Fièvre jaune

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Circulez, ça a tout à voir

Impossible de reprendre la rédaction d’articles ici même comme si de rien n’était. 

Les semaines que nous venons de traverser auront commencé sur la route, se seront déroulées sur les rond-points de province, le pavé parisien, à la pompe avant tout, au moment de s’apercevoir qu’on n’arrive plus à faire le plein, qu’entre manger et conduire il faut choisir. La bagnole, le déplacement quotidien vers le boulot, où il faut bien aller, duquel il faut bien revenir, les radars qui viennent périodiquement plomber le budget mensuel, et retirer des points qui sont, aussi, au bout du compte, du fric à débourser pour les récupérer, tout ça était au commencement du fameux mouvement des gilets jaunes. Depuis, on a compris, à travers la multiplication des revendications, de plus en plus larges, de plus en plus graves, que cette histoire de 80km/H et de prix de l’essence n’était cependant pas la racine du mouvement, celle-ci plongeant bien plus profondément dans la masse immense de tout ce dont on s’arrange depuis bien longtemps, de tout ce dont on s’accommode d’autant mieux qu’on le fait, en réalité, subir aux autres, et qu’on en paie d’autant moins le prix qu’en fait, on en tire avantage. 

Un blog qui prétend s’intéresser à l’automobile, à la bagnole, à la route, ne pouvait pas passer son chemin sans regarder un peu de ce qui se passe ces temps ci. Sinon, on passerait à côté du sujet. C’est pour cette raison qu’on avait déjà abordé la visite un peu chahutée de Bruno Lemaire aux usines PSA. C’est bien pour cette raison aussi qu’on reste un peu bouche bée devant l’absence d’articles portant sur ce phénomène dans la presse auto, sur les sites et blogs consacrés à l’univers automobile, y compris chez les meilleurs. Il y a cependant une exception à cette règle, et elle est de taille, car l’article est rudement bon, c’est le toujours diablement bon site Boitier rouge, qui a proposé, et ce dès le début du mouvement, une belle analyse, très raisonnée, des premières émeutes autour des Champs Elysées. Raison de plus pour poursuivre celui-ci, qui a peut-être une pertinence, et quelque chose à dire. 

Acte 4 Gilets Jaunes Pyrénées Orientales Perpignan

Le tour du propriétaire

Parfois, on est déçu en bien. 

A l’origine, j’avais prévu de faire un petit article ironique à propos du mouvement des gilets jaunes, en pointant sur les images des blocages, les manifestants venus au volant de leur berline allemande ou de leur SUV flambant neuf protester contre le prix de l’essence et le manque de pouvoir d’achat . 

Mais voila, entre temps, et dès le premier jour de ce mouvement, une des manifestantes a été écrasée par une femme qui roulait, elle, au volant de son 4×4 Audi. Et surtout, à bien regarder les images, en observant ceux qui se sont mobilisés tant bien que mal, avec les moyens du bord, avec toutes les maladresses qu’implique le fait de ne pas avoir l’habitude de faire ce genre de choses, mais aussi tout l’enthousiasme et l’excitation qu’on éprouve lors de ce genre de première fois, on observe ceci : tout ce petit monde ne roule pas dans les bagnoles que j’avais sarcastiquement imaginées. Que voit-on sur les sites de blocage ? De la bagnole française en veux-tu en voila : de la Citroën Xsara, de la Renault Laguna MKI, de la 306, de la voiture italienne, aussi, des Punto, des Lancia Delta (pas la mythique MKI, non, des modèles de seconde génération, sans doute achetées d’occase pour se faire plaisir au moins une fois dans sa vie, puis conservés indéfiniment, jusqu’à ce qu’elles rendent l’âme sur la bande d’arrêt d’urgence d’une autoroute,  sur un démarrage matinal en plein hiver, ou sur un contrôle technique raté). Quelques SUV fabriqués en Corée avant que les marques locales aient pris conscience qu’ils pouvaient concurrencer les modèles européens, nettement plus bourgeois, donc majoritairement des Hyundaï Sante Fe, quelques Kia Sportage du début des années 2000. Doit-on le préciser, évidemment, les ronds-points sont quotidiennement alimentés en charbon, palettes, café, jerrycans d’eau potable, saucisses, merguez et chips par une noria de Berlingos, Kangoos, Nemo, Tournéo, mais aussi bien sûr, par l’armada au grand complet de la gamme Dacia, Duster en tête évidemment, bête à tout faire des routes provinciales. Sur les barrages filtrants, c’est un concert de courroies d’accessoires qui couinent dans l’air humide, de phares plus ou moins déréglés, de plastiques durs et froids, d’assises avachies, de dossiers définitivement bloqués selon une inclinaison inconfortable à laquelle on s’est pourtant fait, à la longue, de pneus  qui tutoient le témoin d’usure, de vidanges repoussées au lendemain, de petites économies et d’inconforts quotidiens avec lesquels il faut bien faire, puisqu’on n’a pas vraiment les moyens de faire mieux. Chez ce gens là Môssieur, on compose. Tout ce petit peuple automobile a déjà bien roulé, donnant régulièrement des inquiétudes à ses propriétaires : on n’est pas à l’abri d’une rupture de cardan, d’un calculateur qui rend l’âme, d’un contrôle technique qui tourne mal.

