It’s all yours

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Autant prévenir, pendant quelques temps, il va être pas mal question de BMW M, de M4 plus précisément, et à l’instant même, de BMW M4 CS.  Et cette focalisation est en réalité portée par une intuition, tissée par quelques mises en scènes proposées par les marques elles-mêmes ces dernières années, qui semblent nous dire que, oui, on va continuer à produire des voitures; que, oui, on va continuer à proposer des modèles stupéfiants de complexité technique, de performance, de luxe; mais que, non, ces voitures ne seront plus compatibles avec ce monde. 

Et parce qu’en retour ce monde n’est plus compatible avec ces voitures en particulier, et peut-être bien la voiture en général, alors il faut bien en créer d’autres, pour qu’elles puissent encore évoluer quelque part. 

Anywhere out of the world

Et s’il y a une marque qui a sans doute pressenti cela assez tôt, c’est BMW, et elle a tiré de cette intuition une conclusion : si nos voitures ont besoin d’un espace hors du monde pour évoluer à leur pleine puissance, alors ce monde doit être celui de la fiction. Et sans même parler des Art cars BMW, qui proposent depuis 1975 à des artistes de renom de se servir de la carrosserie de modèles contemporains comme surface d’expression, qui sont déjà des tentatives pour extraire l’automobile de ce monde ci pour la faire entrer dans l’univers formel de l’art, la mise en scène des modèles BMW dans des fictions a en réalité véritablement été organisée et assumée par la marque quand, en 2001, la marque initia le programme The Hire, constitué d’une série de courts-métrages, invitant divers réalisateurs à construire un récit dont un modèle BMW serait, en quelque sorte, l’épicentre. La série est, épisode par épisode, une grande réussite, le marketing ayant compris qu’il fallait, simplement, foutre la paix aux réalisateurs, et que si les bagnoles devaient morfler, et bien tant pis, ça faisait partie du jeu. Et dans le fond, elles sont faites pour ça.

Depuis, les performances réelles des modèles BMW, comme ceux de toutes les autres marques, n’ont cessé de progresser, s’éloignant de plus en plus de ce qu’on peut réellement mettre en oeuvre, mécaniquement, dans le monde tel qu’il existe. Depuis, dès lors, se sont développés des mondes parallèles à celui du commun des mortels, dans lesquels on peut pousser ces voitures dans leurs derniers retranchements. Le circuit, d’une part, avec ses lieux mythiques, et son Olympe, le Nürburgring, et le jeu vidéo d’autre part, avec des modèles parfois spécifiquement conçus par les grands constructeurs, que des millions de joueurs vont conduire, et même piloter, mais dont le goudron réel ne connaîtra jamais les pneus.

Alors, au moment où BMW lance une campagne de promotion de ses modèles sportifs, porteurs du petit logo « M » dont tout le monde sait bien qu’il signifie Motorsport, en créant de toutes pièces une ville imaginaire, M Town, qui serait le décor idéal pour voir évoluer ces petites merveilles de la technique, il me semblait intéressant de creuser un tout petit peu cet étrange rapport au réel qu’on voit se développer dans la communication visuelle de la marque. Et ça parait d’autant plus intéressant qu’en réalité, cette façon d’assumer le fait que ce monde ci n’est plus fait pour ces voitures est suffisamment saisie par les spectateurs pour que des oeuvres de fiction utilisent précisément des BMW quand il s’agit de construire un récit qui veut, justement, se présenter comme une fiction, et non comme un regard documentaire sur le monde tel qu’il est. 

Le monde est petit

Mais avant d’aller plus loin, laissez moi vous présenter la marque Pennzoil, qui est au coeur de ce qui va suivre. Pour faire simple, c’est une compagnie pétrolière américaine, fondée en 1913, rachetée par South Penn Oil, une compagnie de Oil City en 1953  (parce que, oui, il y a une ville, en Pennsylvanie, qui s’appelle Oil City). Pour la petite histoire, on retiendra que South Pen Oil, et donc Pennzoil, fusionnera en 1963 avec une autre compagnie pétrolière, folkloriquement appelée Zapata Petroleum. Et si on veut briller dans les dîners en ville, on peut ajouter que la Zapata Petroleum a été fondée, en 1953 par un certain George H. W. Bush. 

