Trêve éveillée

In Ferrari, Roma
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En divulguant de nouvelles photos de la Roma, Ferrari consolide l’univers imaginaire dans lequel la marque souhaite faire évoluer sa nouvelle création, un peu comme chez Chanel on aime chaque année créer un univers visuel stupéfiant, un temple réservé aux initiés devant lequel la plèbe se signera, en signe d’adhésion. Fait de nostalgie cinématographique et de cette douce chaleur citadine qu’on peut goûter au cœur des villes italiennes à ces heures où le soleil oblique un peu son rayonnement, plaquant des ombres refuges sur les rues opportunément étroites, ménageant des terrasses rafraîchissantes à ceux qui ont le loisir d’y passer les meilleures heures de la journée, celles où le commun des mortels, lui, travaille. Pourtant, jouant la carte de l’intemporalité, la Roma pourrait bien être perçue comme excessivement anachronique. Alors que l’époque est tendue, elle semble sculptée pour les temps apaisés. Dès lors, de deux choses l’une : soit elle est à contre-temps, soit c’est elle qui va donner le tempo. A moins qu’elle soit, rythmiquement, ce genre de syncope qui précède la plongée intégrale dans le mouvement.

C’est la guerre

Parce que la Ferrari est une voiture chère, elle n’est pas étrangère à toute forme de violence sociale. Rappelons-le : la richesse de ceux qui peuvent se permettre d’acheter ce modèle est produite par le travail quotidien de tous ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir ce genre de plaisir. Et enfonçons ce clou : le plaisir qu’il y a à posséder cette catégorie d’objets vient en grande partie du fait que les autres ne peuvent pas y accéder, et ceux qui appartiennent à ce genre de classe sociale qui accède aux produits de luxe font tout leur possible pour empêcher les autres de les atteindre. Certains applaudiront à ce principe, d’autres le déploreront. A la limite, peu importe, c’est ainsi. Il y a entre les classes une tension, dont on voit bien qu’elle se crispe de plus en plus, au point de donner lieu parfois à des batailles qui, regardées de façon panoramique, ressemblent de plus en plus aux différentes phases d’une guerre au long cours, qui ne sera sans doute reconnue comme telle qu’après coup, lorsque des historiens étudieront notre époque avec le recul nécessaire pour l’observer dans son ensemble.

Le théâtre des opérations

On peut apprécier Ferrari sans être dupe de ce qui se joue derrière le commerce du luxe. Mais on peut plus facilement le faire lorsqu’à Maranello on choisit de ne pas conjuguer l’exclusivité sur le mode de la déclaration de guerre. La Roma semble avoir compris que quelque chose glisse, globalement (c’est à dire dans le processus général qu’est la globalisation) d’un côté qui pourrait bien être celui du précipice. Le théâtre des opérations des marques, c’est la communication. C’est là qu’on peut observer les mouvements de troupe qui permettent aux groupes de positionner les moyens dont ils disposent afin d’attaquer leur cible. Et leur cible, ce sont les esprits, dans lesquels ils tentent d’introduite, façon Inception, des représentations censées leur apporter les faveurs du public, y compris de la part de ceux qui ne pourront jamais faire partie de leur clientèle. La publicité est bien sûr une part importante de cette communication, mais le design l’est tout autant. Et ça fait un moment que sur ces deux canaux, bon nombre de marques haut de gamme ne cachent plus, du tout, le fait qu’elles agissent bel et bien sur un territoire désormais militarisé, se livrant sans complexe à une guerre des classes parfaitement assumée, proposant à ceux qui en sont les perpétuels vainqueurs ce qu’il faut quand on est en guerre : des armes. Quand les peintures perdent de leur brillance pour se plonger dans la furtivité des teintes mates, quand les formes se font de plus en plus agressives, simulant les bouches béantes de ce genre de monstre qu’on croise dans les coursives du Nostromo, quand l’allure fait davantage référence à la balistique qu’à l’histoire de l’automobile, quand le sécuritaire devient le maître mot mais que, parallèlement, on se donne une allure menaçante, c’est qu’on entretient le danger contre lequel on affirme proposer une solution. Le processus est connu. Il est à l’oeuvre dans toutes les mafias du monde, il est aussi plutôt bien décrit par Orwell; c’est le moteur de l’économie mondialisée, dans laquelle on n’est plus le collègue de ceux qui sont proches, mais l’ennemi de chacun, y compris des plus lointains.