Aides à la bonne conduite

On le dit trop peu, mais finalement, la mesure d’urgence qui aura peut-être, provisoirement, sauvé le plus de vies parmi les gilets jaunes, c’est le report en Juin de la mise en oeuvre du nouveau contrôle technique, plus rigoureux, qui aurait immédiatement envoyé à la casse une bonne part de ces voitures qu’on voit, depuis un mois, parquées aux abords des cabanes de fortune et des feux de bois autour desquels se sont réunis ces lutteurs qui, sans le savoir, sont en train de remuer quelque de profond dans ce pays, dont les bagnoles ne sont qu’un des signes, pas tout à fait anodin, parce qu’il participe au quotidien, et que c’est justement le quotidien qui est au cœur des problèmes rencontrés par ceux des français qui, soudain, se rappellent au bon souvenir des autres, ceux pour qui ça ne va pas si mal, et ceux pour qui ça va carrément très bien. 

Le mois de Juin, ce sera à peu près le temps qu’il faudra pour que les quelques uns qui auront été convaincus par l’intervention gouvernementale s’aperçoivent que ça aura moins sauvé leur vie que les fesses du gouvernement, le temps d’une élection européenne. Ensuite, les carrosses redeviennent citrouilles. Les 806 et les Xantia ne passent plus le contrôle technique, le gel des tarifs de l’électricité et du gaz sont retoqués par la régulation du prix de l’énergie et le conseil constitutionnel, et tout le monde comprend que c’est bien beau d’avoir des primes, mais on ne peut pas être libéral et demander à l’Etat de payer une partie non négligeable du revenu des employés privés, et la retraite, elle, sera calculée sur les salaires hors prime. Autant dire qu’à un moment donné, et ça commencera en Juin, ces quelques uns vont se réveiller, et ce sera le bon moment pour voir les autres partir en vacances en Q5, en X4 et en 3008, et enrager de ne pas pouvoir participer soi-même à ce repos pourtant bien mérité. 

 

Par pertes et profits

L’automobile est loin d’être extérieure au problème. Parce que l’objet coûte cher, parce que son usage coûte cher, parce que tout ça est d’autant plus cher que c’est, aussi, nécessaire et, qu’en plus, pour ceux qui ont davantage les moyens, le fait que ce soit cher devient, carrément, un argument d’achat. Du coup, c’est un peu compliqué. La bagnole, c’est un outil nécessaire pour certains, tout en étant aussi un énorme marqueur social pour d’autres. Une montre, un smartphone, ça pose déjà son propriétaire. Mais là où il faut remonter sa manche gauche ou poser sa nouvelle merveille sur le bureau pour en imposer aux autres, l’automobile permet de jouer les innocents, de descendre de son SUV Mercedes sur l’aire de repos, au milieu des prolétaires qui ont sorti la glacière du Scénic MKII, en faisant mine de ne pas voir que sa bagnole ne dit pas simplement quelque chose de son niveau de vie, mais tient un propos assez clair sur son niveau de vie comparé à celui des autres. Qu’on le veuille ou non, le rapport entre automobilistes, même s’il n’est pas que cela, est aussi un rapport de force économique. Il y a ceux qui sont à l’aise, et il y a ceux qui comptent.

