Déplacement présidentiel

In C6, Citroën, Cx, Phautographie
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A l’arrière des berlines
On devine
Des monarques et leurs figurines
Juste une paire de demi-dieux
Livrés à eux
Ils font des p’tits
Il font des envieux


A l’arrière des dauphines
Je suis le roi des scélérats
A qui sourit la vie


Marcher sur l’eau
Éviter les péages
Jamais souffrir
Juste faire hennir
Les chevaux du plaisir


Alain Bashung, Osez Joséphine

On ne va pas en faire des tonnes sur Jacques Chirac, parce qu’il y aurait immensément à dire, sur lui, sur la façon dont les français s’y sont attachés, à lui comme à son prédécesseur, et à cette symbiose, en effet, qui veut qu’en France, on n’aime jamais tant un président « de gauche » que lorsqu’il est, pour de bon, « de droite ». Mais bref. Ce pays n’est qu’un jeu de construction dont les pièces sont, exclusivement, des éléments de langage. Des maisons que nous construisons, façon village Disney, il n’y a que les façades. Derrière, c’est le vide.

Restent, alors, les images.

Si on prend Chirac sous l’angle des bagnoles, on obtient une galerie de portraits qui va du jeune président hyperactif, au volant d’une CX qu’il envoya joyeusement dans les arbres, en plein hiver, alors qu’il roulait allègrement sur le verglas, aux dernières années passées sur la banquette arrière des Vel Satis, des C6, puis de quelques monospaces. Entre temps, on croise du burlesque, telle la 205 rouge de Bernadette, opportunément choisie pour le signal de « proximité » qu’elle envoyait à ceux qui voulaient bien croire en ce genre de signal, de l’édifiant, comme cette Rolls Royce d’apparat dans laquelle il circule, bras levé, en compagnie d’Omar Bongo, sur la si belle route de la Françafrique, et puis ces innombrables virées sur le goudron français, vitre arrière baissée, coude à la portière. On se surprend à reconnaître les modèles rien qu’en voyant l’angle d’une vitre, et on réalise combien Citroën a pu faire pour la communication des hommes politiques en virée : empattement long, donc vitre arrière d’une seule pièce, qui peut par conséquent s’ouvrir intégralement et libérer une place suffisante pour passer le bras, et saluer la foule. Il suffit de regarder les quelques photos de Chirac à l’arrière d’une Renault 25, d’une 607, ou d’une Safrane pour voir que ça ne va pas du tout. La C6 se sort mieux de l’exercice, mais n’égalera pas la fameuse CX limousine dans laquelle on vit tant ce président parader au ras du sol, à la fois si loin, et si proche des français.

On remarque aussi quelques autres détails, au détour des photos : combien les vitres sans encadrement de la C6 sont un cauchemar pour la sécurité, qui doit poser la main en permanence sur l’angle arrière du vitrage, afin que les passagers ne s’y blessent pas, comment on perd le blindage quand on quitte l’Elysée, comment aussi on perd peu à peu en style au fur et à mesure qu’on s’approche du dernier voyage.

Une vie en déplacement, en voiture, mais aussi en hélico, en métro automatique, et en avion enfin. On a beau chroniquer les bagnoles, on a envie de garder pour la fin l’incroyable portrait que Jack Garofalo tira de Chirac dans le Concorde, roupillant à mach 2 dans le ciel atlantique. Le dernier quart du 20è siècle français est là, concentré dans cette puissance qui pousse l’insouciance tellement loin qu’elle en devient pure inconscience. On fonce, juste parce qu’il est possible de le faire. Et on verra bien demain.

