M la Maudite

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Dans M le Maudit, de Fritz Lang, une étrange traque est organisée. Alors qu’une ville est traumatisée par la disparition épisodique d’enfants, les truands, dérangés par l’enquête que mène la police pour débusquer l’assassin, décident d’engager eux-même la chasse au meurtrier. L’ayant repéré, l’un d’entre eux trace à la craie, à l’arrière de son manteau, sur l’épaule, le signe M, afin que chacun dans la rue puisse l’identifier, et finalement, l’arrêter. M devient alors le signe de celui qui va plus loin que les autres dans le crime, celui qui ne commet pas juste quelque chose d’illégal pour s’en sortir ou pour améliorer le quotidien, non, M est marqué par le crime, il l’a dans la peau, il ne pourrait pas faire autre chose que ce qu’il fait, quand bien même ce qu’il fait glace d’effroi le sang ceux qui en sont les témoins, y compris dans les veines de sérieux hors-la-loi.

M, c’est le sombre personnage qui hante la ville, c’est sa mauvaise conscience, ce seuil au-delà duquel elle n’accepte plus le mal, ce seuil en deçà duquel elle doit admettre qu’elle peut s’y faire. Et mine de rien, l’essentiel se trouve là : il y a des crimes dont on peut s’accommoder. Et puis d’autres, qui sont inacceptables. Le mal, finalement, ce n’est que le nom qu’on donne à ce qui se trouve au-delà de son propre seuil de tolérance.

Ce genre de hiérarchie existe aussi dans le monde automobile. Il y a les voitures du quotidien, propres sur elles, qui n’ont rien à se reprocher, du moins en apparence, parce qu’en réalité, si on fouillait un peu dans le courrier de leur propriétaire, on trouverait quand même des amendes pour excès de vitesse, des avis de retrait de points sur le permis, pour un oubli du contrôle technique, pour un stop glissé, un franchissement de ligne continue. Rien de grave, bien sûr, surtout aux yeux des auteurs de ces petites prises de liberté. Et puis il y a les voitures de mauvais garçons, des engins manifestant plus ou moins discrètement leur intention de ne pas respecter les règles en général, et les limitations de vitesse en particulier. Bagnoles en survêtement, ou sleepers discrètement insérés dans la circulation, indécelables sauf pour les yeux très avertis, conducteur à cheval entre deux mondes, celui du déplacement, et celui de la compétition sauvage. D’un côté, il va juste chercher le pain, de l’autre, il a en tête et sous le pied droit James Dean dans La Fureur de vivre. Lui revendique de ne pas respecter les règles, parce qu’il les trouve absurdes et castratrices, parce qu’il veut, aussi, s’amuser, et dominer, s’amuser à dominer. La rue est pour lui un terrain de jeu qu’il ne prend pas au sérieux, et le rapport que cela induit avec les forces de l’ordre fait partie du cadre général de son amusement quotidien.

