L’Imbrûlé

In Louons maintenant les grands hommes
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Fire walk with me

Jadis, des hommes prenaient, un dimanche sur deux en pleine saison, des risques insensés pour le plaisir de ceux qui, chez eux, devant leur télé, suivaient leurs trajectoires tendues. Ils étaient passés maîtres dans l’art de narguer leur propre sort, tutoyant la corde de chaque virage, mettant  à l’épreuve les assemblages fragiles de leur bolide sur les vibreurs, frôlant les roues des uns et des autres, les pneus à vif, prêts à se transformer en engrenage tout d’abord, puis en catapulte au moindre contact. Y a t-il une loi qui dit que pour payer le prix de vies quotidiennes déjà sur-protégées, il faut mettre en péril celle de demi-dieux sacralisés, et donc sacrifiables, le dimanche, entre le gigot haricots verts et la promenade au parc ? 

Beaucoup périrent. Beaucoup plus encore morflèrent. Tous y ont laissé une part d’eux-mêmes, ne serait-ce que dans la perte de ceux qui étaient moitié leurs concurrents, moitié leurs amis, leurs frères d’arbre-à-cames. Ceux qui sont morts à ce genre de combat ont laissé leur nom  dans la mémoire des amateurs de sports mécaniques, des livres relatent leurs exploits, les commentateurs sportifs les citent encore, on donne leur nom à un virage, à un circuit, à une série spéciale, ou à un modèle à part entière, comme chez les chrétiens on canonise ceux dont la vie a, de loin, dépassé le standard d’une existence humaine. Les plus connaisseurs ont aussi de temps en temps une pensée pour ceux qui sont passés directement du siège baquet au fauteuil roulant. On reconnaît à la démarche chaloupée tel pilote qui défia d’un peu trop près les lois de la physique, lesquelles le rappelèrent à l’ordre en lui brisant tout ce que le corps compte de squelette, depuis le gros orteil jusqu’à la hanche. 

On l’a dit mille fois, la Formule 1 avait quelque chose des jeux du cirque, de la corrida, de la guerre de tranchée. Elle mettait sur la piste des jeunes gens qu’on asseyait à moitié au dessus, à moitié en dessous, toujours çà l’avant, en première ligne, avec dans le dos des moteurs d’une sauvagerie technique que seule la conquête spatiale pouvait concurrencer. On leur disait d’aller, tout simplement, le plus vite possible, sur des circuits qui étaient dessinés de telle façon que leur engin ne pouvait pas être adapté à la totalité du tracé, les obligeant à composer avec le plus grand danger sur les portions sinueuses pour pouvoir atteindre leur plein rendement sur la ligne droite. Et nous, on les regardait faire, conscients de ce à quoi nous assistions, poussés par la pulsion scopique, qui est le nom pudique qu’on donne à notre voyeurisme. Et on se rassurait en se disant qu’ils ne le faisaient pas pour nous, qu’ils le faisaient parce que grondait en eux le désir puissant d’aller toujours plus vite, parce que le moteur qu’on leur collait au cul n’était finalement que l’extension mécanique de leur corps enfin accompli. Il y avait quelque chose de Tetsuo dans ces jeunes gens au corps démesurément agrandi par une puissance explosive qui devait être un peu la leur, puisque personne d’autre ne pouvait la maîtriser. 

De tous, Niki Lauda est évidemment celui qui demeurera, on l’espère pour toujours, au-dessus des autres, ou plutôt ailleurs, parce qu’on ne peut pas inciter qui que ce soit à aller au-delà de ce seuil ultime sur lequel il s’est tenu. Il est celui qu’on perdit, et qu’on ne retrouva jamais tout à fait. Tous ceux qui ont assisté à ce fameux grand prix d’Allemagne de 1976 se souviennent de la façon dont on Niki Lauda disparut dans l’image télévisée de sa Ferrari en flammes. En fait, on n’a presque pas vu l’image. On l’a entrevue, sans réaliser ce qu’on voyait. Mais on l’a tous reconstituée, parce qu’il fallait le voir pour le croire.

Heureusement, on n’a pas tout vu. Mais à force de reconstituer à partir des informations dont on disposait, on a fini par voir quand même, intérieurement, comme en cauchemar. La sortie de route, la Ferrari qui achève sa course au milieu de la piste, les flammes, le casque arraché par le choc contre le mur, la HeskethFord de Harald Ertl qui percute l’épave en feu, puis la Surtees-Ford de Brett Lunger qui vient s’encastrer à son tour dans le brasier. Le corps coincé au milieu des vapeurs d’essence embrasées, le feu qui ronge la combinaison,  les vapeurs en ébullition qui pénètrent dans les poumons ; on ne peut pas retenir éternellement son souffle. Et bien sûr les gestes héroïques des autres pilotes qui font tout leur possible pour sortir Niki Lauda de cet enfer. La neige carbonique qui noie l’horreur, dissipe le feu; puis comme dans un film étrangement monté, un petit groupe d’hommes en combinaison autour d’un corps dans l’herbe.

