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Un photo-reportage par Lucas Barioulet

Le deux-roues n’est pas une conduite intérieure, mais s’il y a bien une vertu dont le motard doit être doté, c’est d’une ligne de conduite qui, intérieurement, dicte ses attitudes sur le bitume, mais aussi, parfois, dans la vie. Etre motard, c’est quelque chose qui déborde le seul temps passé sur la selle, c’est une façon d’épouser au plus près une vie qui, guidon en mains, peut s’arrêter à chaque instant, et c’est pourtant prendre la route pour tout un tas de raisons bien plus essentielles que le risque de mettre fin à ses jours. 

Si en France, le deux roues est un plaisir plutôt solitaire, aux Etats-Unis, sans doute parce que la moto est l’engin qui se rapproche le plus du mythique cheval, les clubs de motard sont légion, et, étant donné le caractère tout à fait spectaculaire de leurs montures, on ne s’étonnera pas de retrouver dans leurs codes vestimentaires et dans leurs attitudes quelque chose de profondément folklorique, d’intensément fascinant aussi. Parce que la moto est dangereuse, parce qu’on la monte à cru, qu’on y côtoie la mécanique au plus près, qu’elle se tient là, entre les cuisses, vibrante, ronronnante, qu’on peut la faire monter en puissance d’un coup de poignet, que les accélérations sont comme autant de jouissances réitérables à l’infini, d’ascensions vers un orgasme qui n’aurait pas de fin, l’engin devrait être classé parmi les sextoys. 

Mais c’est sans doute là que se trouve un des paradoxes qui le rend si mystérieux : si la moto est un engin globalement considéré comme masculin, expression virile de l’aptitude de son cavalier à dompter sa monture, le plaisir qu’il procure, lui, par son caractère illimité, infiniment entretenu pour peu qu’il reste du carburant dans le réservoir, là, au chaud contre le bas ventre, est en réalité une façon tout à fait féminine de vivre la grimpée dans un septième ciel qui serait une expérience d’apesanteur à durée indéterminée. Le deux roues sévèrement motorisé par des cylindres de grosse dimension n’est dès lors pas si fondamentalement masculin qu’on pourrait le penser. Il participe de la découverte d’un plaisir physique qui, dans la nature, n’est pas connu des hommes, alors que les femmes le connaissent intimement, au plus profond de leur chair. 

Qu’il y ait quelque chose d’essentiellement sexuel dans la virée en moto, c’est simplement une évidence. Que ce soit davantage qu’une simple façon supplémentaire de parvenir au classique plaisir masculin, c’est ce dont on prend conscience. Il faudrait alors classer le motocyclisme parmi les sexualités alternatives, pas vraiment hétérosexuées, pas vraiment fétichistes non plus. Ce serait l’exploration de nouvelles expériences intimes, une communion avec un autre que soi, un être mécanique qui a ses propres règles, ses propres forces, ses propres aptitudes au mouvement. 

Que dire alors de cette expérience encore autrement singulière consistant à faire de la moto à deux ? corps contre corps, casques à touche-touche, accompagnant le mouvement dans une confiance totale, quasiment les yeux fermés, l’horizon barré par la nuque du pilote, elle-même planquée derrière le casque, les sensations focalisées sur le pur mouvement, sur les forces cinétiques, les vibrations, les inclinaisons qui deviennent le seul signe des directions poursuivies, les montées en régime, les mâchoires des freins enserrant les disques comme on enserre le corps du pilote. Impossible de ne pas voir dans l’accouplement mécanique des deux motards une relation d’une intimité telle qu’on en vit finalement peu dans sa vie, partage total d’une expérience physique qui tutoie les extrémités même de l’existence.