Et les gilets jaunes, pour l’essentiel, comptent, et ce compte là est assez vite fait. C’est pour ça qu’on a finalement du respect pour ce petit monde qui réapparaît soudain dans les radars anti-collision de la gouvernance contemporaine. Et c’est pour la même raison qu’on peut aussi ironiser un peu sur les quelques uns qui, gagnant déjà très bien leur vie, posent un gilet jaune sur les plastiques moussés de leur X3 optionné, parce qu’eux aussi ont fait leurs comptes, et qu’ils se disent qu’en payant moins de taxes, ils pourraient viser le modèle au-dessus. Et même, s’ils pouvaient payer leurs employés un peu moins encore, en étant soulagés des cotisations sociales, ça l’aiderait un peu, leur petite entreprise, à leur être plus rentable. Et puis si le gilet jaune, bien en vue sous le pare-brise chauffant, permet de passer plus vite le rond-point d’accès à la zone commerciale, on pourra plus rapidement profiter de la période des soldes, puisque celle-ci s’annonce particulièrement intéressante cette année, grâce aux blocages pendant les fêtes. Chez ces gens là, on profite. Il n’y a que des aubaines. 

Allumer un feu

A en croire la chronologie des faits, et les images, on pourrait croire que ce soit, vraiment, la fin de l’automobile. Trop chère à l’achat, trop coûteuse à l’usage, trop polluante aussi, comme il a fallu s’en souvenir au moment où on commençait à opposer fins de mois et fin du monde. Même si c’est sans doute regrettable, il n’est pas étonnant qu’on s’en soit pris aux bagnoles, dans les beaux quartiers des grandes villes, certains samedis après-midi. On a en tête, un peu parce que les chaines d’info nous les ont montrées en boucle, ces images de voitures incendiées sur les boulevards parisiens, cette Porsche renversée, cette AMG dévastée, et ces autres modèles, plus modestes ceux-ci, détruits par une rage qui semblait hésiter entre vitrines et bagnoles garées là, comme s’il fallait bien qu’une force s’applique à quelque chose de réel, à la matière. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet. On pourrait développer un article à part entière sur ces incendies automobiles. D’abord rappeler une évidence : on brûle toujours la voiture de l’autre. Pas la sienne. Et c’est là une grille de lecture importante de ce mouvement : il ne s’agit pas de renoncer au principe de propriété privée, mais d’y participer aussi, tous, pleinement, y compris les plus modestes. La nouveauté, c’est que désormais, on incendie dans les beaux quartiers, et on s’en prend aussi à des modèles prestigieux. Ou plus précisément, on détruit des objets coûteux, on fout le feu à des signes extérieurs de richesse. Et ça, c’est nouveau. Dans les émeutes de banlieue qu’on a pu connaître par le passé, on cramait la Mégane du voisin, sur le parking en bas de l’immeuble. Le lendemain matin, des travailleurs assurés au tiers devenaient piétons parce qu’une bande d’inconscients avaient décidé de produire des images télégéniques pour le JT de JP. Pernaud. Là, les manifestations ayant lieu dans les quartiers huppés de la capitale, les débordements ont lieu aux abords des Champs Elysées, et ce sont les modèles de luxe qui trinquent, et les commerces qui les accompagnent. Si on veut regarder tout ceci avec les yeux du pragmatisme, on peut simplement dire que peu à peu, la révolta ajuste son tir. Elle vise mieux, elle fait preuve d’un peu plus de discernement. On pourrait dire aussi, parce qu’il faut le reconnaître, que certains modèles plus modestes sont aussi visés par ces accès de fureur. Mais après tout, même une smart MKI, garée Avenue Kleber, est une voiture de luxe, au sens où c’est une voiture inutile, qu’on a achetée seulement pour ne pas partager les transports en commun des pauvres. Disons-le plus simplement : si le luxe est ce dont on pourrait se passer, et qui n’est justifié que par le fait qu’on a les moyens, et on peut se le permettre, alors il est défini par le fait que les autres, eux, ne peuvent pas se le permettre. Alors, garer une simple Clio de 1998 en bas d’un immeuble aux abords du Trocadéro, dans la mesure où ce n’est pas exactement donné à tout le monde, devient un geste exprimant un sens du luxe qui ne justifie évidemment pas sa destruction spectaculaire, mais peut l’expliquer. 

