Le monde ne suffit pas

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Double dose

Au risque de me répéter, la présentation d’une voiture devient, de plus en plus, l’occasion de découvrir, aussi, les nouvelles réalisations d’équipes de réalisateurs dont on apprécie le travail. Je l’avais déjà évoqué cette semaine avec la révélation de la 2008, mise en scène par les studios Cream; ici, la même expérience nous est offerte par ce duo efficace, formé par Bentley et Cokau Lab, pour révéler comme il se doit la nouvelle Flying Spur.

Un seul article pour deux objets, donc, car la limousine et le film qui la met en scène sont, très intimement, liés.

Au-delà de la mode, le classique

La voiture, elle est du genre à se passer de commentaire, ce qui ne va pas nous empêcher d’en dire deux mots quand même. Peut-on se contenter de dire que sous le capot, il y a douze cylindres, et que comme on s’y attend, ils sont organisés en V ? Oui, on doit pouvoir s’en contenter, puisque ce moteur superlatif se suffit à ce point à lui-même qu’il fonctionne une bonne partie du temps sur la moitié de ses cylindres, en fournissant déjà une puissance que le commun des mortels considérerait comme suffisante. Mais voila, le commun des mortels n’a pas une voiture qui pèse deux tonnes cinq.

Sous le capot, donc douze cylindres, et sur le capot, l’emblème Bentley. Tout là-bas, plus proche de l’horizon que de la jante du volant. Un B flanqué de deux ailes dans le dos, rabattues par la pression du vent quand la Flying Spur prend son envol. Comme un bouchon de radiateur, sans radiateur. Comme un bijou mécanique, offert aux regards envieux, et apte aussi à leur échapper en se dissimulant, façon Spirit of ectasy. Mais ce qui frappe avant tout dans cette voiture, ce sont les quatre éléments graphiques sur lesquels elle est posée : quatre jantes de 22 pouces qui, immédiatement, semblent un poil trop grandes. « Un poil », c’est trop peu dire, parce que si ça ne tenait qu’à un cheveu, on ne s’en rendrait pas compte, alors qu’ici, c’est tout de suite évident. 22 pouces, c’est la taille des jantes du Bentayaga. C’est un pouce de plus que les roues d’une Rolls-Royce Phantom, et c’est là qu’il se passe quelque chose d’étonnant : Une Rolls, quand elle n’est pas un tout terrain, est dessinée selon une règle simple : le diamètre des roues doit correspondre à la moitié de la hauteur de la voiture. Dès lors, sur une Rolls, les roues sont présentes, évidemment, pourtant, elles ne semblent pas trop grandes. Sur la Bentley Flying Spur, les roues respectent exactement la même proportion. Mais elles semblent beaucoup plus grandes, car le dessin est ici beaucoup moins monolithique. La Rolls-Royce Phantom pourrait être sculptée dans un bloc de marbre. La Bentley, elle, est bel et bien carrossée. Et de trois-quart avant on reste un peu bouche bée devant la finesse avec laquelle les ailes viennent galber au plus près ces roues qui paraissent, dès lors, d’autant plus immenses. Mais au moment où on voit en elles des géantes, c’est que déjà on ne les perçoit plus comme « trop » grandes.

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Dévorante

Gueule grand ouverte, la Flying Spur avance comme un ogre ayant chaussé ses bottes de sept lieues. Vorace, mais stylée. Du genre qui ne mangerait que des enfants pas trop gras. Mais gargantuesque, elle semble avoir avalé ses concurrentes sur la route. Les roues à mi-hauteur de la voiture et l’emblème en tête de capot, elle les prend chez Rolls; et après tout, ce n’est que justice, la royale anglaise a suffisamment imposé à Bentley ses formes par le passé avant de la livrer à la roturière VAG, ces éléments de style piqué aux joyaux de la couronne, ce sera la pension alimentaire après tout bien méritée que le souverain versera, après divorce, à son suzerain. Plus étonnant, tout en succédant de façon évidente à sa devancière, la Flying Spur se donne aussi des airs de Jaguar XJ des années 70-80, un peu comme le Rolls-Royce Cullinan semble incarner ce que pourrait être un Range Rover si le concept de 4×4 luxueux était inventé là, en 2019. Pour un peu, on pourrait penser que Bentley cherche à donner une leçon de choses à Jaguar, et à profiter d’un créneau que le félin a délaissé, créneau aujourd’hui peu investi, à vrai dire, puisque seules la Maserati Quattroporte, ou l’Aston Martin Rapide pourraient vraiment être considérées comme des rivales dans ce monde de la limousine élégante, mais aussi racée, et très performante. Calandre rectangulaire, à laquelle les yeux ont, pendant un bon moment, un peu de mal à se faire au milieu de quatre phares surmontés d’un ensemble dont on a du mal à délimiter ce qui est le capot, et ce qui constitue les ailes, ligne de caisse au plus près des ailes, et ce détail, autorisé par l’épaulement d’athlète des ailes arrières : la trappe de réservoir à l’horizontale. Et on aime ça, quand une voiture apporte avec elle des attitudes impossibles en compagnie d’un autre modèle. On a envie de voir cette Bentley se déplacer, et on a en tête cette mise en mouvement un peu comme cette scène de Neon Demon, de Nicolas Winding Refn, où l’héroïne défile pour la première fois de sa vie, en concurrence avec d’autres mannequins, et immédiatement, sans qu’il soit nécessaire de l’expliquer, sans raison, comme une simple évidence, sa beauté plastique un peu glaçante de pureté devient une sorte de force de la nature, une énergie animale déplaçant dans l’espace une forme souple, entre l’équin et le félin, altière et souple à la fois. Mais on a envie, aussi, de voir son propriétaire faire le plein, pistolet fièrement planté à la verticale dans la carrosserie.