Bref, aujourd’hui, pour le grand public américain, Pennzoil vend de l’huile de moteur, et comme toute marque de ce genre, elle fait de la publicité. C’est là que le lien avec la BWM M4 CS s’établit : impossible de faire la publicité d’une huile synthétique hautes performances sans montrer la voiture qui va avec, et sans mettre cette voiture en mouvement. Et si possible, en mouvement rapide. Problème : ce mouvement est censé être à ce point rapide qu’il est parfaitement incompatible avec l’état réel des routes. Non pas que les routes soient en mauvais état; non, le problème sur la route, finalement, ce sont les autres, ceux qui se contentent de s’y déplacer. Chez Pennzoil, on est doté de la même aptitude au raisonnement que chez tous les êtres humains : si ce n’est pas possible sur la route, alors faisons-le sur ce qui ressemble le plus à une route. Faisons-le sur circuit. Et tant qu’à faire, ne le faisons pas sur un circuit, mais sur LE circuit. 

Direction, donc, la Rhénanie, et la petite ville de Nürburg, qui est aujourd’hui plus connue pour son circuit que pour son château, afin d’y poser les roues d’un des fantasmes automobiles les plus fermement ancrés dans le crâne de tout amateur de belles mécaniques qui se respecte. Et il n’y a pas de respect plus puissant que celui qui se fonde davantage sur le plaisir que sur le devoir pour être mis en oeuvre. Alors, autant l’avouer, tout en sachant pertinemment ce qu’il en est de la voiture en général, de la bagnole en particulier, tout en étant doté d’un esprit critique en relativement bon état de marche, si on me met un jour entre les mains une BMW M4 CS, si on me pose, sans doute un peu aux forceps, dans ce baquet, si je peux poser le pied droit sur cette pédale d’accélérateur, par avance, je ne réponds plus de rien.  Et autant je comprends ceux chez qui ce genre de dispositif ne provoque rien de particulier, autant je me méfie un peu, justement, du discours de ceux qui verraient d’un assez bon oeil qu’on sacrifie ce envers quoi ils n’éprouvent, eux, aucune attirance. C’est tellement pratique, les sacrifices qui ne coûtent rien.

 

Le monde est à toi

Bref. Le film qui suit, qui est aussi une publicité, commence au Nürburgring, et pendant deux secondes, on pourrait croire qu’il y a une forme de conscience sociale dans une publicité vantant la vie des riches, puisque l’ouverture se fait sur un technicien de surface en train de cirer le sol. Illusions aussitôt détruites par le scénario : en fait, c’est un type infiltré sur le circuit pour venir voler une voiture, et pas n’importe laquelle, puisqu’il s’agit de la M4 dont j’ai déjà dit tout le bien qu’on peut en penser. Devine-t-on la ficelle sur laquelle va se jouer le récit ? Oui, on la devine suffisamment bien pour désirer déjà la voir mise en oeuvre : La voiture est dans l’enceinte du circuit. Donc, pour la voler, il va falloir rouler sur la piste. Et rouler vite, puisqu’il s’agit de s’enfuir. Mais puisque c’est un vol, il faut aussi sortir du circuit, et poursuivre la cavalcade sur les routes, dans le monde. Puéril, mais alléchant. Alléchant, parce que puéril.

Je ne vais pas décrire le très-court métrage, mais simplement pointer, tout d’abord, sa réalisation extrêmement efficace, ce qui se repère, entre autres, à un signe : l’absence de musique. Le rythme, la puissance, l’impression cinétique sont entièrement le fruit de la captation de la voiture en mouvement, et du montage alternant absolument toutes la valeurs de plan, du plus serré sur les gestes de pilotage aux survols du circuit qui réduisent la M4 à un point jaune en translation lente dans les forêts allemandes. Le montage sonore, particulièrement soigné, permet même, lors du suivi au ralenti d’une glissade en mode drift sur une bretelle d’autoroute, d’accompagner le défilement visuel des piquets qui bornent la courbe intérieure du virage, de restituer l’origine même de l’image en mouvement, c’est à dire la succession de photogrammes fixes, tels qu’on a pu les connaître avant l’invention du cinéma. En un plan hypertechnique et sur-produit, Ozan Biron, le réalisateur de ce spot, réinvente le phénakistiscope, ce dispositif simple fait d’un cylindre permettant d’entrevoir, par des fentes, des dessins fixes qui, par la magie de leur succession, imitent le mouvement. Filmer de face, et en rotation, une M4 en plein drift sur une bretelle d’autoroute, peut devenir un hommage aux premières expériences de chronophotographie. 