En fait, finalement, ce qui est presque surprenant, ce n’est pas que quelques voitures aient été incendiées. C’est plutôt qu’il y en ait eu si peu. Pendant des heures, nous avons vu les manifestants faire feu de tout bois, ramener sur les barricades improvisées tout un tas de matériaux piochés à droite à gauche, péniblement brûler une cabane de chantier. Pendant une grosse demi-journée, les heurts se sont déroulés en pleine rue, avec les bagnoles garées à droite, et à gauche. Elles étaient là, massives, pleines de matériaux inflammables. Et on ne peut pas soupçonner qu’elles soient restées intactes parce que les « factieux », comme on dit, n’avaient pas eu l’idée de les empiler pour s’en faire des remparts. N’importe qui en concevrait le projet. Non, si on aura mis autant de temps à s’en prendre à elles, c’est parce qu’une journée entière, on se sera battu en ayant conscience du prix de chacune des ces automobiles, parce qu’on ne pouvait pas manifester en petit bourgeois d’autant plus dédaigneux de la propriété privée d’autrui que soi-même, on n’aurait pas spécialement de problèmes d’argent. Si on en vint à jeter le premier briquet dans la première bagnole, c’est d’une part parce que peu à peu sont venues se joindre aux gilets jaunes d’autres forces, animées d’autres intentions, plus habituées à ce genre de théâtre des opérations, moins soucieuse de la préservation du bien privé; et c’est d’autre part parce que le niveau insensément élevé de la pression policière, et l’invraisemblable mépris des hommes politiques ayant la charge de répondre à ces gens là, avaient chauffé à blanc des esprits qui devaient, d’une manière ou d’une autre, se préserver eux-mêmes de l’auto combustion en transférant cette énergie sur quelque chose d’autre, quelque chose qui soit en même temps combustible et symbolique. Deux cibles viennent alors à l’esprit : les appartement, et les bagnoles garées là. Avantage de celles-ci : elles sont vides. C’est un incendie qui ne met personne en danger. 

Viendra le jour où on s’en prendra, directement, aux personnes, où on filtrera la circulation en demandant des feuilles de paie et des avis d’imposition. On comprendra alors que cette Porsche cabriolet et cette AMG n’étaient que des coups de semonce.

Là où croît le danger, grandit aussi ce qui sauve

Pour autant, c’en est-il fini de la bagnole ? C’est peut-être la question qui court à travers la plupart des articles de ce blog. Ce n’en est pas fini du déplacement, c’est une chose. Du moins pas encore, parce qu’un jour, on se rendra bien compte que de toute façon, aller d’un point à un autre, ça a un coût, quelle que soit l’énergie employée pour le faire. Et un coût, ce n’est pas seulement un prix. C’est aussi un impact environnemental. Et peut-être un jour faudra-t-il de nouveau vivre à l’échelle de son département. Mais nous n’en sommes pas encore là. Pour l’heure, il s’agit de continuer à rouler encore un peu. Malgré les limitations, malgré le coût. 