La huitième passagère

Et puis il y a les automobiles qui sont l’incarnation de quelque chose de plus sombre encore, comme une menace planant dans l’air, une épée de Damoclès en forme d’arbre à cames gigantesque, se balançant au-dessus de la route, tenue à un fil qu’un rien pourrait casser. Des bagnoles qui sont à la route ce que l’orque est à l’océan, ce que l’ogre est au Petit Poucet, ce qu’Alien est à l’espace. Des engins à l’intérieur desquels, pied au plancher, vous pourrez toujours hurler, personne ne vous entendra; une intimidation immédiate, une lame de sueur froide qui court dans le dos. Celles-ci sont au-dessus du lot, superlatives, quasiment pas faites pour ce monde. Rien, dans leur définition, ne correspond à l’usage habituel d’une voiture, quand bien même certaines sont capables de jouer le rôle de voiture quotidienne, et ce sont peut-être les plus inquiétantes, celles qui cachent bien leur jeu, s’introduisant dans la banalité de la vie, mine de rien, comme une bombe à retardement scotchée sous la table familiale, attendant son heure. Ces engins ne jouent même plus avec les limites autour desquelles les autres butinent comme on tourne autour du pot. Elle sont la matérialisation même de l’excès, de la démesure, d’autant plus brutales qu’elles sont en apparence parfaitement civilisées, tellement autoritaires qu’elles n’ont pas besoin de se montrer agressives. Sans qu’elles en fassent des tonnes, chacun appréhende de les voir apparaître dans le rétroviseur, et si jamais on était pris d’un instant de suspension en voyant leur calandre s’approcher, un simple appel de phares suffirait à nous rappeler qu’il y a un Ordre dans cet univers, et à nous inciter, très fort, à débarrasser la file de gauche pour que ces mécaniques tout droit venues des chaudrons infernaux puissent à nouveau donner leur pleine mesure, gaver leurs cylindres d’oxygène et de cette potion magique que l’industrie pétrolière semble avoir extraite du sol, puis raffinée exprès pour elles. Un flash halogène, un feulement, un coup de tonnerre, et une mécanique relevant plus de la balistique que du monde automobile file, à une vitesse impossible à évaluer, vers l’horizon. On n’arrive même pas à imaginer qui est à son bord, sans doute un être qui ne relève pas tout à fait de l’humanité. On ne le voit pas trop comme un maître à bord, à vrai dire. Plutôt comme un esclave, lié à cette force mécanique, envoûté, voué au culte de la machine, une âme perdue, dans les veines de laquelle coulent des mélanges explosifs de vapeurs d’essence, d’hormones de danger, et de plaisir, de pulsions primales, de violence et de maîtrise, de vitesse et de ralentissement du temps, de domination et de royale indifférence envers tout le reste.

Au volant, personne ne vous entendra hurler

Ils ne courent pas tant que ça les rues, les engins de ce genre. Tels les dieux olympiens, ils ne descendent que rarement sur le sol terrestre, qui ne semble pas être à leur mesure. Et s’agissant de dieux et déesses foulant du bout de leurs quatre roues le bitume terrien, aucune bande goudronnée n’est vraiment faite pour eux; les paysages ne sont pas conçus à la bonne échelle, la présence des autres est une entrave, il leur faut un monde à part, un univers parallèle qui leur soit entièrement dédié, afin que leurs qualités exceptionnelles puissent donner leur pleine mesure, qui a quelque chose à voir avec l’infini.

L’inespéré vient toujours de là où on ne s’y attendait pas. On espérait quelque chose de magique, quand a été annoncée la nouvelle série 8 chez BMW. Et puis, Munich a dévoilé sa création, un peu pompeusement nommée « The 8 », et la magie ne fut pas tout à fait au rendez-vous. Proportions pas vraiment magiques, dessin trop simple par endroit, et emberlificoté ailleurs, comme si le design avait quelque chose à cacher, un défaut structurel, quelque chose qui ne passerait pas si on ne consacrait beaucoup d’artifice à le gommer. On en était resté là, un peu déçu quand même de ne pas éprouver pour ce modèle la passion qu’on aimerait encore vivre pour cette marque. Et puis, inexplicablement, c’est d’une version rallongée que la magie est venue. La version Gran Coupé de la 8 est exactement ce qu’elle devait être, alors qu’elle ne correspond pas à ce qu’on attendait. Curieusement, au dix-huitième siècle, Emmanuel Kant tenait le bon mot pour désigner ce que ça fait, ce genre de rencontre. D’après lui, ça s’appelle, tout simplement, la beauté. Et il la définissait ainsi : « Le Beau est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle est perçue dans cet objet sans représentation d’une fin ». Cette formule est belle comme un V10. Ce que ça dit, c’est que lorsqu’on rencontre la beauté, elle ne se présente pas comme quelque chose qui viendrait satisfaire une attente, ou qui correspondrait à une image, ou une définition qu’on aurait déjà en tête. La beauté, c’est ce qui s’impose contre toute attente, ce qui s’affirme comme une évidence que rien ne pourrait venir justifier, ni démontrer. C’est une révélation, une prophétie terrible, une illumination subite. Devant la 8 GC, on est un peu comme Jeanne d’Arc entendant des voix, on comprend soudainement ce qui a bien pu arriver à Bernadette Soubirou, dans son pré le long du gave de Lourdes. Vas-y, bois l’eau de ma source, semblait nous dire la BM quand on l’a découverte. Premier éblouissement, puis un second, vécu comme un coup de grâce, quand elle s’est dévoilée un peu plus, et a elle même posé sur son épaule la lettre Maudite, celle qui distingue de tous les autres ceux qui la portent, les séparant du commun des mortels pour en faire, soit des démons, soit des dieux. Et admettons-le, nous autres pauvres humains, nous ne sommes absolument pas équipés pour distinguer les uns des autres. Alors on s’approche des idoles, et on se laisse irradier par leur présence, prêt à se faire avaler par l’habitacle, à se faire saisir les reins par le baquet, à se rattraper au volant. Au moment où la main saisit le levier de vitesse, on ne sait plus trop qui on est, ni ce à quoi on participe. De ce genre d’engin et de leur conducteur, on ne sait trop, finalement lequel prend l’autre.