Un designer, c’est quelqu’un qui sent quelle est l’ambiance générale, qui flaire ce qui se trame, et propose des formes qui soient susceptibles d’accompagner le mouvement. Quand les marques se battent pour figurer au casting des films mettant en scène la destruction de plus en plus méticuleuse de villes entières, puis de continents oh et puis ne lésinons pas, de la planète, jusqu’à viser désormais, excusez du peu, l’univers dans sa globalité, quand le style des modèles vendus s’approprie totalement cet objectif d’anéantissement universel, c’est que quelque chose a été entériné : on court vers l’abîme, comme on le faisait déjà dans la Fureur de vivre, et la règle du jeu se réduit à cette seule consigne : que le plus fort l’emporte. Tesla est sans doute la marque qui aujourd’hui comprend le mieux cet air du temps, déjà humé et exploité dans le monde du très grand luxe par Luca Bassani Antivari, fondateur de la marque de yachts Wally, connus pour leur design mimant les formes furtives des vedettes et destroyers militaires contemporains. Si on veut chercher l’inspiration du Cybertruck quelque part, c’est là qu’il faut fouiller, bien plus que dans les prototypes Citroën des années 80.

Signe d’apaisement

Dans ce paysage, la Roma semble un peu déphasée. Et elle paraît l’être d’autant plus que la marque a, ces derniers temps, poussé le bouchon de l’agression visuelle très loin, et ce de façon esthétiquement stupéfiante. Tout particulier, les projets one off ont permis de mettre en scène de façon brutalement spectaculaire les mécaniques, mettant le cavallino rampante au diapason de la débauche de férocité constatée chez ses concurrents. Décalée, la Roma l’est sans doute un peu aussi parce qu’elle se situe dans cette sphère temporelle récemment inaugurée par Ferrari, au sein de laquelle la marque peut créer de nouveaux modèles selon des codes tout droit venus du passé. Ainsi, les Monza SP1 et SP2 semblent être dessinées au futur antérieur, comme extraites d’un conte mécanique pour adultes conservant en eux quelque chose du rapport enfantin avec la bagnole. Et la Roma leur fait de gros appels, de ses phares qui ont avec ces modèles Icona un flagrant air de famille.

