Custode

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L’une des scènes de course poursuite les plus célèbres qui ait été tournée à Paris mettait en scène un certain Jacques Chirac, engoncé dans sa Citroën Cx Prestige, intérieur cuir beige clair, presque blanc, filant à vive allure sur les boulevards. Vitres baissée, poursuivie par les scooters sur lesquels se tenaient, dans un équilibre précaire, des journalistes qui, pour la première fois, pouvaient suivre en direct, et diffuser leurs images via un avion relais surplombant la scène dans le ciel parisien. Dans sa Cx escortée de deux seules motos des forces de l’ordre, le couple Chirac, cheveux au vent, filait vers sa destinée, sous le regard flou des objectifs. 

Quand on regarde de nouveau la scène, on est frappé de voir à quel point elle est presque dépourvue d’agressivité. L’escorte est là presque pour rien. Les gens, au feu rouge, peuvent approcher de la Cx, et serrer la main du nouveau président. Lui, le coude droit à la portière, se translate tranquillement à travers la capitale, nullement inquiet pour sa sécurité, soucieux seulement que les équipes de journalistes ne se vautrent pas en le poursuivant, seulement désireux, manifestement, qu’on ne le questionne pas et qu’on ne lui vole pas ce moment. 

On pourrait ricaner des aspects un peu désuets de cet épisode, à commencer par l’automobile elle-même, avec ses bavettes à catadioptres derrière les roues postérieures. Et pourtant c’est une leçon de design qui nous est donnée, et une démonstration par l’usage. La Cx est la voiture qu’il fallait pour ce moment précis. Et tout tient, ou presque, à une histoire de custode. 

La custode, c’est la partie qui se situe à l’horizontale du vitrage latéral, et à la verticale de l’aile arrière. Bref, c’est ce qui se trouve entre l’arrière de la glace latérale arrière, et la lunette arrière. Cette partie peut être vitrée, ou pas. Chez Citroën, il y a d’ailleurs une longue tradition de jeu esthétique autour de cette double possibilité, certaines finitions se distinguant parfois par le traitement de cette partie de la carrosserie. Ainsi, la 2cv et la Dyane étaient pourvues, selon les versions, d’une custode vitrée, ou tôlée. Idem pour la Bx, qui selon les versions recevait une custode pleine, ou bien une version agrémentée d’un fenestrons fumé sur les versions haut de gamme.  Aujourd’hui encore, quand Citroën dévoile le concept car annonçant l’arrivée du C3 Aircross, c’est en mettant en avant, entre autres, le travail effectué sur la custode, qui n’est pas simplement vitrée, mais est aussi agrémentée d’un cache, sous la forme d’une jalousie, laissant passer le regard vers l’extérieur, mais protégeant les passagers de la vue de ceux qui sont à l’extérieur, renouvelant les expériences effectuées dans les années 70 sur les stores vénitiens (souvenez-vous de cet accessoire génial qu’on fixait sur la lunette arrière, qui protégeait l’habitacle des rayons du soleil, certes, mais au prix d’une nuisance sonore absolument insupportable), les jalousies de lunette arrière (on voyait, justement, beaucoup de Cx ainsi équipées), ou de vitres de custode (sur la Renault 17). 

Cette partie du dessin est cruciale, parce qu’elle va déterminer quelle intimité on procurera aux passagers arrière, quel sentiment de sécurité ils éprouveront, et comment ils pourront entrer en relation avec le monde, à l’extérieur. 

