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In Boat Tail, Rolls-Royce
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Voici le printemps, enfin. Et on l’a tant attendu qu’on a oublié de s’équiper ! Bermuda, sandales, bob… et bien sûr, l’indispensable allié des sorties dominicalement champêtres : le panier à pique-nique.

Vous n’en avez pas ? Pas d’inquiétude ! Rolls-Royce vient de dévoiler un produit qui devrait vous permettre d’aborder la prochaine virée au parc entre amis sans subir la honte de ne pas être équipé de façon idoine. Et quelque chose nous dit que ce que nous propose la marque de Goodwood devrait vous permettre d’épater un peu la galerie. En effet, la Rolls Royce Boat Tail est le panier à pique-nique de loin le plus cher du monde. De très très loin même puisque son prix – réglons ce point tout de suite, c’est tellement mesquin de mégoter sur le tarif; après tout, ce n’est que de l’argent merde – est évalué, à peu près, à 23 000 000 d’euros. Ca se prononce vingt-trois millions. Oui. Et oui, il y a des gens qui ont suffisamment d’argent pour s’offrir ce genre de chose, et vous devriez vous y intéresser parce que, d’une manière ou d’une autre, vous travaillez un peu pour eux, forcément.

Oublions la lutte des classes, concentrons-nous sur l’objet, qui devrait n’exister qu’en un si petit nombre d’exemplaires que les doigts d’une seule main devraient suffire à les compter. Et encore, deux d’entre eux devraient être inutiles. Le jour du Grand Soir, on n’aura donc que trois adresses à mémoriser pour réquisitionner, par ordre du Peuple, ces trois cabriolets sans doute encore flambant neufs, et défiler dans les rues, drapeau prolétarien tendu à bout de bras. Que les anciens propriétaires ne s’inquiètent pas, on saura prendre soin de leur carrosse. Quand à eux, qu’ils ne craignent rien : on leur fera simplement vivre cette vie à laquelle ils auront si longtemps contraint les autres. On leur fera faire un Paris-Nice en Kwid, et on foncera derrière eux en faisant des appels de phare exaspérés, pour les dépasser pied au plancher, cheveux au vent, histoire de leur apprendre le goût des choses simples. Ca leur donnera une idée de ce que ça peut être, le vent de l’Histoire.

On prendra soin de ces trois Boat Taill, parce que ce sont des artisans de haut vol qui les ont réalisées, et qu’on respecte le travail bien fait de ceux qui ont de l’or dans les doigts, et on sait bien qu’il leur faut des firmes dont les actionnaires se gorgent de plus-value pour qu’ils puissent exercer leur art. C’est le département ultra-exclusif Coachbuild qui est à l’origine de ce paquebot destiné à être garé au beau milieu d’une prairie millimétriquement tondue, pour y déployer toute la dinette contenue dans son coffre digne des plus beaux yachts. Coachbuild, c’est le département de Rolls-Royce dédié à ceux qui ne veulent pas rouler dans la Rolls de Monsieur Tout-le-Monde. Ce n’est plus d’aristocratie qu’on parle ici, c’est d’une humanité de nature superlative, le genre d’être qui pourrait acheter le mot « humain » pour se l’approprier, reléguant tous les autres au statut d’infra-humains, être mal fichus, un peu vulgaires, qu’on peut tout au plus faire travailler pour soi; et encore…

Après avoir contemplé la Rolls Royce Boat Tail, les autres réalisations de la marque sembleront étrangement communes. Parce que là, il faut admettre qu’on atteint des sommets dans toutes les caractéristiques attendues sur ce genre d’automobile. C’est à dire que, en fait, une bonne partie de ce que propose cette voiture, personne ne l’avait jamais attendu, pour la bonne et simple raison que personne n’y avait encore pensé.

Ainsi, à la débauche d’équipements et de détails faisant habituellement partie d’une Rolls-Royce digne de ce nom, la Boat Tail ajoute des choses totalement insensées, qui n’ont une place ici que parce que nous parlons d’une marque qui a le pouvoir magique, et un peu absurde aussi, de rendre nécessaire tout ce qu’elle fait Ainsi, si une quelconque autre marque sortait un paquebot aussi long pour consacrer l’entièreté de son coffre à un panier de pique-nique d’une préciosité proprement délirante, on crierait au scandale. Ici, ça devient subitement la moindre des choses. On ne peut plus placer un simple sac dans le coffre ? Pas de souci, on fera suivre un Cullinan, histoire d’avoir un chandail à se mettre sur les épaules si jamais une petite brise se mettait à souffler.

La cinématique d’ouverture de ce coffre est, elle aussi, absolument décadente, d’autant qu’elle s’accompagne d’une légère inclinaison des compartiments à nécessaire de pique-nique, qui les rend un tout petit peu plus accessibles. Il ne faudrait pas que le petit personnel, qu’on a fait suivre dans des Range Rover, se foule le poignet en allant chercher une flûte à champagne. Rien n’est too much. Ni la finition en bois précieux des deux volets du coffre, ni le capot peint dans un dégradé passant du noir au bleu, un détail qui serait considéré comme le comble du mauvais goût sur n’importe quel autre modèle. Ici, c’est tout simplement évident. Il faut dire que le capot est si long qu’on a tout le temps de contempler les nuances infinies de ce dégradé.

