Toute honte bue

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Finalement, il y a deux types de voitures : celles qui sont à elles-mêmes leur propre musique, et celles qui ont besoin d’embarquer un autoradio. Et s’il fut un temps où des modèles modestes pouvaient produire une sonorité suffisamment typique pour occuper les tympans sur la route (on pense, par exemples, aux moteurs culbutés qu’on trouvait sur les Simca 1000 ou 1100, qui semblaient jouer des percussions, accompagnant de leur rythme endiablé les montées en régime lors des accélérations pourtant modestes, façon micro-cavalerie), aujourd’hui, dans mon 3008, une insupportable simulation de sonorité soi-disant sportive est diffusée dans les hauts-parleurs quant on roule en mode « sport ». C’est dire si le son naturel du moteur est, aujourd’hui, totalement aseptisé.

Dès que l’insonorisation est devenue efficace, s’est posée la question de la présence, à bord des automobiles, d’une solution permettant d’y écouter la radio tout d’abord, puis de la musique sous une forme plus autonome. Apparu aux USA dans les années 20, l’autoradio s’est peu à peu démocratisé, jusqu’à devenir un élément de l’équipement standard des voitures. Et quand il intégra un lecteur K7, s’ouvrit l’ère des playlists, puisqu’on pouvait créer des compilations spécifiquement dédiées à la route; Déjà, on s’ingéniait à concocter des enchaînements de titres dédiés à l’autoroute, à la nationale, à la petite route de campagne, tout comme on avait des playlists pour les départs en vacances ou le retour du boulot. Mieux, de toute évidence, la voiture elle-même dictait la musique qu’on y écoutait : si dans ma 205 Rallye je lançais volontiers des titres de power-pop des années 80, quand j’ai eu la chance de rouler, quelques années plus tard, dans une Ford Fiesta de 1973, miraculeusement quasiment neuve (le contrôle technique avait l’impression de tester une voiture sortant d’usine), j’ai redécouvert la musique que j’entendais enfant, les Beach Boys, les Who, Supertramp, ainsi que les BO des polars de l’époque, tels que Les Trois jours du condor, auxquels j’ajoutais bon nombre de titres issus des Soundtracks des films de blacksploitation des années 70, ce genre de chose qu’on croise parfois chez Tarantino, Spike Lee ou les Gardiens de la Galaxie

Depuis, j’ai pris l’habitude d’écouter de la musique en ayant encore le réflexe de classer par avance les morceaux dans des playlists mentales qui, souvent, ont à voir avec les diverses circonstances dans lesquelles je pourrais être amené à écouter de la musique en voiture. Et certains groupes semblent d’emblée davantage liés à l’automobile que les autres. Soit parce que leurs membres sont des amateurs éclairés (Chris Réa par exemple), soit parce qu’il y a dans la rythmique un « allant » qui semble accompagner idéalement l’avancée du châssis, de ses roues, de la mécanique qui met tout ça en mouvement ainsi que les occupants, comme une version arrangée du fracas, mais aussi de l’horlogerie métallique qui s’ébranle sous le capot, lui même successeur du martèlement des sabots des chevaux sur la piste, et de la pulsation quasi respiratoire des locomotives à vapeur. 

Alors, quand un groupe me semble être particulièrement bien taillé pour intégrer mes playlists automobiles, j’avoue parcourir fébrilement ses clips sur le net, pour voir si par hasard il n’y en aurait pas un qui justifierait que j’en parle ici. 

Et vous savez quoi ? Ma dernière grosse découverte musicale m’a fait le plaisir de satisfaire ce critère, en ouvrant le clip d’un de ses titres (Dust on trial) sur un cabriolet SL, de chez Mercedes-Benz, qui justifie pleinement que je l’évoque ici même. 

Shame, c’est le nom du groupe, pratique un rock qu’on pourrait classer dans la mouvance post-punk, c’est à dire qu’il plaque des mauvaises manières sur une technique musicale, et tout particulièrement rythmique, absolument irréprochable. Cinq garçons qu’on n’aimerait pas avoir en classe, ni comme voisins de palier, mais qu’on injecterait volontiers dans le sound-system de la bagnole, loudness réglé assez fort. C’est de la musique à l’ancienne, qui n’est pour autant pas tournée vers le passé. Batterie basse comme fondations, guitare rythmique pour les montées en régime, et au chant, un gars à la gouaille bien énervée, sachant moduler son effort, jouant savamment des faussetés comme on ferait déboîter le train arrière d’une propulsion d’un coup de gaz et le p’tit coup d’volant qui va bien.

Tout ça ne donne pas exactement envie de rouler au calme. Au contraire, on sent l’énervement habiter ces corps si jeunes, on sent l’énergie couler, brute, dans leurs veines. Ils sont à la musique ce qu’une Sumbeam Lotus est à la compacte : une version condensée qui cache son jeu derrière des attributs de jeunes gens de bonne famille. Mais sous l’allure sage se cache un concentré de forces qui ne réclament qu’une chose : passer à l’acte. 

Derrière Charlie Steen, c’est une escadrille dressée au métronome qui tisse sa toile de métal musical pour que lui puisse se tenir en frontman, et se laisser aller à de multiples écarts de conduite, traînant un peu en arrière de la rythmique, un peu en dessous de la tonalité, livré à lui-même, dansant sur la mécanique, passant d’un déséquilibre à un autre, nécessaire et imprévisible à la fois. A l’écouter faire, on a un peu la même impression que ce moment où on découvre qu’une Nissan qui ne paie pas de mine peut être l’engin rêvé pour drifter comme un fou. Mélange de tenue de route et de dérapage dans les bas côtés, un peu à la façon dont Magnum labourait consciencieusement le bord de la route en démarrant sa 308 GTS, Shame est dès lors le partenaire privilégié des virées automobiles, pour peu qu’on sorte un peu les roues de l’environnement urbain, qu’on puisse se dérouiller un peu les jantes sur une nationale alternant lignes droites et jolis virages, quelque part entre la fin d’après-midi et le coucher du soleil.

Vitres baissées, passagers le coude à la portière, visage impassible mais tripes nouées. 

Autoradio à fond. 


Un détail, qui n’en est pas un : 

les photos prises en compagnie de la BMW série 5 sont de Holly Whitaker, une jeune photographe dont on peut retrouver le travail ici : https://www.holly-whitaker.com/. Elle est spécialisée dans la photographie « rock », et quelque chose nous dit qu’on peut puiser dans les groupes dont elle saisit l’image pour se mettre deux ou trois bonnes choses entre les oreilles. 

Quant aux crédits du clip, les voici : 

Director: Bison
Producer: Luke Tierney
DOP: Joe Cook
Production Company: FRIEND PM: Holly Jackson
1st AD: Louis Barron

Focus Puller: Sam Ebrahim-Riley 2nd AC: Nick Milligan

Gaffer: Will Pope Spark: Matt Simons Spark: Sam Baker

Art Director: Sakara Dawson Marsh MUA: Jess Summer

PA: Hayder Hoozeer
Runner: Jerry Matthews
Runner: Gerry Papachristopoulos Runner / Driver: Abs

Girl: Margeret Clunie
Guy 1: Kane Aspey
Guy 2: Will Hearle
Casting Agent: Hannah Ward

Edit House: Trim
Edit Producer: Polly Kemp 
Editor: Vid Price @ Trim 
Grading Company: ETC
Post Producer: Olly Whitworth 
Post Scheduler: Oscar Wendt 
Colourist: Luke Morrison

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