forme de la voiture, plaçant les passagers un peu haut par rapport à la ligne de caisse, puisque celle-ci descend en pente pas si douce que ça vers l’arrière. On a déjà parlé, assez abondamment, du rôle de protection imaginaire que jouent les pièces de tôlerie imposantes en arrière de la nuque des passagers d’une voiture : elles apportent un sentiment de sécurité qui participe à l’impression générale de disposer d’une voiture forte, puissante, protectrice, tout ce dont on besoin quand soi-même on le sentiment que, sans armure, on pourrait difficilement aborder les dangers du monde. Dès lors, la Ioniq 6 semble être la voiture dédiée à ceux qui ont suffisamment confiance en soi pour ne pas avoir besoin d’aborder le monde accompagné d’artifices de style qui donnent l’illusion d’une puissance de frappe dissuasive.

Dans l’histoire automobile relativement récente, le concept Citroën Lignage présentait une ligne partageant une caractéristique semblable. Mais la C6 qui en avait été extrapolée rectifiait ce tir, en proposant un vitrage plus horizontal et un traitement de l’arrière qui lui apportait plus de force, davantage de tension, une impression plus massive et musclée davantage en phase avec la nécessité de mettre en scène des valeurs de protection, de sécurité, de masculinité en somme (parce que les stéréotypes ont, généralement, la peau dure). On notera, au passage, que ce genre de ligne s’accorderait mal avec un vitrage fumé : l’idée, c’est précisément d’offrir les occupants aux regards. Et on peut douter, fortement, que ce sentiment d’être exposé soit quelque chose de recherché aujourd’hui. Mais, précisément, c’est tout à l’honneur d’une voiture nouvelle que d’essayer de proposer une expérience inhabituelle, par la simple disposition de ses parties vitrées et tôlées. Mais sur ce point, la Ioniq 6 ne pousse pas cette logique suffisamment loin, puisqu’elle est présentée avec un vitrage particulièrement fumé, qui empêche cette expérience, pourtant intéressante.

Last night, I had a stream

De toute évidence, cette forme générale, imitant une goutte d’eau qui se serait bardée de déflecteurs aérodynamiques arrière, renvoie à une histoire passée, datant d’époques où d’autres facteurs, plus importants alors que la supposée virilité du design, avaient leur mot à dire sur l’allure générale des automobiles. Beaucoup de noms illustres ont été partagés pour évoquer le design de la nouvelle Coréenne, inspiré par la vogue, ancienne, du genre « streamline ». J’en ai compilé une partie, et je complète cette petite collection de quelques modèles supplémentaires que j’avais moi aussi en tête :

En adoptant un style qui prend dans le passé ce qui, à l’époque, faisait référence au futur, Hyundai se crée une histoire, comme doivent le faire les marques qui, partant de rien, ont besoin d’appuyer leur avenir sur des racines qui ne plongent pas très profondément dans le passé. DS a pour démarche de se donner une espèce de crédibilité en produisant, en haut de la gamme, des véhicules très classiques qui pourront ensuite être remplacés par des propositions sans doute plus étonnantes (celles-ci pouvant, dès-lors, être innovantes par rapport aux classicisme de celles qu’elles remplaceront). Hyundai choisit une autre voie : piocher, chez les autres constructeurs, des signes d’avant-gardisme tels qu’ils ont été proposés dans le passé. D’où cette étrange impression de mélange entre la projection dans l’avenir et la nostalgie dont on est pris quand on regarde cette Ioniq 6. Comme si le véritable style de cette automobile était le rétrofuturisme.

L’impression majeure demeure la fluidité, d’une part parce que la forme paraît, d’emblée, aérodynamique, d’autre part parce qu’aucun détail ne vient interrompre la continuité des surfaces. Ainsi, les poignées affleurantes prennent tout leur sens ici, puisqu’elles participent à l’absence de toute forme d’aspérité. Les caméras qui prennent la place des rétroviseurs poursuivent une ambition semblable. Tout le contraire, en somme, de la Ionic 5, qui multiplie, elle les surfaces subdivisées, les stries, les croisements, essayant d’empêcher toute lecture globale des formes du véhicule, ce qui permet d’en dissimuler les dimensions réelles, très éloignées de ce que son allure suggère.

Position : Versatile

Cette versatilité du style Hyundai n’est pas une incohérence : en proposant ainsi, successivement, des véhicules aussi marquant esthétiquement, la marque se constitue un panel de références qui lui donne, rapidement, une forme de culture stylistique, à la façon d’une marque qui aurait derrière elle un siècle de design audacieux. Disons ça autrement, Hyundai se paie ici un luxe que Citroën ne peut plus se permettre. Et il est probable que chez les amoureux des chevrons, certains regardent cette coréenne, et quelques productions chinoises aussi depuis plusieurs mois, en se demandant pourquoi leur marque préférée laisse ainsi à d’autres le soin de faire preuve d’une audace qui semble l’avoir quittée. Et il y a deux raisons à cela : la nécessité de se plier aux économies d’échelle qu’impose le fait d’appartenir à un grand groupe (et c’est la condition de sa survie), mais aussi la volonté de ne pas exploiter le passé sous la forme d’une réédition. Hyundai propose, coup sur coup, deux modèles qui font penser à des vedettes de l’histoire passée de l’automobile. Citroën créait des voitures qui ne faisaient penser à rien d’autre qu’à elles-mêmes. C’est tout de même une démarche très différente. Et mine de rien, on est au bord de penser que, sur ce plan, la C5X est, bel et bien une Citroën tout à fait authentique.