Du coup, on ne se soucie plus de grand chose. La superbe capote, dont la structure est digne d’une oeuvre architecturale, avec ses piliers, ses arches, ses volumes emboités les uns dans les autres, plaçant l’habitacle au coeur d’un dédale de pans croisés, superposés et hiérarchisés, comment se déploie-t-elle ? Aucune idée. Où se range-t-elle quand l’ondée so typically british s’est arrêtée ? On n’en sait rien, et à vrai dire, on s’en fout. On nous dirait que Rolls-Royce vend, comme accessoire optionnel, une escouade de quatre laquais qui courent derrière la voiture, tenant chacun un coin du toit de la Boat Tail afin d’être prêt à couvrir l’habitacle à la première goutte de pluie, on ne serait pas plus étonné que ça. Ce serait, même, la moindre des choses. Les petites tablettes se déploient afin qu’on puisse y découper le saucisson de l’apéritif, le parasol se plante dans l’arrête centrale du coffre, pour se déployer tel une antenne satellitaire, et prodiguer un semblant d’ombre aux lumineux propriétaires de cette auto.

La Boat Tail ne dédaigne pas quelques détails exotiques, qui semblent avoir été facétieusement injectés dans ce modèle par la maison mère BMW. Ainsi, l’arrière du yacht rappelle, entre autres par ses feux, la BMW Z8, tandis qu’à l’avant les feux diurnes suscitent des réminiscences de coupé i8, ou plus anciennement, de berline 2000 (oui, bon, pour que celle-ci vienne à l’esprit, il faut regarder la Rolls avec les yeux un peu brumeux, mais en ayant à l’esprit le nombre de siècles de travail à abattre avant de pouvoir se l’offrir, on y parvient sans peine).

Le parasol semble avoir été conçu pour envoyer des SOS depuis Mars, tout l’arrière, qui affiche d’étranges proportions pour une voiture, paraît en fait avoir été prélevé sur un Rica et on pourrait croire qu’en ouvrant le coffre on va tomber sur des propulseurs inboard. Tout est too much, rien de tout ce que propose cette architecture roulante ne sera jamais vraiment utilisé. Tout ça pourrait être faux, ça ne changerait pas grand chose. On sortira la dinette de sa boite une ou deux fois, pour montrer la quincaillerie aux amis qui en resteront bouche bée, mais on ne pourra pas leur faire le coup à chaque rencontre.

Tout ça est un peu vain. Mais c’est aussi de cette inutilité qu’on fait les chefs-d’œuvre. La Rolls-Royce Boat Tail est une démonstration de force, la mise en scène du savoir faire des ouvriers de la marque. Et en ce sens, elle joue son rôle pleinement, et apporte à Rolls-Royce une vitrine dont on aurait tort de croire qu’elle ne sert à rien : ceux qui investissent dans ce genre de voiture ont besoin de savoir ce qu’elles apportent, et ils ont aussi besoin que la marque fasse savoir ce qu’ils ont acquis. Parce que c’est aussi pour ça qu’on achète une Rolls : provoquer un peu d’envie chez les autres.

Après tout, du canotage au cabotinage, il n’y a qu’un pas.


On parle de luxe n’est-ce pas ? Donc il en faut toujours plus. Et comme on n’a guère que ça à offrir, quelques mots et des images, voici encore quelques images, en mode « Y en a un peu plus, j’vous le mets quand-même ? »

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2 Comments

  1. Je ne sais pas quel est l’élément le plus absurde (en dehors du prix évidemment): le design simpliste, énième ennuyeuse évocation du Riva (et non Rica, JC :D), l’immobilisme ronflant de la créativité de la marque ou le nombrilisme assumé.
    Si les ouvriers de Goodwood sont certainement de très haut niveau, où est la difficulté quand il n’y a pas de limite au budget ?
    J’ai plus de respect pour l’ingéniosité déployée par les équipes de Dacia qui réalisent des prouesses pour le plus grand nombre, que pour ces gens qui se contentent d’apporter une pseudo exclusivité à une poignée d’ego-centrés hors-sol ayant perdu le goût du travail…
    Merci pour ton 2e degré !

    • Bon sang, il va falloir arrêter d’être à ce point d’accord ! En fait, je ne trouve pas ça laid, même si la disproportion entre les masses avant et arrière est vraiment très marquée. Après, socialement et humainement, ces voitures font quand même partie des moyens d’écraser symboliquement les autres. Je trouve parlant que parmi les trois seuls clients de ce modèle, il semble qu’on trouve Jay-Z et Beyoncé. Je sais que nombreux sont ceux qui les adulent, mais tout de même, cette propension à s’agenouiller devant des êtres qui ont pour but de dominer les autres me débecte un peu !

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