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In Concepts, Peugeot E-Legend
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Une jeune femme, se sentant en danger, quitte la rue pour se glisser, à travers une palissade, dans un terrain vague. A peine a-t-elle franchi cette frontière symbolique que la nuit est tombée, elle court pour échapper au danger mais une berline grise aux vitres fumées fonce à travers la palissade qu’elle détruit sur son passage et se lance à sa poursuite, pied au plancher. Glissant sur l’herbe, ses phares déchirant la nuit et traquant sa proie, la voiture négocie son virage de manière à percuter par le côté la jeune femme, qui s’effondre sur le sol, laissée pour morte. La berline, elle, poursuit son dérapage et disparaît presque dans la brume et l’obscurité. 

Cette femme, pour tout le monde depuis,  s’appelle L’Aziza. 

Cette voiture est une Peugeot 505. 

Assez curieusement, c’est dans un clip de Daniel Balavoine, L’Aziza, qu’on trouvera la dernière occasion d’observer à l’écran une berline française représentée dans sa pleine puissance. Et assez tragiquement, elle y sera associée à une évocation du Front national. 

En fait, ce n’est pas surprenant. Non pas que la marque Peugeot ait fait quoi que ce soit qui puisse la lier au FN. C’est plus compliqué que ça. Tout se passe comme si finalement, la marque au lion incarnait une certaine conception de la France qui serait caractérisée par une certaine forme de constance, de tradition, d’intemporalité, et ce surtout quand il s’agit de produire des berlines. Et sans doute, avec la 505, Peugeot a t-il touché à ce que pourrait être, à cette époque l’expression parfaite de ce que doit être une familiale frappée du lion, réussissant à transformer et magnifier l’essai marqué par la 504. Cet intérêt pour le maintien dans le temps de formes considérées comme un patrimoine, c’est quelque chose qui convient bien à l’extrême droite. Le fait d’en avoir là où il faut, c’est aussi quelque chose qui est inhérent à toutes les formes de fascisme. Et il y a dans la 505 quelque chose de c’est ordre, car ce sera la dernière propulsion de la marque. Et ça n’est pas anodin. Pas étonnant dès lors que, entre les trois marques nationales, Le FN ait choisi de rouler en Peugeot. Mais la marque ne peut évidemment pas être, elle, identifiée à ce parti. Car plus que conservatrice, elle semble être, avant tout, classique. Et le concept E-Legend joue, habilement, de ce thème. 

Pourquoi, ensuite, les choses n’ont-elles plus jamais été les mêmes ? Les raisons sont multiples. Il y a le passage à la traction, qui a fait beaucoup. Et si internet avait existé à l’apparition de la 405, ce sont des armées entières de haters qui auraient fait pleuvoir sur les réseaux sociaux une telle vague de haine que la marque aurait immédiatement fait machine arrière, et conservé une gamme de voitures transmettant leur puissance aux roues arrières, quand bien même Peugeot est salué, vraiment partout, pour la qualité de ses liaisons au sol et de son toucher de route, y compris quand la marque conçoit des tractions. 

Il faut dire que la 505 est dessinée très exactement comme doit l’être une bonne propulsion : ses lignes indiquent quel est l’essieu qui est moteur. La façon dont le capot s’allonge en arrière du train avant, dont les lignes semblent tirées vers l’arrière, s’achevant dans un franc porte-à-faux qui assoie visuellement la voiture sur son postérieur, surtout quand elle accélère, car elle semble alors se tasser sur l’essieu propulseur, comme pour mieux plaquer la gomme sur le goudron et tirer de l’arbre de transmission tout ce qu’il y a à donner pour la lancer en avant. La face avant, elle, dans un dessin brutalement simplissime, épuré, semble vouloir dévorer la route, sans pour autant qu’une quelconque violence s’exprime dans les lignes. Le regard est sévère, mais il n’est pas menaçant. Et on n’a plus d’équivalent aujourd’hui, de ces faces avant qui sont en fait dessinées par les ailes, qui sculptent un espace vide dans lequel viendront se loger, logiquement, les phares et la calandre, réduite à sa plus simple expression. Avec le recul, on mesure à quel point le dessin de l’avant de la 505 est un miracle d’efficacité et de sobriété. Il n’y a presque rien, mais chaque ligne est simplement parfaite. L’inclinaison des phares est pile poil ce qu’elle doit être, leur forme trapézoïdale, héritée des yeux de Sophia Loren stylisés sur la 504, a acquis une forme qui sera, pour Peugeot, tellement iconique que la marque aura du mal à lui trouver une suite. Et jusqu’à aujourd’hui, on peut dire que le lion cherche son véritable regard. Et en l’occurrence, elle le cherche précisément parce qu’en réalité, elle l’a déjà trouvé, et que ça pose un gros problème en matière de renouvellement. 

