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In 628 CSi, Art, BMW, Elias Ressegatti, Movies, Série 6
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à propos de Future Classics, Episode 10
the 6-er, réalisé par Elias Ressegatti et Daryl Hefty
Visible en fin d’article

Il suffit parfois de deux plans pour qu’un réalisateur nous mette en confiance, tout comme certains conducteurs nous rassurent en deux virages négociés avec assurance : on sait qu’on prendra plaisir à être leur passager. Le léger panoramique ascendant venant cueillir deux phares au loin dans le paysage, puis le plan fixe avec l’horizon montagneux qui lèche le bord cadre supérieur, et sur le ruban épousant le relief, les deux phares ronds qui viennent à la rencontre du regard. Un plan mobile, un plan fixe, un accueil en deux temps, puis un nouveau panoramique, horizontal cette fois ci, qui suit la silhouette effilée de celle qui sera l’héroïne de ce nouveau segment de la série Future Classics : une 628 csi. Une de celle qui incarne le mieux sa marque, BMW.

La série 6 est, simultanément, un petit modèle, et une grande voiture. Petite, elle l’est par rapport aux véhicules actuels. Dans la circulation actuelle, elle semble ne pas être à l’échelle du parc automobile contemporain. 1,72m de large, c’est la dimension d’une Clio aujourd’hui. Une 208 de 2020 est plus large qu’une série 6 des années 80. Ainsi va l’acromégalie automobile contemporaine. Mais comme tout est une question de proportions, si on l’isole des autres automobiles, la série 6 affiche sa véritable stature. Alors, quand Daryl Hefti la saisit sur les petites routes sinueuses des Alpes suisses, elle occupe enfin correctement l’espace, et dans un univers à sa mesure elle redevient une grande voiture quand bien même c’est un coupé. Un monde sépare les voitures de sport 2+2 et ce genre de grand coupé. En fait, on peut regarder la 628 CSi comme une berline deux portes. Autres temps, autres moeurs, aujourd’hui, on préfère construire des coupés quatre portes.

Comme dans chacun des segments de cette épisodique série de portraits automobiles, on est un peu épaté par la façon dont Elias Ressegatti parvient à restituer le regard qu’on porterait sur la voiture si on avait l’occasion de la contempler soi-même. On aurait rendez-vous avec Andreas, son heureux propriétaire et parce qu’on serait arrivé en avance, on verrait de loin le coupé gris en approche ; sans doute l’entendrait-on aussi, reconnaissant le son particulier du 6 en ligne, en même temps métallique et fluide, aimant chanter en montant gentiment dans les tours. Le beau coupé s’arrêterait et on monterait en passager ; un coup d’œil à la planche de bord, ses gros interrupteurs, ses mollettes de réglage de la clip, puis contemplation du paysage défilant, fluide, dans le pare-brise, sur les côtés. Puis on ferait une pause sur le bord de route, et seul au monde avec la voiture, on la détaillerait, s’approchant pour bien se les prendre en pleine face, ces paires de phares ronds qui, jadis, constituèrent à ce point le visage archétypique de toute BMW qu’on en perçoit encore l’image rémanente dans la face avant des BM contemporaines, alors même que les phares n’y sont plus ronds, et que l’élément désormais majeur de ce visage devenu tronche, ce sont les narines qui, comme sur un visage amputé de son nez, dévorent les chairs pour s’étendre de plus en plus, comme une lèpre entreprenant d’ouvrir le visage de part en part, et de tout déconstruire sur son passage. Les phares donc, puis le logo usé par le temps, terni, mais imperturbablement présent. Et la caméra de Daryl Hefti imprime dans nos yeux, et transmet au corps tout entier les postures qu’on adopterait devant ce beau coupé : agenouillé devant la calandre, penché sur le logo, tout ça baignant dans la lumière rasante d’un soleil en déclin. Enfin, un plan plus large, calant précisément la longueur de l’auto dans la largeur de l’image, et on se voit tout à fait, à côté d’Andreas, dans ce recul admiratif, lui dire simplement dans le silence des montagnes immuables : « elle est belle ».