Mais voila, communs des mortels, il est peu probable que ces mécaniques suprêmes nous ouvrent leurs portes. Qu’à cela ne tienne, l’image et le son peuvent donner une idée de l’expérience, pour peu qu’on sache les mettre en scène. Et ça tombe bien, le Gran Coupé série 8 a tendance à inspirer les réalisateurs. Knut Burgdorf, par exemple, qui a manifestement été touché, et pas qu’un peu, par la série 8 en général, et le Gran Coupé en particulier. Œuvrant pour l’agence Froelich, basée à Francfort et au Japon, mais travaillant dans le monde entier, il semble avoir bien choisi son partenaire professionnel : quand une agence de ce genre met en avant non seulement ses réalisateurs, mais aussi ses directeurs de la photographie, il y a bon espoir de voir des choses réussies en émerger. Et les multiples réalisations dont il est l’auteur, souvent pour BMW, confirment ce pressentiment. En fait, son micro-métrage pour la série 8 GC est encore un cran au-dessus de ce qu’il avait réalisé jusque là. Tout est révélé par la lumière, y compris, en quelque sorte, l’impossibilité de disposer d’une bonne acuité visuelle quand on regarde ce genre de bagnole, comme si elle irradiait d’une force qui trouble le regard, comme si sa caractéristique la plus essentielle, c’était l’éblouissement. Pourtant, l’essentiel se passe de nuit, à la seule lumière de la Lune, mais justement, ça permet à Knut Burgdorf, et à Jamie D Ramsay, son directeur de la photographie, de poser notre satellite, dans le ciel terrestre, comme un projecteur focalisé sur cette présence automobile manifestement issue d’un autre monde. Tout est transformé en sensations cinétiques, en matière projetée, ou poussière soulevée et suspendue, ne sachant plus que faire, sur la route déserte dans le sillage de ce vaisseau spacieux. L’impression de se trouver sur une autre planète, ou sur celle-ci, mais une fois que tout en aura été réduit en cendres, enracine la M8 GC dans le vaste domaine de l’imaginaire, confirmant ce dont on avait le soupçon : ces voitures ne sont pas faites pour ce monde.

Et vice-versa.