Ce qui semble presque sidérant, c’est qu’on ne fasse pas davantage la promotion des voitures qui sont des débuts de solution simple et peu coûteuses à ce problème. Parce qu’après tout, c’est quoi le problème avec cette histoire de routes limitées à 80 km/h ? C’est qu’on a envie de rouler plus vite. Pas par plaisir de griller les limitations et de désobéir. Mais par simple plaisir de la vitesse, c’est à dire parce qu’il est grisant d’avoir entre les mains, sous le pied, le cul, et dans le dos, une masse de matériel qu’on dirige comme on dompterait un animal sauvage dont la puissance nous dépasse. Parce qu’il y a une dialectique fine et brutale qui se tisse entre le conducteur qui mène sa voiture et cette bagnole qui l’emporte. Il n’y a pas beaucoup d’autres symbioses aussi complète entre l’homme et la machine. Si Goldorak existait, on aurait une alternative, mais en son absence, on n’a pas mieux. 

Le problème, c’est que plus on augmente les performances des voitures, et paradoxalement, plus on édulcore ce plaisir. Parce qu’il faut bien empêcher les conducteurs de se tuer, et d’embarquer dans l’au-delà leurs passagers et les personnes environnantes, on doit encadrer la mécanique par un nombre croissant de pare-fous qui augmentent le prix, mais aussi le poids des voitures. D’où, peu à peu, les filtres qui s’interposent entre les mains, les pieds du conducteur, et la route. Et c’est ainsi qu’on se retrouve aujourd’hui avec une BMW M5 insensément performante, mais dont le toucher de route est, de l’avis des essayeurs, un peu anesthésié par sa direction électrique. Le genre de frustration qui ne peut être compensé que par une conduite encore plus rapide. 

Pourtant, « avant », on parvenait à être grisé en évoluant à des vitesses bien plus modestes, dans des bagnoles bien moins coûteuses. « Avant », c’est à dire, paradoxalement, à une époque où la vitesse n’était absolument pas limitée en France. Non, j’exagère, c’est un peu plus récent que ça. Mais en gros, ça a disparu avec les derniers modèles légers. Vous vous souvenez des publicités pour la 205 ? Pas la GTI, plutôt les modèles plus sages, y compris la déclinaison « Junior ». La voiture semble dynamique, se joue des irrégularités, elle rebondit et décolle presque sur les bosses. Elle est agile et on sent qu’à son volant on va se faire plaisir, même avec une mécanique modeste. Petites roues, peu d’équipements, absence de technologie complexe, très peu de protection, tout concourait à proposer des voitures légères. Et ça, c’est juste primordial pour le plaisir de rouler, et ce sans aller très vite. Une courbe prise à 70 dans une voiture légère, qui vibre un peu sur le goudron rugueux, mais transmet aussi, sans que ce soit forcément inconfortable, les petites imperfections du relief de la route, les fluctuations de son adhérence, ça aussi c’est du plaisir de conduite, accessible à tous, moins énergivore, plus enthousiasmant finalement que la performance pure, qui est un plaisir plus théorique, et parfois peu ressenti. 

L’automobile au présent simple

De tels modèles existent encore. Mais on en fait peu la promotion. L’exemple le plus récent que j’ai en tête, c’est une voiture dans laquelle j’ai eu la joie de rouler pendant trois ans. La joie, oui. Vraiment. 