La Flying Spur dévalise-t-elle la concurrence ? Si on n’a pas de mémoire, on pourrait le penser. En réalité, Bentley n’a pas vraiment besoin d’aller chercher ailleurs ses références. La marque a sa propre histoire, et elle y trouve les éléments de son propre langage. Certes, le rebond des ailes arrière, qui est un écho de l’onde qui parcourt la ligne de caisse de la Bentley S1 sortie en 1951, est déjà une relecture de la carrosserie de la Rolls-Royce Silver Cloud. Mais on sent déjà, à l’époque, une relation perverse entre le maître et son valet : un peu perdue dans la célébration de son propre mythe, qui va quand même jusqu’à se doter d’une calandre en forme de façade de temple grec, la maison mère ne semble pas s’apercevoir qu’avec des détails plus sobres, la marque dont elle a la tutelle gagne en élégance et en sympathie ce qu’elle même dépense en majesté. Discrètement, sans avoir les mains libres, Bentley écrit alors sa propre histoire. Les détails de son dessin sont aussi les fils conducteurs de son dessein : exister dans l’ombre d’une l’Acropole.

Mais la nouvelle Flying Spur, dans la légère disproportion entre ses trains roulant et son vitrage, fait aussi penser à une ancêtre plus ancienne encore, la Six Speed de 1930, dotée d’un incroyable moteur six cylindres de 6,5l, déjà doté de quatre soupapes par cylindre, développant 180 chevaux, ce qui à l’époque ne prêtait pas à sourire, du tout. Dans sa déclinaison carrossée par Corsica, la Six Speed avait le bon goût d’associer cette mécanique de premier plan à une ligne sidérante, fondée sur une disproportion tellement assumée qu’elle en devient une élégance qui s’impose au premier regard, mélange de menace mécanique et de distinction, hybride d’automobile et de locomotive. Le carrossier anglais rendait hommage, avec cette ligne de toit abaissée sur un habitacle pouvant pourtant accueillir cinq passagers, à l’incroyablement moderne Six Speed fastback « Sportsman Coupé » surnommée Blue Train Special, commandée par Barnato, à l’époque propriétaire de la marque, à un autre carrossier anglais, Gurney Nutting,

Ces proportions qui sont le signe d’un dialogue permanent entre la compétition et l’usage quotidien, entre le circuit et la route ouverte, elles se retrouvent un peu, dans cette nouvelle limousine à l’allure très « Sports saloon ».

En l’absence des hommes

Achille Coquerel et Thomas Kauffmann, les deux réalisateurs de Cokau Lab qui signent le spot de présentation, avaient déjà été évoqués il y a quelques mois sur ce blog, à propos de Swerve, un mini-métrage mettant en scène une course confrontant deux AMG GT sur circuit. Et, déjà, alors que je découvrais leur travail, et que je réalisais qu’ils sont aussi les auteurs de bon nombre d’autres spots, pour Peugeot ou Volkswagen, je savais que j’allais les garder à l’oeil, dans un coin du radar, pour repérer leurs prochaines réalisations. Alors, quand a été révélée la Flying Spur et que j’ai vu qu’ils étaient les auteurs du spot officiel, j’ai doublement sauté de joie.

Le film est à la hauteur de la voiture qu’il met en scène. En réalité, il fait mieux que ça, car il incarne visuellement une intuition que j’ai eue en créant ce blog : la voiture, et particulièrement ce genre de voiture, est le témoignage de quelque chose qui est en train de disparaître, parce qu’il n’a plus de place dans la vie réelle. Ce sont des formes qui servent moins à prendre la route qu’à développer une route imaginaire qui est un mélange de souvenirs plus ou moins fantasmés et de rêves dont on sait par avance qu’ils n’auront pas lieu : seuls quelques minuscules territoires peuvent leur prêter un asile qui sera, nécessairement, très éphémère ; leur temps est révolu. Ils sont utopiques, et uchroniques.