Et oui, avec son long museau qui évoquait – allez savoir si Spielberg n’y était pas un peu pour quelque chose en ces temps là – un squale flairant les fonds marins pour détecter une proie éventuelle sur laquelle fondre pour en faire son quatre-heure, avec son filet de peinture noire contrastant, le long de ses flancs, sur le gris métallisé, avec ses jantes de 14 pouces et ses gros pneus, avec sa ligne de caisse très discrètement arquée pour imprimer à son profil une douce tension, une force discrète, mais présente, disponible, rassurante, avec ses montants si fins qu’on pourrait se demander ce qu’il en est de la rigidité de la caisse, son Hofmeister kink venu épauler le montant C pour donner de la force à cette nuque, son becquet en mousse noire, ses proportions typiques, elle avait une beauté qui n’appartenait qu’à elle. Ni italienne, ni anglaise. Quelque chose qui ne se confondait pas non plus avec les coupés compatriotes fabriqués chez Mercedes. La série 6 était un cocktail de substances venues des concurrents, selon un dosage qui lui donnait une saveur qu’on ne retrouvait pas ailleurs, et qui contribua à donner à la marque une signature qu’on aimerait trouver encore dans les propositions actuelles.

Les paysages choisis par Elias Ressegatti et Daryl Hefty sont toujours intemporels. Eloignés des attroupements touristiques, ils sont minéraux, secs, baignés d’une chaude lumière rasante. Ils ont l’air d’avoir toujours été là, d’accepter de bonne grâce qu’on ait déposé à leur surface un ruban d’asphalte. Ils ne sont ni pittoresques, ni communs ; ils semblent être le territoire abritant une poignée d’autochtones qui, seuls, connaissent ces lieux et ont l’habitude d’y évoluer, respectant les chemins tracés, appréciant tel virage, telle descente, tel franchissement de col en amateurs avertis. Ils n’ont pas besoin pour cela de véhicules bardés d’une technologie qui sert avant tout à juguler les effets potentiellement dangereux de leur propre puissance. Parce que le poids de la 628 est relativement contenu, elle peut se permettre de ne proposer qu’une puissance qui ferait, aujourd’hui, sourire. Au programme, un déplacement souple et rigoureux, un univers solide et confortable, et la promesse de rester indéfiniment et fidèlement au service de ceux qui sauront prendre soin de la belle, et lui confier leurs promenades alpines. Rien de plus, mais rien de moins aussi.

Peu importe alors la poussière qui a peu à peu fait perdre son brillant à la peinture métallisée. Peu importe que les sigles soient décapés par les années passées en plein air. Ces atteintes du temps sont sur la carrosserie de la 628 ce que les rides sont sur un visage qui a la sagesse d’accepter que la durée fasse son œuvre. Ce sont les signes extérieurs d’une vie passée sur les routes, à transporter des passagers sans âge au cœur de paysages qui pourraient être tout droit tirés de la phase préhistorique de 2001 l’Odyssée de l’espace, ou de Blade Runner 2049. Machine à translation douce, salon ambulant, force de la nature au beau milieu d’un univers taillé à sa mesure. On a l’impression que ce trait de métal circulant sur les ondes rocheuses a toujours été là, et qu’il demeurera encore, comme une vigie mécanique, un refuge en mouvement, prêt à accueillir quelques âmes survivantes encore menées de l’intérieur par le désir de tailler la route. De telles mécaniques sont faites pour durer, simples et belles, elles demeurent, fidèles, prêtes à assurer auprès d’une poignée d’humains qui ont encore pour elles un reste de considération, leur mission intime : nous transporter.

A sa manière, la série Future Classics elle aussi nous véhicule. Elle nous remet les pieds sur Terre, elle nous amène à la rencontre des gardiens de ces temples anciens qui ont pour nom CSi, XJS, 280ZX. Elle joue un rôle de conservation, elle constitue un musée visuel et construit une mémoire collective, elle partage l’expérience paisible, sereine et heureuse de ceux qui maintiennent dans le présent des us et coutumes qui sont autant de survivances miraculeuses d’un temps révolu, ce qu’il reste de cette part du savoir-vivre qu’on pourrait appeler le savoir-rouler.

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