C’est la Citroën Cactus. L’ironie de l’histoire, c’est qu’on l’avait achetée en se disant qu’on allait sans doute faire une grosse concession sur le plaisir de conduite. Mais justement, on voulait faire l’expérience d’une sorte de changement d’époque et de logique. Et on trouvait que ce modèle incarnait physiquement un tel passage. Il avait l’air paisible. Evidemment, on savait que les ingénieurs chevronnés avaient bien bossé la question du poids. Et on trouvait qu’un des trucs chouettes de ce modèle, c’est que cet effort se voyait. Il s’incarnait dans les formes de l’engin. Par exemple, les airbumps m’ont toujours semblé avoir cette fonction : non seulement servir de protection – efficace -contre les petits chocs du quotidien, mais aussi de donner l’idée d’un panneau de porte qui ne serait pas intégralement métallique, comme s’il était creux, et donc allégé de sa propre matière. Et puis sa position haute sur ses roues participait aussi de cette impression de poids plume. Mais quand on l’a eue en mains, on a immédiatement été saisis par le dynamisme de cette voiture qui était censée se contenter d’être essentielle. Alors, ok, on avait choisi une version essence, et on avait soigneusement évité de prendre une version à boite robotisée. Du coup, on était liés à la déclinaison 110cv du petit trois cylindres de 1,2l. Et franchement, on a adoré ce moteur. A tout point de vue. Le son, un peu rauque, son couple à bas régime, du coup ses reprises, autant d’éléments qui donnent un caractère franchement inattendu à ce modèle. Surtout que ce petit moulin a en charge d’embarquer un ensemble allégé, monté assez haut sur ses suspensions, du coup, les impressions dynamiques, au volant, sont vraiment plaisantes, et ce immédiatement. On n’a pas à atteindre des vitesses inavouables pour se faire plaisir. Un simple démarrage un peu appuyé au feu rouge. Une route de campagne joliment sinueuse, avec des plein et des déliés, des creux, des bosses, suffit à mettre en joie le conducteur. La Cactus est confortable, mais elle n’est pas molle. Elle est mobile sur ses deux trains, mais elle ne néglige pas la précision pour autant. Et surtout, elle est communicative. Elle transmet les informations fidèlement, sans que ce soit jamais brutal ou désagréable. Bref, on s’amuse à son volant, de façon absolument pas agressive, sans être en concurrence avec les autres automobilistes, ou en guerre contre le reste du monde. Elle maintient une forme de vulnérabilité, sans pour autant provoquer un quelconque danger pour personne. 

Ai-je précisé que ce modèle est abordable, et qu’il ne consomme pas énormément ? Non, je ne l’ai pas précisé, parce que tout le monde le sait. Cette voiture fait partie de celles qui parviennent à réconcilier l’inconciliable, à conjuguer selon d’autres temps une automobile dont on est tenté, sinon, de ne plus parler qu’au passé composé.

J’évoque ici le Cactus, mais on pourrait lui trouver quelques cousines et cousins dans d’autres marques, quelques tentatives pour proposer, à bon compte, c’est à dire pour le plus grand nombre, du plaisir auto simple, mais consistant, un peu comme une bonne pause repas dans un routier. Après tout, chez Renault, on a une propulsion, et  contre toute attente, c’est le chassis de la Twingo qui propose cette architecture ‘tout à l’arrière’. Jusque là, le modèle est sage, un peu bridé pour la ville et la conduite sage. Mais si on l’imagine posée sur des trains un poil plus larges, et si on en modifie un tout petit peu les réglages pour qu’elle soit davantage communicative, on devine tout de suite quel jouet sympathique ça pourrait donner. Autre continent, tout autre style : le Jimny, tel que Suzuki vient de le ressusciter. Quatre roues, quatre places (et encore), une carrosserie réduite à sa plus simple expression. On a immédiatement envie qu’il soit davantage spartiate encore, et qu’on nous le sorte en mode Rubicon, façon Jeep. Avec un outil dans la boite à gants qui permettrait de tout virer. Portes, toit, vitrage, pare-brise. Le Jimny, il est toujours aussi approximatif dès qu’on le pose sur la route, c’est à dire la majeure partie du temps, mais qui s’en soucie ? Ca fait partie de sa définition. Tout juste faut-il faire en sorte qu’il ne soit pas objectivement dangereux, qu’il tourne vaguement selon la direction dans laquelle on braque ses roues avant. 

Au-delà de ces rares modèles contemporains, il y a tous ceux dont on sait qu’ils pourraient naître dans telle ou telle marques. Chez BMW, on sent qu’on est proche de quelque chose dans ce genre. La série 2 a ce genre de potentiel, il faudrait juste qu’elle file la banane à son conducteur y compris avec des motorisations modestes. Alfa, évidemment, pourrait procurer ce genre de plaisir simple et populaire si on ne lui avait pas donné comme feuille de route de se situer dans le sillage de Maserati. Chez Honda, on sent qu’il y a aussi une envie de ce genre, dans les derniers concepts proposés, dont on se disait dès qu’on les découvrait, qu’ils semblaient avoir été plongés dès la naissance dans la potion du bonheur. 

