Auto-dérision

In BX, Citroën, Clips
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Que dire de plus quand ce qu’on pourrait commenter passe son temps à se commenter soi-même, et à se placer dans une perspective sans fin, un peu comme quand on se colle la figure au milieu des trois glaces du miroir articulé de l’armoire de toilette, placées à l’équerre pour contempler sa tronche matinale soudain projetée dans une sorte de métaverse du pauvre, un univers parallèle dans lequel chaque visage semble être la copie de la copie, de la copie ; de la copie… de la copie d’un visage antécédent dont on ne sait plus trop où se situe son exemplaire originel.

Qui peut bien être le modèle d’un gars qui porte, en 2021, une coupe mulet ? Bonne question, dont on sent qu’il n’est pas absolument nécessaire de lui trouver une réponse. Il y a des formes qui traversent le temps en dépit de leur inanité et sans doute même parce qu’elles se contrefoutent de toute raison d’être, narguant le règne des choses qui veulent, à tout prix, trainer derrière elles la justification de leur propre être-là plutôt que rien.

Et c’est sans doute cette abyssale absence de toute forme de raison d’exister qui conduit aujourd’hui un groupe tel que Cocotte à, exister. Que les causes, les signes avant-coureurs, les signaux d’alertes aient été captés dès les années 80, période inepte dont on savait, déjà, qu’elle enfanterait, telle une Ripley pondant littéralement son monstre intime, les années 20 du siècle suivant, inaugurant le millénaire en grandes pompes, baptisant toutes voiles dehors, buffet froid en fond de salle, fanfare municipale sur sa tribune, majorettes dégainant leur chorée la plus spectaculaire, grid-girls en bikini dressant une haie d’honneur de leur corps tendu vers le ciel, bras levés comme pour mieux célébrer le désastre qui daigne venir rendre visite à l’humanité, guirlandes en papier crépon tendues à travers la salle des fêtes et tout le tintouin, pied au plancher, cet avorton braillard que la première sage-femme venue déclarerait, d’office, inapte à l’existence, incompatible avec la vie, qu’on ait su depuis 40 ans ce vers quoi nous cheminions pied au plancher n’y change rien : notre présent n’a pas lieu d’être. Et pourtant, il nous met devant le fait accompli, et on n’a plus qu’à ricaner bêtement devant notre oeuvre, à faire les malins dans des assauts d’ironie féroce, de énième degré, d’éclats de rires lancés dents serrées au-dessus des ruines relookées vite fait par l’équipe de M6déco pour en faire un lupanar de pacotille. Vous savez ce qu’on dit : quand c’est le bordel total, mieux vaut faire mine d’être l’organisateur officiel du chaos, et agir comme une wedding planneuse en train d’assurer le service après-vente au beau milieu d’une scène de ménage façon War of the Roses.

Je sais pas vous, mais quite à rouler sur les gravas d’un monde qui semble s’entretenir dans l’illusion de sa propre durabilité, je le ferais volontiers en BX. Histoire d’échapper à la banalité des berlines génériques des années 80, et de ne pas tomber non plus dans le piège de la bagnole qui aurait été réservée à quelques happy-fews tout excités de posséder un truc qu’eux seuls peuvent se payer. Parce que la BX est Citroën, elle a ce truc unique qui fait que ce n’est pas une voiture comme les autres, tout en étant faite pour vous et moi. Pile poil ce qu’on aime bien mépriser, justement parce que ce n’est pas méprisant. Les mains en lévitation au milieu du volant monobranche, les yeux concentrés sur le combiné d’instruments à la fois folklorique et visionnaire, suspension en mode talons hauts, histoire de survoler le débat sans s’y embourber.

Mine de rien, on n’a pas eu beaucoup l’occasion de la voir rider, la BX. Quelques pubs, quelques essais dans les années 80, puis deux décennies en gros, à la croiser de temps en temps sur les nationales, et l’oubli en un lent fade-out, à mesure que les caisses rejoignaient, une à une, la casse, remplacées par la neutralité rassurante d’une ZX, aux initiales qui fleuraient bon la fin de race, le sans-lendemain, le genou à terre et la tête baissée devant l’Impératrice Golf.

On n’est pas certain que Cocotte rende hommage à la BX dans le clip de Taxi. On n’est pas certain que cette façon un peu restomod de passer le passé au mixer d’un monde contemporain qui n’a pas grand chose de nouveau à proposer ait un quelconque avenir. Mais c’est peut-être ça, sa pertinence : nier l’avenir de façon tout à fait punk, et accepter de patauger indéfiniment là où le monde aurait dû comprendre qu’il était temps d’arrêter les frais. On ne sait pas si ça a du sens, de faire ce que fait Cocotte, mais il faut avouer que ce qu’ils font, ils le font bien. Comme des enfants s’appliquant à faire n’importe quoi de façon absolument parfaite, la langue pincée entre les dents, le corps tendu dans un effort sans fin de perfection vaine. Et du coup, aussi inattendu que ça puisse paraître, on a par instants l’impression de voir une version restaurée d’une publicité naïve, mixant l’insouciance de la Belle des champs baguenaudant dans les pâturages, le berger allemand gambadant sur du Enio Morricone et les virées en 4L sur fond de Michel Fugain chantant « Fais un tour en Renault 4 ». Sauf qu’il n’y a dans Taxi aucune véritable naïveté, aucune insouciance, aucune tendresse véritable. Sans doute cette époque ne mériterait-elle pas un autre traitement.

Pourtant, dans l’égarement collectif que constituèrent les années 80, cette berline fut peut-être une exception, un objet qui refusa l’air vicié du temps présent, les fausses valeurs qu’on introduisait en douce dans les cranes, l’inflation permanente des moyens mis à la disposition d’un plaisir toujours insuffisant. La voir évoluer dans cet univers qui l’a sans doute choisie pour de mauvaises raisons, mais qui la filme en saisissant, au moins, la singularité de ses formes, c’est se la remémorer encore un instant, et entrevoir un univers parallèle au nôtre, qui aurait suivi une trajectoire qui aurait eu au moins le bon goût d’être vivable.

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2 Comments

    • J’avais vu les prix atteints par ces Citroën lors de cette mise aux enchères, et la BX trouvait là une reconnaissance à la hauteur de l’aura qu’elle a déjà, depuis longtemps, au Japon, qui est plus ouvert que nous ne le sommes nous-mêmes aux propositions esthétiques un peu alternatives.

      Mais sur l’ensemble de la vente, c’est la GS3 que je trouve, vraiment, insensément désirable physiquement. Et techniquement, la Xantia Activa demeure une machine indépassée, dans la catégorie de prix qui était la sienne. Cette marque est quand même la spécialiste des succès d’estime !

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