La 505 réussissait donc ce que la 604 avait un peu raté. Née d’un bricolage de cellule centrale de 504 associée à un avant et un arrière rallongés, elle donnait l’impression d’une voiture trop longue, elle paraissait un peu gracile et, disons-le en ces termes, même si apprécie que les voitures s’éloignent un peu de ce genre de catégorie, elle semblait insuffisamment virile. En fait, avant la 505, LA voiture qui avait été, simplement, parfaite, c’était le coupé 504. Et sans doute l’était-il parce qu’il ne se contentait pas d’être une 504 raccourcie. C’était un modèle qui, pour l’extérieur, était absolument spécifique, et qui bénéficiait d’une ligne qui parvenait à conjuguer un sentiment rassurant de puissance à une élégance suffisamment sûre d’elle pour se permettre de ne pas en rajouter. On lisait immédiatement, dans ses lignes, son appartenance à la marque au lion, et pourtant, elle développait manifestement son indépendance, ne reprenant aucun élément visuel à la berline. 

Pourtant, le coupé 504 restera dans l’histoire comme un modèle ayant subi une forme d’injustice, comme si la reconnaissance dont il a bénéficié était avant tout symbolique, comme si on ne lui avait pas laissé l’occasion de briller vraiment, de faire son malin face aux autres coupés de son temps. Peut-être parce qu’en réalité, parmi les coupés produits par des grands constructeurs généralistes, il faisait figure d’exception, parce qu’il aurait fallu, en fait, le mesurer à des voitures américaines, et qu’en l’absence de concurrence nette, on n’a pas réussi à le situer commercialement. Un destin finalement un peu comparable à celui de la SM, qui était tellement géniale qu’on avait du mal à voir en elle une Citroën, sans doute parce que l’image de cette marque n’avait pas réussi à se situer à la hauteur réelle de son expertise technique, et on reviendra un jour là-dessus. 

Alors, forcément, quand Peugeot annonce l’arrivée d’un concept-car reprenant, en les réactualisant, les lignes du coupé 504, laissant entrevoir une face avant qui fait, beaucoup, penser à la 505, dévoilant partiellement un intérieur dont les sièges parviennent simultanément à exprimer une forme de modernité tout en évoquant, sans le copier, le mobilier intérieur des 504, tout ça semble sentir bon. Evidemment, on pourrait disserter sur le fait que ça ait, ou non, du sens de donner dans le retro-design et dans l’exhumation des modèles d’antan. Mais on reconnaîtra à Peugeot ceci : ils ne le font, simplement, jamais. On ne peut donc pas dire qu’ils tirent excessivement sur cette corde ci. D’autre part, il y a un enjeu autour de la voiture électrique, et de la représentation qu’on en a. Je m’explique : la fée électricité étant une source d’énergie très peu spectaculaire, et carrément silencieuse, une voiture animée par des flux d’électrons subit un déficit de visibilité, d’auditivité et, disons-le, de frime quand elle évolue;  alors ces véhicules ont besoin de compenser cette discrétion par un physique qui vienne faire le show, et donner au mouvement une forme reconnaissable. BMW l’a bien compris sur sa série de modèles « i ». Jouer sur la fibre nostalgique peut être une façon d’attirer les regards sur ces voitures qui, sinon, pourraient passer inaperçues. 

D’autre part, et même si ce concept ne devait pas avoir de suite, pour ce qu’on en voit avant la révélation, cette réédition de ce noble modèle montre au moins une chose : le style actuel des Peugeot est en phase avec le style des Peugeot classiques. C’est peu étonnant concernant la barre lumineuse qui traverse la face arrière, puisque sur la 508, celle-ci constitue déjà un hommage au coupé 504. Ici, il s’agit de démontrer le contraire : on peut transférer les gimmicks du style actuel sur la forme classique d’une Peugeot des années 70. C’est aussi une façon d’asseoir visuellement l’intemporalité du style des voitures porteuses du lion, et une façon de dire que, désormais, la marque serait en phase avec son histoire, qu’elle peut utiliser sans la reproduire à l’identique. Et même si on peut supposer que Peugeot ne sortira pas, sur le marché, de coupé 504, il est probable qu’en revanche, un certain nombre des traits de caractère de ce concept se retrouvent à l’avenir sur les modèles mis en vente. 


Quelques images dont on dispose avant l’heure : 

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