La machine à voyager dans le tant

Par son entrée et sa sortie, le spot d’Achille Coquerel et Thomas Kauffmann met en scène ce paradoxe, et il le prend au sérieux. La Bentley est à l’arrêt, au milieu d’un bâtiment comme on en trouve dans toutes les mégapoles qui construisent, encore, des architectures faites de béton, d’acier et de verre. La carrosserie magistrale ne sera, de tout le spot, animée que de trois types de mouvements : l’emblème émergeant de son logement, au bout du capot, les travellings qui détaillent le corps de la nouvelle-née, et les lumières rasantes d’un début ou d’une fin de jour, qui viennent caresser les matières toutes plus précieuses les unes que les autres dont la Bentley est faite. Pour autant, le Flying Spur n’est pas une sculpture, elle est bel et bien une machine, mais c’est une machine faite pour le voyage intérieur.

Et c’est pour cette raison que le voyage ne commence vraiment qu’en entrant en elle. Pas comme on le ferait pour prendre réellement la route, non. Plutôt comme on le ferait, virtuellement, pour pénétrer plus intimement la machine, par là où elle se met en mouvement, s’immiscer en elle pour habiter son voyage intérieur, et s’infiltrer dans ses désirs les plus intimes, ses territoires secret. Alors se déploie l’univers de cette limousine, fait de rubans goudronnés s’enroulant avec souplesse et détermination le long de paysages qui semblent sortis tout droit de l’imaginaire d’un Dieu qui aurait créé le monde juste après avoir créé l’automobiliste. Comme des étapes dans ce monde fait de routes sans fin, des bâtiments superbes, à mi-chemin du temple contemporain voué au Dieu soleil, et de l’immeuble de bureaux dans lequel se réuniraient des silhouettes dont on ne sait, d’en bas, si elles sont encore humaines, tant leur quotidien semble avoir rompu les amarres pour prendre le large, laissant les humains, beaucoup trop humains, galérer avec leurs problèmes quotidiens, leur petit-gagne pain, leur petit pouvoir d’achat, leurs petites vies. On l’a dit, la Flying Spur est un vestige d’un temps qui atteint le mur de son propre crash-test, elle est le signe qu’aura existé, un temps, un genre d’humanité qui connaîtra, tôt ou tard, sa fin.

Anybody out there ?

Peu importe. On peut fermer les yeux, et plonger dans ce mouvement immobile, ce repos intérieur qui accompagne les travellings parfaitement fluides dans un monde nickel-chrome. Ce monde, il apparaît pour ce qu’il est : une surface, une suite d’images à plat se superposant les unes aux autres comme des jump-cuts numériques permettant de sauter des portions de route pour aller plus loin dans ce décor beau comme un fond d’écran. Cet univers porte la trace de l’existence des hommes, mais on n’y discerne aucune présence humaine, comme si la Flying Spur était un objet du monde d’après : celui dans lequel le monde humain a éliminé l’homme lui-même pour se satisfaire de ce dont il aura été l’auteur : un mouvement perpétuel fait de lumières se déplaçant sans fin, en flux interminable, d’immeubles scintillants toujours observés depuis une translation ultra-stabilisée. Le jour où ce mouvement aura conscience de lui-même, il pourra se regarder faire, et se demander quel Être supérieur a bien pu le créer. Il aura alors l’intuition de l’Homme, et il en fera son Dieu.

La Bentley se passe manifestement, et de chauffeur, et de passagers. Sa planche de bord aux trois visages vit sa propre vie. Elle est, au choix, écran, cadran, ou rien. Il change de configuration, mais il n’y a personne pour le regarder, vierge de toute trace de doigt, personne ne donnera de destination à ce GPS, les villes traversées sont mondiales, elles n’existent nulle part et sont partout à la fois. Il n’est pas nécessaire de s’y rendre, car elles sont partout ailleurs aussi, identiques. On y survole les mêmes échangeurs, on y est surplombé par les mêmes surfaces vitrées qui reflètent le même soleil, gardien de la frontière entre le jour et la nuit. Si on y mangeait encore, ce seraient les mêmes plats, sur les mêmes roof-tops des mêmes hôtels inter-trans-continentaux. La Bentley est la voiture singulière d’un monde générique, dans lequel on entre et on sort en passant d’écran en écran, d’un clic, ou d’un swap. Elle est la limousine créée pour des vies qui n’existent pas. Elle n’a aucun usage, alors on s’en fout un peu, finalement, qu’elle soit berline, ou sedan, ou sports saloon, parce qu’on ne fera pas la course à son bord, pas plus qu’on n’entamera avec elle de voyage réel sur un quelconque itinéraire qui mènerait à une quelconque destination. Elle n’est pas ceci, ou cela. Elle est. Et quand un objet atteint ce degré d’indifférence vis à vis de son propre usage, c’est qu’il s’agit, ou d’un déchet, une épave, ou d’une divinité.

Mais dans cet univers parallèle, il n’y a manifestement pas d’ordures. On sait donc comment considérer cette automobile, qui réalise si bien la définition de son propre concept : elle est ce qui n’a besoin de rien d’autre qu’elle-même pour être en mouvement, ce qui met l’automobiliste entre parenthèses pour se mouvoir par soi-même, pour soi-même.

Si elle n’est pas de ce monde, c’est que, conformément à son nom, elle le survole.


NB : Les deux dernières photos sont extraites du compte instagram de Cokaulab : https://www.instagram.com/cokau_lab/?hl=fr

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