Or si on regarde les images de Chirac filant dans sa Cx, on est frappé par, au moins, une chose : il est, à l’arrière de cette bagnole, en même temps distant et disponible. Distant, parce que la Citroën l’abrite, il n’est pas à portée de ceux qui se tiennent à proximité. Même, en terme d’image, il demeure difficile à saisir. Les cameramans ne savent pas trop comment s’y prendre. D’abord, on n’a pas encore de caméra suffisamment sensible, et en mois de mai 1995, il fait déjà nuit sur Paris. Et puis on se déplace tout de même manifestement assez vite, et les tressautements sur les pavés empêchent d’avoir une image stable. A l’intérieur de la Cx, en revanche, les fameuses suspensions hydropneumatiques font leur oeuvre, lissant tout sur leur passage, Chirac est dans cette voiture comme dans son salon. Dehors, c’est la guerre entre les rédactions, et toutes les motos lancées à sa poursuite ne peuvent pas, simultanément, rouler en parallèle de la voiture présidentielle, à l’aplomb de sa vitre ouverte. Le téléspectateur ne récupère que des bribes d’images maladroites, en contraste total avec la sérénité et l’aisance qui se dégage de l’attelage présidentiel.

En fait, la Cx est ainsi faite que rouler à son côté ne permet justement pas de saisir le visage, ni de Jacques, ni de Bernadette. Et c’est assez surprenant, parce qu’a priori, si on regarde l’auto sans faire attention, on a l’impression que son dessin fait se suivre, de façon ininterrompue, les surfaces vitrées, n’offrant aux passagers aucune intimité. Pourtant c’est faux. Chirac, confortablement assis, bénéficie d’une intimité tout à fait satisfaisante tout en roulant coude à la portière (et on mesure après coup à quel point cette posture correspond très exactement à ce que son personnage laisse imaginer). Et s’il peut rouler ainsi, en père peinard, c’est grâce au coup de crayon, mais aussi au sens du détail de Robert Opron, le père du design de la Cx . Il y a, dans les années 70, une sorte d’effervescence autour de l’idée qu’une grande routière puisse adopter un profil en deux volumes. Et si la DS était ambiguë de ce point de vue (son dessin est tellement spécifique qu’il est difficile de caractériser son profil, qui est à lui-même son propre genre), la Cx, elle, est clairement une berline deux volumes, quand bien même elle n’est pas dotée d’un hayon.

Le prototype essentiel, dans ce genre, c’est celui que Pininfarina avait bâti, en 1967 sur base British Leyland : la Berlina aerodinamica. Citroën et Robert Opron ont toujours nié s’en être inspiré, et il est possible, en fait, que des raisonnements semblables, effectués selon des critèrs identiques, aient amené Opron a des conclusions semblables à celles de Fioravanti, le créateur du prototype Pininfarina. Un détail, pourtant, va nous attirer ici, qu’on retrouve tant sur la version longue du concept (celui de 1967), que sur la version plus courte (dévoilée en 1968) : le traitement de la custode. En 1967, entre la vitre de la portière arrière et la vitre de custode, se trouve un éléments à claires-voies, filtrant la lumière et protégeant les passagers du regard. Sur le concept de 1967, c’est un élément plein qui sépare ces deux vitres, servant d’appui visuel au montant de portière, et jouant le rôle d’une custode pleine, assurant l’intimité des occupants. Visuellement, ce montant participe aussi au dynamisme du dessin général, il vient apporter de la verticalité, il rompt la surface vitrée qui, sinon, serait ininterrompue, il structure les volumes en délimitant les fonctions de la voiture, bref, tout en étant extrêmement simple, il joue un rôle majeur dans le design de ce concept.