Récemment, une affiche semblait synthétiser ce lien particulier qui unit le motard et son passager, le voyageur et son ombre. L’essence même de ce que partagent les jeunes hommes bulgares que le documentariste Patrick Chiha a suivis pour son film Brothers of the night semble se cristalliser dans cette image du duo de motards chevauchant leur Laverda, photographie d’une scène totalement fantasmée, focalisée sur les attitudes adoptées, qui sont l’exacte expression de quelque chose de réel, qui ne peut se dire. Comme par hasard, ce dont il s’agit dans ce documentaire dont la photographie est à couper le souffle, c’est de ce que devient la virilité quand elle ne se déploie plus dans le cadre classique de l’hétérosexualité familiale. La proximité des autres hommes, le contact, les caresses, tout ceci agit étonnamment comme une sorte d’amplificateur qui révèle ce que la masculinité peut avoir de plus secret, de plus ambigu, de plus subtil aussi. Il s’agit d’unir en des corps si proches des tensions qui leurs sont, a priori, totalement étrangères. 

Alors, quand Lucas Barioulet va à la rencontre des San Diego Cruisers, ce club de motards gays, le seul à vrai dire à San Diego, les photographies qu’il livre sont porteuses, elles aussi, de cette tension entre ce qui est et ce qui devrait être. L’expérience de la confrontation à l’homosexualité gagne une saveur particulière quand elle a lieu dans des contextes, et surtout face à des êtres qui ne correspondent pas à l’idée qu’on s’en était faite. Ainsi, les bikers de San Diego ne portent pas leur homosexualité en étendard. A priori, rien ne les distingue des autres motards qui cruisent au sein d’autres crews. Leur sexualité demeure intime, implicite, recouverte par le cuir des tenues, la virilité officielle des comportements. La façon de s’accouder au bar, de lever la chope de bière, d’enfourcher la selle de la Harley, rien ne distinguerait au premier abord un membre des San Diego Cruisers d’un autre motard. Ce n’est que dans la relation approfondie avec l’un d’eux que leur dénominateur commun peut devenir objet d’attention, caractéristique pittoresque faisant d’eux ce que les autres ne sont pas.

Et c’est bien ainsi qu’au premier abord Lucas Barioulet les photographie dans le reportage qu’il leur consacre, intitulé Durs et cuir, repris ce mois-ci dans Technikart, sous le titre Sons of Queer. Et, parce qu’il est manifestement essentiellement photographe, ce qui frappe tout d’abord, c’est la puissance visuelle de ses photos, particulièrement quand il saisit les ambiances nocturnes. Les tenues noir et rouge, les phares trouant l’obscurité, l’enseigne lumineuse du Loft, le bar qui sert de repaire au club, les scènes saisies dans la pénombre du bar, sont immédiatement cinématographiques, au sens où elles peignent une ambiance qui dépasse l’instant saisi, comme si la photographie parvenait à embrasser un temps plus vaste que l’instant présent (et c’est, parfois, cela, photographier). Ce n’est que dans un second temps qu’on remet ce qu’on voit dans le contecte précis de ce club spécifique, avec ces hommes qui pour certains d’entre eux nouent des relations plus intimes. On le devine à deux mains qui se tiennent, là-bas, au loin dans le flou de la profondeur de champ, à la façon dont des regards se croisent, qui ne sont en fait rien d’autre que des regards qui se croisent, comme ils le font partout ailleurs entre amis, à ceci près qu’ici, ces manifestations de l’amitié qui unit les membres du club sont aussi l’expression d’une expérience intime partagée par tous. L’expérience d’une sexualité, évidemment, mais aussi celle d’une vie passée à être confrontés aux mêmes discriminations, aux mêmes insultes, aux mêmes menaces et aux mêmes agressions parfois. On se souvient alors que si la communauté gay sait parfois faire corps, c’est moins pour la recherche du plaisir que par nécessité de se protéger. 

 

On conseillera de regarder le photo-reportage de Lucas Barioulet sur son site même, ses photos étant bien mieux mises en valeur que ne l’a fait Technikart. J’ai inséré volontairement le moins de photographies possible, dont il soit l’auteur, allez voir son travail, il a l’air jeune, c’est prometteur. 

 

Illustrations : 

 Photo d’accueil : Lucas Barioulet

Dans l’article : 

Photogramme extrait du documentaire de Patrick Chiha, Brothers of the night, 2016
Photo de Lucas Barioulet

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