Dès lors, la question qui se pose est la suivante. Et c’est une question qui concerne, en fait, tout le monde : d’une Ferrari Roma et d’une Lamborghini Huracan, laquelle est le plus en phase avec le monde tel qu’il est, réellement ? J’entends une voix qui demande : « Vous voulez reformulez la question ? » Oh oui je veux bien. La voici sous une autre forme : sommes-nous en guerre ? Et dans un monde qui est en fait en permanence doublé par sa propre image (c’est à dire par l’image qu’on en fait, et qu’on en donne), c’est une question d’autant plus complexe que, comme on le voit, les objets que nous créons servent moins à faire la guerre qu’à signifier que nous sommes en guerre. On pourrait croire, comme ça, que la guerre, c’est ce qui se passe quand il y a des missiles qui tombent sur les habitations, quand il y a des cadavres dans les rues, quand on doit soudainement fuir la ville pour échapper aux bombardements. Ce n’est pas faux : ce sont effectivement les signes d’une guerre. Mais ils n’en sont pas la définition. En fait, il y a « guerre » dès lors que celle-ci est déclarée. Parce qu’elle est un fait politique, et que la politique consiste à décréter ce que sera désormais le réel, la guerre est effective dès lors qu’on dit qu’il y a guerre. Le Cybertruck est un casus belli, la dernière RS6 est une déclaration de guerre en bonne et due forme, au sens où ces objets nous disent « C’est la guerre », et ce faisant, ils la font; pas au sens où ils y participent, mais au sens où ils la constituent. Ils font de la vie commune des êtres humains une guerre permanente, avec tout ce que ça suppose dans les relations entre les uns et les autres, et tout ce que ça permet en termes de maîtrise politique des populations. La Ferrari Roma, au beau milieu de cette complaisance belliciste, pourrait être regardée comme un motif d’espoir : celui d’un monde dans lequel la richesse ne serait plus une agression, celui d’une coexistence pacifiée entre ceux qui peuvent se l’offrir, et ceux grâce au travail desquels ces heureux élus peuvent se permettre ce genre de jolie fantaisie. La Roma est un vœu d’armistice au beau milieu de cette course à l’armement dressant face à face ceux qui « réussissent » leur vie, et ceux qui la foirent totalement, les premiers de cordée, et ceux qui constituent le poids dont on cherche politiquement une bonne excuse pour s’en délester. Elle traverse le champ de bataille en brandissant un très joli drapeau blanc, comme s’il était encore possible pour les uns de tirer leurs plaisirs de l’exploitation des autres, et d’appeler une telle situation un tissu social. La Roma est une miss qui rêve d’un monde en paix, une belle intention, ou une façon de faire comme si de rien n’était. Il est possible qu’elle fasse encore un peu illusion, et qu’elle produise autour d’elle une bulle éphémère d’apaisement, une uchronie féerique, un retour fantasmé à un hypothétique âge d’or. Mais tout le monde a bien conscience que c’est au mieux une trêve, qui n’est que la phase au cours de laquelle on reprend son souffle avant le prochain bombardement, parce qu’il faut bien un temps pour recharger les armes, engager de nouvelles munitions dans les rampes de lancement, et c’est au pire un leurre, un appât donné en signe d’apaisement, pour mieux saisir le regard naïf et la main confiante qui se tournent vers elle, et les dompter pour de bon.

Le monde renversé

La Ferrari Roma est en fait une belle histoire en laquelle croiront ceux qui, quand ils écoutent un conte, ne voient pas les ténèbres qui se cachent toujours derrière le chatoiement de la narration. C’est le récit, prononcé au présent, d’un monde désormais tellement passé qu’on peut se demander s’il ne relève pas du mythe, destiné à maintenir dans les esprits l’idée qu’un tel paradis puisse exister de nouveau, et que la concorde puisse être le fruit de l’exploitation. Elle est une forme qui se fait passer pour un apaisement, comme l’est le calme avant la tempête, l’oeil d’un cyclone, un cheval de Troie. C’est un sniper au charme fou, une arme vénéneuse qui nous met en joue et gagne en trichant, à tout coup ! c’est la loi. Elle est la reine des scélérates, à qui sourit la vie.

Mise en mouvement dans le duo qu’elle forme, à l’ancienne, au sein du mini-métrage qui la met en scène, elle traverse la ville en mettant tout le monde d’accord, comme un trait d’union universel qui retourne toutes les têtes, du serveur de restaurant à la vedette cernée par les flashes des photographes. Dotée d’un pouvoir supérieur de réunion, elle est l’arôme spirituel d’un monde qui, sans elle, aurait perdu de sa saveur.

Elle est le piège dans lequel on se complaît à tomber, l’amante religieuse pour laquelle on est prêt à toutes les conversions. Elle est, d’un monde dont tous les chemins mènent à elle, le faux-semblant le plus épatant; l’image parfaite. Elle est l’âme d’un monde sans cœur, ce qu’il reste d’esprit à un monde à l’esprit aliéné. Du trait de GHB versé dans le Canada Dry elle a l’étrange saveur d’autre chose qu’elle-même. Renversante, elle est notre opium commun, une étincelle vacillante qui rougeoie encore un peu quand on en aspire les vapeurs, un joint qu’on fait tourner, ellle est notre coma artificiel. Une trêve éveillée.

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