Maintenant, si on regarde la Cx, on reconnaît le même élément de style. Et sur la Cx Prestige, qui est une déclinaison allongée de la Cx classique, ce montant est plus large que sur les autres finitions. Pas beaucoup plus large, mais suffisamment pour que ça change tout. C’est ce montant qui donne à la virée nocturne de Chirac son caractère simultanément intime et public. L’homme est dans la rue, mais il conserve la distance qu’implique la conception qu’a la République française de son Président. Ca n’a l’air de rien, mais pour le commun des mortels, c’est ce détail qui a pour effet qu’en tant que passager à l’arrière, on ne vit pas la même expérience dans une Cx et dans une Rover SD1, ou un Lancia Gamma, (celle-ci présente une custode très particulière, qui évite aux passagers l’impression de voyager dans une sorte de véranda, mais son dessin, en revanche, ne permet pas de les protéger des regards extérieurs). Dans ces modèles, il se passe un peu la même chose qu’à l’arrière d’un coupé Alfa GTV : la vue latérale est tellement dégagée qu’on ne se sent protégé par rien. En tout cas, par rien de solide. Or, la protection en trois-quart arrière est un élément crucial dans le sentiment de sécurité, car il correspond à cette partie de notre corps qui est sans doute la plus fragile : la nuque. Il y a chez Lévinas, cet immense philosophe du vingtième siècle, une médiation sur le rapport dialectique qu’entretiennent le visage et la nuque, et il définit celle-ci comme le signe de notre vulnérabilité. Elle est ce par quoi on peut nous porter atteinte. Et même nous tuer, alors que le visage interdit de porter atteinte à autrui. Inexpressive, la nuque est ce qui fait de nous un objet pour autrui. Elle constitue notre angle-mort. Protéger la nuque des occupants est donc un enjeu majeur du design automobile, quel que soit le moyen mis en oeuvre pour y parvenir. Et chez Citroën, on sait gérer ça, même si c’est parfois pour, finalement, ne pas le gérer (sur la GS par exemple). Encore aujourd’hui, le profil du C4 Picasso, dans sa version courte, parvient à créer une rupture du vitrage (au prix, certes, d’un salmigondis d’enchevêtrement et d’empilements d’éléments de style) qui crée un sentiment de protection à l’intérieur du véhicule, et c’est une sensation assez rare dans un monospace. Si la Cx offre ce sentiment d’invulnérabilité tout en préservant une grande visibilité périphérique, c’est très exactement à cause de ce détail de style.

Une fois qu’on a compris ce détail faisant partie intégrante du design Citroën, on peut s’attacher à certains détails de modèles récents, comme, par exemple, l’aileron de requin de la DS3, qui peut être envisagé comme une interprétation de cette protection dans l’angle mort des passagers avant de cette petite voiture. Vous voulez observer à quel point Citroën fait preuve de constance dans ce domaine ? Regardez bien la vitre de custode d’une C6. Vous constaterez que si aucun profilé ne vient constituer un montant protecteur, en revanche, une sérigraphie est présente sur le vitrage, qui vient dessiner une protection visuelle en lieu et place du montant, protégeant ainsi les passagers des regards, leur apportant de l’intimité sans pour autant rompre la continuité visuelle du vitrage. 

Et on mesure en regardant de nouveau cette séquence, qu’une partie de son intensité tient justement au fait qu’on devine le nouveau président plus qu’on ne le voit, qu’il est présent tout en demeurant à distance. Et c’est le propre des stars, que d’être simultanément si loin, et si près de nous. Et ce que peut éprouver l’occupant arrière d’une Rolls-Royce, sans pour autant produire le sentiment d’être engoncé dans un milieu totalement calfeutré.  En somme, le bénéfice du luxe à l’ancienne et de l’aspect pratique de la vie moderne. Best of both worlds. 

Il y a un autre détail crucial, qui fait de la Cx une automobile spécifique, presque sans équivalent. C’est tout bête là aussi, mais ça change tout : sa vitre arrière se baisse totalement, sans pour autant rendre cette prouesse possible en recourant à un élément de vitrage fixe. Et si on parvient ainsi à ouvrir l’intégralité du vitrage arrière, c’est parce que la Cx bénéficie d’une structure singulière, privilégiant totalement l’empattement en rejetant le train arrière le plus loin possible, libérant ainsi un espace insensé pour les passagers et la latitude des designers a envisager un vitrage simultanément simple, pur, très ouvert, et pratique, permettant à Chirac d’adopter cette posture un peu étrangement détendue, coude à la portière. Quand des hommes politiques veulent faire de même aujourd’hui, pas mal d’éléments les en empêchent, dont le fait que la plupart des vitres arrières ne peuvent justement pas disparaître intégralement dans la portière. Dans la production récente, très rares sont les modèles à offrir une telle possibilité. A vrai dire, la seule qui permette une posture semblable, c’est la Renault Avantime, qui est déjà assez ancienne, qui dégage carrément tout le paysage, puisqu’il est débarrassé de tout montant central, tout en conservant une custode protectrice, à la façon d’une limousine de très haut de gamme. Mais voila, l’Avantime était, contre toute attente, un coupé doté de deux portes seulement, et n’aurait en aucun cas pu constituer un véhicule présidentiel.