Arrive le jour où on est au lendemain de sa propre mort. Restent alors des images de soi, qui naviguent, elles, sur des autoroutes numériques. On peut sourire en regardant Bernadette devant sa deuche tirelire, on peut grincer un tout petit peu des dents en se souvenant qu’il ne s’agit là que d’une famille aux dents très longues, qui s’est tracé un destin personnel sans aucune commune mesure avec celui du peuple qu’ils étaient censés servir. C’est là un des effets de l’accélération propre à la fin de ce siècle : elle laisse pas mal de monde en chemin. Et ceux-ci ne sont jamais dans le cadre de la photo.

Le 29 septembre 2019, veille de son propre enterrement, le cercueil de Jacques Chirac, simple citoyen, était offert à la vue des français qui voulaient lui rendre une dernière visite. Il y eut quelque chose d’édifiant à voir le résultat de ces cultes mêlés de la personnalité et de la vitesse : les français, ayant pris goût à ces plaisirs nouveaux dont Chirac avait été le promoteur, zappaient le cercueil, ne le regardaient même pas. Le regard rivé sur l’écran de leur smartphone, et ils prenaient des photos. Dans le cadre, le véhicule ultime, recouvert d’un revêtement « coupe-franche », en bleu, en blanc, et en rouge. Dans le cadre de leur photo, une autre photo, de Chirac faisant un dernier signe, qu’ils ne regardaient même pas. Et très souvent, dans la photo souvenir, leur propre visage, qui volait la vedette à celui auquel, finalement, ils rendaient bel et bien un paradoxal hommage, reprenant ses recettes faites de mise en avant de soi.

Au-delà du malaise ressenti à voir ces français atteints d’un mal dont ils n’ont même pas conscience de souffrir, on se disait que, finalement, si tout ça n’est qu’une question d’image, alors, un peu comme Bernadette conduisant la voiture familiale dans ces publi-reportages inénarrables la montrant en campagne électorale, aux Invalides, les français reprenaient de la façon la plus vulgaire qui soit, leur droit à l’image. Si on voulait voir quelque motif de réjouissance dans ce moment, on pouvait se dire qu’il y avait, là, comme un retour du peuple, et un juste retour des choses.

Reste qu’un tel président, ayant tant roulé, et s’étant déplacé si vite, a embarque le pays tout entier dans son mouvement. Et si la force centrifuge l’a désormais éloigné de cet immense véhicule qu’est le pays, celui-ci poursuit sa course, sur sa lancée. Au volant, personne ne songe à ralentir, et c’est sans doute normal : nous sommes en réalité, et depuis belle lurette, en roue libre. Nous sommes assis, sur la banquette arrière d’une CX Prestige, dont l’empattement est tellement long qu’on a les fesses à des années lumières du chauffeur qui, de toute façon, ne nous écoute pas. Pied au plancher, réservoir assoiffé, nous fonçons dans un monde que nous avons certes, construit, mais sur lequel nous n’avons plus aucune prise. Nous faisons encore quelques signes de la main au paysage, qui défile trop vite pour qu’on puisse y reconnaître quoi que ce soit. L’air s’engouffrant par la baie vitrée qu’est la vitre arrière d’une CX s’apparente désormais à un ouragan qui fait voltiger les dossiers, les notes, les rapports et les projets de lois dans l’habitacle. Un conseiller nous hurle des conseils, depuis le siège avant, qu’on n’entend plus depuis bien longtemps. Nous sommes ce peuple assis en première classe, on est encore grisé par la vitesse atteinte, et nous réalisons tout doucement que l’immense sourire ultrabrite de notre chauffeur est dû à ce qu’il sait, et qu’il nous cachait : personne, depuis longtemps, n’a pensé à changer les plaquettes de freins.

En complément, un bon article, fouillé, documenté sur Cajager, rédigé par Paul Clément-Collin :
https://www.carjager.com/article/jacques-chirac-une-certaine-idee-de-lautomobile
Et puis de l’autopromo, puisque j’avais déjà évoqué la problématique des voitures présidentielles et la virée de Chirac en CX dans les rues de Paris, caméras des JT à sa poursuite :
http://www.conduite-interieure.fr/2017/05/11/custode/

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