Après était venu le temps de gamberger, à imaginer le pire sans savoir ce que c’était, le pire, parce que le feu est ce genre d’adversaire dont on espère que ceux sur qui il s’abat ne survivront pas, parce qu’on leur veut du bien, et parce qu’on ne se veut pas, non plus, la souffrance de devoir les regarder. C’est bien beau de ne pas mourir, mais parfois c’est pas bien beau de survivre. Et quand on apprit, jour après jours, que non seulement Niki Lauda n’avait pas succombé à cette morsure, qu’on l’avait extrait des flammes, qu’on lui avait enlevé cette seconde peau qui avait fusionné avec la sienne, qu’on l’avait quasiment embaumé, et qu’il avait décidé de reprendre le volant, ce qu’il fit six semaines plus tard, on sut qu’il y aurait ce jour là une double épreuve. Celle qu’il subirait, parce que le feu sait entretenir le souvenir de son baiser, et ce n’est certainement pas dans la confrontation mécanique avec les forces du moteur à explosion, au creux de la machine, au fond du baquet, qu’on peut le mieux maintenir à distance ce genre de douleur. Et celle que nous subirions au moment où nous le verrions. Et à partir de ce jour, Niki Lauda eut un nouveau visage, qui remplaça le précédent. Un visage froissé, amputé d’une oreille, un crâne qu’on verrait le plus souvent protégé par une cagoule, un casque, une casquette. On s’en doutait, mais on en eut la confirmation ce jours là : Niki Lauda avait bel et bien laissé sa peau au Nürburgring en ce mois d’août 1976. Mais on découvrit aussi ceci, qui le plaça définitivement dans ce genre d’ailleurs qui laisse songeur : le feu l’avait moins consumé qu’il ne l’avait forgé. Et il demeurera, jusqu’à aujourd’hui, l’exemple unique de ce que donne l’alliage parfait du plus grand froid, et de la combustion. Un dragon de glace. 

La volonté est une force dont on ne soupçonne pas ce dont elle est capable. La sienne fit plier la nôtre. On ne voulait pas regarder Niki Lauda. On ne voulait pas voir ce visage de grand brûlé. On ne voulait pas imaginer sa souffrance, on ne voulait pas se figurer les poumons, à l’intérieur, identiques à sa peau, à l’extérieur. Et on n’a rien vu de tout ça. Ce qu’on a vu, c’était tout simplement de la Formule 1, un dépassement. On le croyait à bout de souffle, mais Niki Lauda s’est pris lui-même à l’aspiration pour, littéralement, renaître. Pas le choix, certes, mais combien d’autres l’auraient fait ? Et tout le monde accueillit ce nouvel homme qui s’est imposé bien au-delà de ce dont il aurait désormais l’air. Et s’il ne fit rien pour dissimuler les stigmates de cet accident, c’est parce que ses actes, sur les circuits qu’il parcourut encore, pour Ferrari puis pour McLaren, furent le meilleur des masques. Son talent de pilote l’emporta, et de loin, sur tout le reste, et jamais on n’eut pitié de lui, parce qu’on ne s’apitoie pas sur ceux dont les actes nous dépassent par leur grandeur. Jamais il ne donna l’impression d’être submergé par la douleur.  De nombreux pilotes ont raconté comment la force centrifuge dans les virages les oblige à parcourir de longues sections de circuit en apnée. Mais c’est quoi, la sensation de la reprise de souffle, quand on a les poumons cramés par les vapeurs d’essence ? Ne comptez pas sur Niki Lauda pour en savoir plus sur ce rayon, il ne se confia pas sur ces douleurs profondes. Ce qu’on vit, c’est un homme qui défia ce qui devait devenir son destin : la sortie définitive du circuit, la retraite à 27 ans, le statut d’invalide, les regards gênés de n’être qu’horrifiés qui se détournent peu à peu et puis l’oubli. Rien ne se passa dans la vie de Niki Lauda comme une vie d’être humain se passe quand elle a percuté ce genre d’événement. Ceux dont on ne sait plus s’ils marchent après leur mort, ou si, après leur mort, ils marchent encore, provoquent nécessairement sur le commun des mortels, une profonde fascination. 

Non seulement il fut champion du monde, pour la seconde fois, l’année qui suivit cet accident, mais il le fut une fois encore quand il revint dans le championnat du monde, après un break, au volant d’une McLaren. On le sait, sa passion de l’exploit mécanique, il la vivait au volant de monoplaces, mais aussi aux commandes d’avions, ce qui le mena à créer une compagnie aérienne, qui tint le coup un bout de temps avant de subir les dures lois économiques de ce secteur. Mais il oeuvra encore, et l’écurie Mercedes-AMG l’accueillit en son sein, et tout le monde vit cette association comme un échange de très bons procédés : une équipe profitait d’une expérience hors-pair, d’une volonté forgée dans les aciers les plus solides, elle brillait aussi de cette gloire dont il sera, pour toujours, auréolé, comme le sont les vétérans de leur propre vie; et lui-même trouva dans cette équipe l’atmosphère qui convenait à ses poumons carbonisés. Les vapeurs d’huile et d’essence furent son oxygène, le hurlement des moteurs poussés jusqu’au rupteur, les explosions d’échappement furent sa bande originale. 

On pourrait lui donner mille titres, au-delà des championnats gagnés. 

Il était Niki Lauda, des maisons Ferrari, McLaren et Mercedes-AMG, héritier plus que légitime du titre de Seigneur des pilotes de Formule 1, Chevalier des circuits, Roi de la piste, Briseur des chaines de son propre destin, et c’est déjà pas si mal. Il était l’imbrûlé, le maître de ce que le feu fit de lui. 

Ce monde étant manifestement mal taillé pour ce genre d’homme, il fallait bien un jour qu’il le quitte. Finalement, ça ne change sans doute pas grand chose : ça faisait longtemps que, de bien des manières, il le survolait. 

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