Custode, en français, vient d’un mot latin custos, qui signifie « gardien ». Il y a donc, dans le concept de custode, l’idée de protection, de garde-corps, de sphère sécurisante. Rares sont les voitures relativement accessibles qui proposent un tel sentiment de mise à l’abri. Plus rares encore sont les modèles qui y parviennent sans faire payer cette protection par un environnement contraignant, excessivement ajusté. Aujourd’hui, le recours systématique aux vitres fumées rend impossible une scène semblable à celle que les équipes télé ont pu diffuser le soir de l’élection de Jacques Chirac. Les normes de sécurité ont franchi de nombreux échelons, l’hostilité ambiante aussi. L’homme politique ne peut plus se permettre d’être aussi accessible, parce que le respect qu’il inspire est en berne. Le Président est un homme en même temps inaccessible et totalement désacralisé. Parce qu’il insulte, on peut l’insulter Parce qu’il trahit, on peut l’agresser. Parce que nous vivons dans un monde où des menaces terroristes peuvent le viser, on ne peut pas le sortir à l’air libre, le faire rouler toutes vitres baissées. Une scène telle que le moment où la Cx des Chirac dépose Bernadette en plein Paris, et repart aussitôt, semant les motos des journalistes, mais aussi les motards de sa propre escorte, une telle scène est aujourd’hui totalement inimaginable. Les responsables des services de sécurité seraient limogés pour beaucoup moins que ça. De l’élection d’Emmanuel Macron, on ne retiendra aucune traversée de Paris, si ce n’est l’image anonyme d’une flotille de monospaces et mini-fourgons en partance pour le Louvre, vitres fumées hermétiquement fermées, ne laissant approcher aucun journaliste, afin d’éviter tout risque. Le président était, d’ores et déjà, inaccessible, sans contact avec le peuple qui pouvait regarder des voitures sans même savoir laquelle regarder. Il aurait tout aussi bien pu ne pas être là. Si le Président de la République a, comme les rois, deux corps, l’un mortel, humain, et l’autre à l’épreuve du temps, la dissimulation du Président quand il se déplace focalise l’attention sur son invisibilité, sur son caractère presque surnaturel. Il est là, mais on ne le v voit pas. Son être relève de la croyance, de la confiance, et non de l’expérience. 

On pourrait considérer qu’i y a, finalement, là, un enjeu pour l’industrie automobile française, qui ne sait plus produire des voitures permettant l’expérience de la translation discrète, mais présente, au sein du pays. Ce qui vaut pour le Président vaut, en fait, pour tout le monde. Il y a, si ce n’est une nécessité, disons un sens à ce que l’automobile puisse permettre de vivre cette double expérience, quand bien même elle peut sembler paradoxale : être là, ne pas se protéger du monde, sans pour autant lui être tout à fait offert. Et parallèlement, pouvoir depuis son habitacle profiter du monde alentour, sans pour autant l’envahir de sa présence et s’y exposer soi-même. On doit pouvoir, en France, demeurer distant sans se couper du monde, être en sécurité sans pour autant se barricader. On met le doigt ici sur les enjeux du dessin de tout objet destiné à être habité. La voiture étant un espace privé posé au beau milieu de la rue, un empire dans un empire, une virée en Cx en dit peut être plus long qu’on ne croit sur la façon dont on peut partager, à toutes les échelles de l’autorité politique, un même espace public. Il y a là un enjeu qui, au sens strict, est républicain.

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