Evidemment, le moment clé de ce microfilm, c’est la sortie du circuit, qui n’a rien de spectaculaire puisqu’elle est signifiée par le renversement de quelques cônes qui matérialisaient la trajectoire à suivre. C’est là que les choses deviennent intéressantes, puisque la voiture et son dompteur rejoignent le monde civil, l’espace censé être partagé avec les autres êtres humains. A ceci près que, justement, ça ne se passe pas du tout comme ça. Parce que, mystérieusement, le monde extérieur n’est pas davantage peuplé que ne l’était le circuit : sur la route, aucune autre voiture, sur les bas-côtés, aucun piéton. Et dans le peu de bâtiments qu’on peut entrevoir, aucune activité. Si ce n’était le déplacement puissant et rapide de cette BMW sur ces routes, on pourrait se croire dans quelques plans d’ensemble de zones périurbaines filmées pour la série Walking Dead. On se croirait dans un monde post-apocalyptique, après une catastrophe qui aurait rayé de la carte toute présence humaine, à l’exception d’un voleur de voitures sportives. 

Et c’est là le premier moment où le spot fait l’aveu de sa propre logique : oui, si on veut mettre cette voiture sur la route, et l’y mettre pour de bon, c’est à dire pleinement libérée dans la mise en oeuvre de son potentiel, alors il faut fermer cette route à tout autre usager. En somme, il faut la privatiser, et faire de ce lieu par essence public, le bien d’un seul. On saisit mieux, soudainement, ce que peut signifier, aussi, l’expression ‘tenir la route ». Parce que cette recherche permanente de la précision dans la trajectoire, du placement idéal par rapport à la corde de chaque courbe, pour qu’à chaque instant, les quatre roues se trouvent, exactement, là où elles doivent être pour que chaque cheval vapeur savamment produit au sein des cylindres soit exploité comme il le mérite et permette à la tonne et demie de métal de s’arracher aux lois de l’inertie, cette possibilité de maîtriser à la perfection l’instant présent dans tel virage impose en réalité de disposer de la route toute entière, et d’être absolument certain que personne d’autre n’y circule, et que, surtout, personne ne soit, aussi, de son propre côté, dans la même quête obsédée de la performance. Au volant d’une telle voiture, tenir la route, c’est la saisir toute entière, comme on tient le siège d’une ville ennemie. 

Démantèlement du réel

Il y a, dans les microfilms réalisés par Ozan Biron au sein du studio Lemonade,  pour le compte de Pennzoil, des petits signes qu’on a pleinement conscience de ce qu’on est en train de faire, et qu’on pousse le bouchon un poil plus loin que ce que permet le réel. D’où le fractionnement de la représentation des objets, l’observation de la même scène sous des angles qui s’excluent a priori les uns les autres, comme l’intérieur et l’extérieur, le proche et le lointain, la vitesse et le ralenti, de façon presque cubiste. D’où, aussi, ce détail du téléphone jeté par la fenêtre de la M4 lancée sur l’autoroute. Car dans les fictions automobiles produites chez Lemonade, les mystérieux conducteurs (est-ce toujours le même ? Sont-ils plusieurs ? On ne le sait pas), ne pilotent pas pour leur propre compte. Ils agissent au nom d’une organisation secrète, la Joyride company, qui leur donne leurs instructions et fixe leurs objectifs. Le récit mettant en scène la M4 respecte cette convention. Le pilote est, en fait, en mission. A la limite, on pourrait considérer qu’il sublime sa pulsion de pilotage en la mettant au service d’intérêts qui ne sont pas seulement les siens. Mais si le scénario prend soin d’installer cette situation, c’est pour, finalement, la détruire en fin de récit, au moment où le pilote, rappelé à l’ordre par un SMS, balance son smartphone par la fenêtre entrouverte. 