Parce qu’après tout, ce que demandent les gilets jaunes, dans le fond, c’est la possibilité d’accéder au bonheur dans une vie simple et honnête. Avec le bonheur, il n’y a pas 36 solutions : soit on pense qu’être heureux implique d’accorder le monde à ses envies. Mais alors, le fait que ces dernières soient illimitées empêche la satisfaction. Et c’est encore plus impossible si tout le monde ambitionne d’être simultanément heureux. En revanche, si on se dit que ce qu’il faut, c’est accorder notre volonté aux choses telles qu’elles sont, et non l’inverse, alors il possible d’envisager d’être heureux. C’est d’autant plus possible qu’à vrai dire, cela consiste, simplement, à s’apercevoir que les conditions du bonheur sont déjà réunies, qu’il suffit de les reconnaître comme telles. Il n’y aura pas de bonheur collectif possible dans la surenchère. Et il n’y aura pas de bonheur s’il n’est pas collectif. Et si on a bien compris le moment, on sait que le temps où seuls quelques uns pouvaient se l’accaparer a atteint son seuil limite, celui au-delà duquel ceux qui triment une vie entière pour n’accéder à rien, pour être désignés comme « ceux qui ne sont rien » ne supportent plus le contrat qui leur est imposé. 

La route étant un lieu public comme un autre, il est nécessaire qu’elle soit partagée, entre ceux qui ont beaucoup, et ceux qui n’ont pas assez. C’est la même route pour tous, mais les moyens de s’y déplacer diffèrent, du tout au tout. Il n’est pas envisageable de ressortir Trabans et Ladas pour les imposer à tous. L’universalisation de la loose n’est pas une solution. Mais tout le monde ne roulera pas en Silver Ghost non plus. Il va bien être nécessaire de proposer une conception valorisable du « populaire », quelque chose qui permette la singularisation sans jouer sur le critère de l’écrasement. Normalement, on doit commencer à sentir comme une gène devant les véhicules qui misent tout sur le fait d’en imposer aux autres, sur tous les modèles qui proposent une forme de vie consistant à être en permanence satisfait, non pas d’être soi, mais de ne pas être les autres. La production automobile peut avoir sa carte à jouer dans ce domaine, car le futur n’est envisageable, à tous points de vue, que s’il est partagé. 

Vous savez quoi ? Comme ça spontanément, je me dis que la marque qu’il faudrait ressusciter, maintenant qu’Alpine est revenue parmi nous, c’est Matra.


Légende des images

1 – Photo issue de l’agence EPA/MAXPPP
2 – Vue saisie sur une action des Gilets jaunes, à Perpignan
3 – Laisser-passer
4 – Photo de Nicolas Tucat pour l’AFP
5 – Photo d’Alain Jocard pour l’AFP
6 – Eric Drouet, et sur le parking, derrière lui, sa Seat Leon Cupra, jaune comme il se doit
7 – La seule en son genre, la Citroën C4 Cactus, réponse à tous nos problèmes
8 – La Matra Bagheera, pour sa légèreté, son esprit « voiture de copains », son côté « Matra » en somme

On peut profiter de ces quelques légendes pour tirer le chapeau aux photographes journalistes qui ont couvert les samedis derniers tout ce qui s’est passé dans la capitale et ailleurs, au prix de leur santé, de leur intégrité physique et de l’état de leur matériel. Nombreux sont les photographes à avoir témoigné du fait qu’ils étaient pris pour cibles par les tireurs de la police. Ils sont pour beaucoup dans la conscience que nous avons de ce qui se passe, ces temps ci, entre le peuple français et son gouvernement. Entre ces deux là, il y a les forces de l’ordre, et les journalistes sont aussi là pour informer sur la façon dont leur action est mise en oeuvre. N’oublions pas, cependant, que ce sera au gouvernement d’en rendre compte, l’heure venue.  

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