Finissons par le début, en évoquant l’avant de la 6 car celui-ci est sans doute la partie de l’auto qui est la moins audacieuse. Sans ressembler à ce que la marque a pu proposer jusque là, il lui manque sans doute ce soupçon de créativité qui lui permettrait d’afficher d’emblée la singularité dont son profil fait preuve. Un signe de ce manque d’intérêt, c’est qu’en regardant la présentation qu’en fait Pierre Desjardins sur Automobile Propre, j’ai soudain eu la surprise, alors que j’attendais avec impatience la révélation de ce modèle, de constater que mon esprit s’égarait, divaguant sur son t-shirt, dont je cherchais la marque, et sur ses tatouages. A priori, en termes de captation d’attention, c’est le signe que l’auto, derrière le présentateur, n’a pas tout à fait l’aura qu’elle devrait avoir. Mais là encore, il est possible que ce soit le prix à payer pour attirer à elle des clients qu’un excès d’audace pourrait effrayer.

Un habitacle dans lequel on pénètre comme on rentre dans le rang

Si on veut s’étonner un peu plus, on peut observer ceci : la Ioniq 6 partage avec la Citroën C6 un même sujet de déception : son intérieur n’est pas suffisamment en phase avec son apparence extérieure. Contraint par la nécessité de partager avec la petite soeur Ioniq 5 sa barre de deux écrans de 12 pouces, le dessin est très vertical, formant une sorte de mur devant les passagers, alors que la voiture est très horizontale. L’organisation générale est très rectiligne, alors que la voiture est dessinée toute en courbes. On se souvient que tout le monde trouvait l’intérieur de la C6 trop commun, rompant avec son allure extérieure. Un sentiment un peu semblable peut être éprouvé devant la nouvelle Hyundai, qui aurait pu pousser un peu plus loin dans ses retranchement son ambiance intérieure. Ajoutons ce petit détail dont on peut se demander si il sera pleinement satisfaisant : les écrans reprenant les images des caméras rétroviseurs semblent, sur les photos, un peu engoncés derrière, à droite, la proéminence de la planche de bord et, à gauche, derrière la jante du volant. Et tant qu’on en est aux sujets de petite inquiétude, ajoutons celui-ci : la garde au toit, à l’arrière, semble un peu limitée. Le problème en l’occurrence, c’est que l’empattement particulièrement long est censé apporter un sentiment d’espace aux passagers arrière. Il serait un peu regrettable que cette expérience soit limitée par un plafond approchant excessivement le sommet du crâne d’un adulte d’un mètre quatre-vingt et des poussières.

En grande Estime

C’est peut-être cela, le plus étonnant dans cette voiture : la façon dont elle tente de conjuguer une véritable audace formelle, sans effrayer pour autant les quelques clients prêts à rouler dans une automobile atypique pour son temps. Le risque, évidemment, c’est que cette voiture soit un succès d’estime, qu’on en reconnaisse la valeur, sans pour autant se sentir prêt à rouler dedans. Il y a comme ça des modèles qu’on peut apprécier sans, pourtant, avoir l’impression qu’on s’y sentirait si bien que ça, comme s’ils appartenaient à un monde dans lequel soi-même on ne vit pas. Il est possible que la Ioniq 6 produise ce genre d’effet, elle semble venir d’un univers parallèle, d’une uchronie dans laquelle l’histoire de l’automobile se serait déroulée autrement, mettant en avant des valeurs et des codes culturels moins focalisés sur la puissance, sur la force brute, sur une conception très « solide » de la sécurité, moins concentrés aussi sur une conception un peu égoïste de l’habitacle comme un lieu fermé au reste du monde. Même son capot un peu court par rapport à sa ligne prend du sens si on se souvient que c’est une voiture électrique, et que son compartiment avant n’a pas à accueillir un V8, mais selon les codes actuels, cette spécificité constitue une absence de « prestige », et lui confère une apparence qui évoque la « faiblesse ». Dans l’absolu, on peut applaudir l’existence d’une telle voiture. On a même hâte de la voir « en vrai » pour éprouver directement l’effet esthétique qu’elle peut produire. Mais il n’est pas certain qu’on pousse prochainement la porte vitrée1 d’un concessionnaire Hyundai pour passer commande. Pas forcément parce que cette voiture ne serait pas faite pour nous ; plutôt parce que le monde tel qu’il existe n’est peut-être pas encore fait pour que les clients ne se sentent pas dévalorisés par l’achat d’un tel modèle.

En filigrane, cette Ioniq 6 nous dit un peu quelles sont les limites de notre culture actuelle. Elle est inspirante, au sens où elle remet en questions les valeurs que nous utilisons pour juger des choses. En ce sens, c’est un objet politique, puisqu’il nous indique à quel point il faudrait changer le monde pour qu’une telle voiture puisse être, massivement, le dernier objet roulant à la mode.

Et de façon tout à fait évidente, nous n’en sommes pas là.


1 – On espère, à vrai dire, que les concessions Hyundai soignent suffisamment l’accueil du client pour que les portes s’ouvrent toutes seuls devant lui.

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