Sur l’écran, un message lui était adressé : ‘You’re not the only one ». L’enfer, on le sait, ce sont les autres. Ca vaut pour les collocations comme pour le partage de la route. Le problème avec l’espace public, c’est justement qu’il soit public. Pour en profiter sans entrave, il faut en faire un espace privé. On comprend que si le smartphone est l’objet qui vient nous rappeler l’existence et la présence des autres, alors la jouissance recherchée exige qu’on se débarrasse de ce dernier lien avec ceux qui ne sont, finalement, que des concurrents, des gêneurs. Au volant d’une M4 sur route ouverte, ne pas être le seul n’est pas une option. L’exclusivité est un concept absolu, qui ne se négocie pas. Que la route soit ouverte, d’accord, mais qu’elle ne le soit que pour moi. Le seul mot d’ordre que le pilote puisse accepter, il l’avait reçu avant même de prendre le volant, quand son smartphone affichait, simplement, « It’s all yours ». C’est à toi de jouer, oui, car dans cet univers, tout est à toi, tu n’as pas à partager. Dans cette optique, effectivement, et uniquement dans celle-ci, ce monde est amplement suffisant.

Dans tout autre cas de figure… …

Eliminator

Une telle virée n’est possible qu’en faisant abstraction des autres, en les effaçant du paysage. Ces publicités sont donc l’aveu qu’il n’y a pas trente-six solutions, si on veut que la bagnole ait un avenir. Il y en a, en fait, deux. L’une, c’est la guerre, mais c’est une guerre de chacun contre chacun qui n’a, en fait, pas d’autre issue qu’un avenir à la Mad Max MK1. La route comme théâtre des opérations, comme jungle, comme territoire de mise à l’épreuve des mécaniques, et de ce qui restera des hommes. L’autre, c’est l’apaisement, c’est à dire un usage de la voiture qui entérine la présence des autres, et accepte l’idée de ne pas les annihiler. Mieux, c’est un usage de la voiture qui prend plaisir dans la présence commune sur la route. Pas forcément un transport en commun, parce que dans celui-ci, il ne reste de l’automobile que la fonction de transport, qui est une telle réduction qu’il ne reste plus rien de ce qui constitue, en fait, l’essence de la voiture. Mais une bagnole qui coopère avec les autres, joue du mouvement commun, un objet qui soit davantage en rapport avec ce qui l’entoure, qui laisse sa place à la route, au paysage, au regard porté sur elle, à la vue qu’elle propose, qui ne nie pas le déplacement, les énergies cinétiques, les sensations, mais qui ne les envoie pas à la gueule des autres pour mieux les dépasser, les écraser. A la manière dont, à la fin de Fast and Furious 7, on voit la route de Paul Walker se séparer de la trajectoire de ses amis, parce que mourir, c’est partir beaucoup, nous voyons aujourd’hui les marques se séparer, en gros, selon ces deux tendances : d’un côté, celles qui cultiveront le mythe du conducteur comme chevalier solitaire, mercenaire qui ne s’engage que pour se mettre au service de son propre plaisir, en guerre permanente contre tous les autres, prêt à sacrifier tout le reste pour que sa jouissance reste possible, une force en mouvement qui ne cherche rien d’autre que la perpétuation sans fin de son mouvement. Le mythe du walker, finalement, au sens où on utilise ce terme dans Walking Dead, pour désigner ceux (ou ce) qui avancent inexorablement. De l’autre, les survivants, ceux qui savent que tout en étant hautement désirable, la mise en concurrence réciproque et universelle est une impasse, et entrevoient d’autres façons, plus coopératives, de vivre avec les autres, en partageant avec eux l’espace public. Le principe d’un tel partage porte un nom. Cela s’appelle la République. Si celle-ci était un lieu, elle serait la rue, ou la route, car ce sont nécessairement des espaces publics. Sans nier le plaisir mécanique qu’il y a à intégrer son corps à une machine délivrant tout sa puissance pour devenir projectile, missile à tête chercheuse, il est probable que la quête plus profonde de ce blog, c’est de chercher une autre voie à l’automobile, qui lui permette de ne pas s’incarner sous la forme d’une simple, et bête, impasse.

C’est pour cette raison que l’épisode suivant sera consacré à la nouvelle trouvaille de BMW, dans la dimension de la fiction, et cette ville dans laquelle la marque nous propose d’aller faire un tour, où on peut se permettre ce qui, dans ce monde, est impossible ou interdit. Préparez-vous donc à faire vos valises (pas trop lourdes, pour ne pas détruire le rapport poids/puissance de votre bolide) pour M Town.

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