Mais la palme du trouble devrait être remise à Tenn Xoomsai pour sa mise en scène du Coupé au beau milieu d’un spot consacré à la déclinaison qui fait de lui le pace-car des grands prix moto. Le micro-métrage alterne donc les images de la piste, ouverte par cette M8 arborant couleurs de guerre et aileron racing, et les plans capturant au ralenti un Coupé en tenue civile, rampant sur l’asphalte d’une grande ville, sous une pleine lune qui va le faire basculer du mauvais côté de la force, celui de la compétition. Autour de cette version bodybuildée et transfigurée de la 8, les autres voitures n’en mènent pas large : une Mercedes n’ose sortir le bout du nez de la ruelle dans laquelle elle se planque, et une Mazda se pisse carrément dessus. Ici encore, on est dans un ailleurs indéfinissable, un non-lieu dont on peut pourtant arpenter les rues, franchir les carrefours, rencontrer les habitants. La réalisation est à mi-chemin du film de vampire et du polar noir à la gloire des yakuzas. Tenn Xoomsai est né en Thaïlande, mais a suivi sa formation aux Etats-Unis. Travaillant aujourd’hui pour l’agence Triton, il est manifestement passionné par l’univers automobile, et tout particulièrement par BMW. On sent même une petite envie de filmer des univers un peu semblables à ceux que la marque a astucieusement développés dans son univers parallèle et hétérotopique, M Town. Les ambiances urbaines sont similaires, la façon dont les bagnoles y sont absolument prioritaires, la petite ironie dans laquelle l’ensemble est emballé, permettant d’éviter de faire frontalement la promotion d’un mode de vie un poil obsessionnel, les codes des réalisations de Micky Suelzer pour l’univers bis de BMW sont là, et on devine que le réalisateur thaïlandais se verrait bien attribuer un titre de séjour à M Town, pour y percer de nouvelles perspectives.

M le Maudit est un film monstre, du genre à effrayer les salles obscures, qui en ont vu d’autres pourtant ; l’histoire d’un criminel qui glace le sang des meurtriers eux-mêmes, d’un homme se tenant tellement proche du bord du continent qu’est l’humanité qu’on ne sait plus s’il peut encore être jugé selon les lois humaines, et s’il faut s’attendre à ce qu’il les respecte. M est le signe distinctif des Mutants dans Days of the future past, gravé sur le visage autour de l’oeil droit, pour mieux transformer leur caractère extraordinaire en malédiction. Un allemand ne peut pas ne pas avoir Fritz Lang en tête quand il voit passer une BMW marquée de ce signe, destiné à la distinguer du tout-venant automobile. Un terrien ne peut plus, aujourd’hui, ignorer les multiples fictions dans lesquelles l’exceptionnel est confondu avec l’abominable. La 8, sous son allure venue d’un au-delà qui ne pourrait se contempler qu’en haussant les yeux, se place dans cette lignée des êtres excessifs, surplombant l’humanité dans leur puissance, mais aussi les droits que celle-ci les autorise à s’accorder, à eux, et à refuser, aux autres. Ces êtres, dans leur puissante beauté mais aussi dans l’effroi qu’ils suscitent, sont en réalité les objets parfaits de notre fascination. Nous les craignons tout autant que nous les désirons. Ils sont l’image de la réticence qu’on peut éprouver devant ce qui nous attitude en nous-mêmes. Parce qu’après tout, mieux vaut être Maudit, que Médiocre.

4 Comments

  1. alors M la maudite fait irrésistiblement penser à un autre personnage, de la littérature romanesque celui là, il faudrait dire celle là, car c’est une figure du mal féminine, incarnation de la beauté du diable, intrigante, perverse et meurtrière, ayant impitoyablement assassiné ses époux après avoir été sortie du couvent, et surtout empoisonné son image inverse la beauté douce et vertueuse, par vengeance, ce qui , à la lecture dans l’enfance, laisse un souvenir d’effroi impuissant….Elle correspond assez à cette image serpentine et vénéneuse de la série8 M que l’on a tendance en effet à imaginer entre chien et loup, furtive et étincelante à travers les effluves des brumes du Nord……là, même si ce n’est pas à Londres où elle avait pourtant fort intrigué justement, mais à Armentières. Rattrapée, dénoncée peut être et grimée où elle se cachait, on lui dénuda l’épaule et apparut sa marque d’infamie, cette fleur de lys gravée au fer rouge qui signait la criminelle absolue. Jugée sommairement puis emmenée à l’aube blafarde sur une barque , les yeux bandés, et malgré ses suppliques et sa beauté et sa jeunesse intactes, le bourreau la décapita. Les mousquetaires et d’Artagnan étaient enfin vengés…
    M……comme Milady (de Winter).

    • Oh ! Mais oui ! Merci d’apporter un peu de références littéraires, les miennes sont trop souvent cinématographiques. L’incarnation du mal, la marque sur l’épaule, tout cela fait sens ! J’adore 🙂

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